CET INTERVIEW de Joaquin Villalobos, l'un des cinq principaux dirigeants du Front
Farabundo Marti de libération nationale
(FMLN) a été réalisée par Marta Harnecker
(1), au moment où toutes les forces politiques et sociales salvadoriennes débattaient d'une proposition du FMLN, datant du 23 janvier 1989, annonçant qu'il était disposé à respecter le verdict électoral à condition que les élections soient retardées de six mois (voir Inprecor numéro
284 du 20 mars 1981) Villalobos y aborde à la fois la nature de la proposition du Front et de sa relation avec la perspective insurrectionnelle défendue par le FMLN
Marta HARNECKER :
Dans la récente détlons. Il semble que pour la première fols , lero passe à l'offensive sur ce terraln. (...) Qu'est-ce qui vous a fait prendre une telle option, alors que vous vous étlez toujours efforcés de dénoncer le rôle des élections dans la stratégle contre- insurrectionnelle de l'impérialisme ? L'expérience électorale de la
Convergence démocratique, derniers mois, a-t-elle quelque cho-
- Joaquin VILLALOBOS : Il faut tout d'abord préciser la conjoncture dans laquelle le FMLN a fait sa proposition. A partir de septembre, s'est engagée une offensive mettant l'accent sur le politique, qui est le terrain fondamental de la lutte. Pour modifier le rapport des forces, le FMLN a commencé à pénétrer dans les villes avec des opérations qui prenaient en compte la conjoncture politique. La tactique et le type d'armement se sont adaptés à des opérations faites sur la base des événements politiques que vivait le pays (...)
Nous avons appliqué les principes de la simultanéité au niveau national, et de la complémentarité, en cherchant à intégrer des forces nouvelles. Ces éléments rejoigne le FMLN. fraction de l'armée. ont amené le FMLN à s'adapter à la situation, en donnant une plus grande vigueur politique à la guerre. Cette stratégie était destinée à montrer que la politique de l'administration Reagan n'a pas donné d'issue à la situation au Salvador. Nous pensons avoir atteint cet objectif. (...) Le plan militaire a été défini sur cette base conjoncturelle et considère le domaine politique comme un terrain fondamental de la lutte. Ceci a permis au FMLN de commencer à voir les choses différemment.
• Qu'entendalt-il par domalne politique?
- Un terrain spécifique, différent de celui de la guerre proprement dite, constitué par la lutte des masses et les pactes ou alliances qui peuvent résulter de la décomposition du bloc au pouvoir. D'une part, le mouvement de masse s'est constitué en forces politiques et comprend plusieurs secteurs. Ces forces doivent s'élargir et généraliser leur action. Cela passe par la réalisation d'actions politiques, par des proclamations programmatiques pouvant sembler les intérêts de tous les secteurs populaires, par le problème de la paix et de la survie. D'autre part, la décomposition du bloc au pouvoir s'est accentuée à cause de la poursuite de la guerre et des problèmes économiques et sociaux des masses, du changement d'administration aux Etats-Unis, impliquant l'arrivée au gouvernement d'un secteur plus pragmatique qui pourrait créer de nouvelles conditions, après les 8 années depuis plus d'un an. Il souligne le lien entre lutte armée, action des masses, lutte pour un débouché politique, guerre de basse intensité et processus électoraux, et présente un bilan nuancé de l'action des organisations révolutionnaires politico-militaires, d'une part, et du Parti communiste salvadorien, avant qu'il ne
Enfin, il présente une analyse du changement d'alliance qui s'est opéré dans le bloc dominant, avec la recomposition de l'alliance entre l'Alliance de rénovation nationale
(ARENA), l'oligarchie et une importante d'échec de la politique salvadorienne de la précédente administration, de la dé faite de la Contra nicaraguayenne, les accords d'Esquipulas Il qui créent des difficultés à l'administration nord-américaine pour mener sa politique régionale, l'existence d'un certaine fatigue de l'ensemble de la région devant l'ingérence constante de l'administration Reagan contexte, nous avons pensé qu'il fallait agir non seulement militairement mais aussi par des initiatives sur le terrain politique. Cela nous est apparu clairement, après 8 années de guerre marquées par une croissante intervention nord-américaine.
s'agit pas d'en arriver à une confrontation avec la superpuissance des Etats-
Unis, à l'évidence, il faut mener la bataille en essayant d'affaiblir l'appui des
Etats-Unis au gouvernement d'El Salvador et à ses projets contre-insurrectionnels, en prouvant l'échec du modèle qu'ils prétendent imposer. A côté de cette argumentation conjoncturelle il y a une argumentation stratégique de fond, le FMLN considère que le rapport de forces est en train de changer et cela lui permet d'agir sur un autre terrain.
• De quelle manière ce rapport de forces a-t-ll changé ?
— Toute la stratégie nord-américaine s'est fondée sur une hypothèse :
1) Journaliste américaine, auteur de Peuple en armes
(tr.fr.1984), où elle avait regroupé des interviews de dirigeants de guérilla au Guatemala, au Salvador et au Nicaragua.
l'existence d'un processus démocratique au Salvador. Et c'est ce qu'elle est venue défendre avec son modèle contre-insurrectionnel. Notre proposition permet de lancer un défi à ce concept, de le remettre en question.
(...) La nouvelle administration des Etats-Unis hérite d'un problème non résolu qui s'est encore aggravé qu'au début. La droite qui était prétendument neutralisée par les règles du jeu imposées par les nord-Américains, a refait ses forces. Elle tient en mains le pouvoir législatif, une bonne partie du pouvoir judiciaire, a conservé le pouvoir économique et a réussi à mettre en cause le processus de réformes et même à mettre en œuvre son renversement. La démocratie chrétienne elle-même a avalisé ce recul par rapport aux réformes (...) Celles-ci n'ont pas été appliquées au fond et n'ont pas réussi à créer une base sociale permettant de vaincre le FMLN. II faut le dire en toute clarté, si les réformes avaient fonctionné, la base de soutien du FMLN se serait affaiblie et nous aurions perdu la guerre. S'il y avait eu une réforme agraire réelle, le FMLN n'aurait pas pu soutenir une guerre dont le théâtre d'opérations est surtout dans les campagnes. Quelle est la situation actuelle ? La droite a recomposé son pouvoir économique, elle possède le pouvoir législatif, le pouvoir judiciaire et est sur le point de prendre le pouvoir exécutif. Elle a, de plus, recomposé sa situation à l'intérieur des forces armées qui sont fatiguées de la Démocratie chrétienne et cherchent de nouvelles alternatives et une certaine autonomie à droite par rapport aux Etats-Unis et à l'ingérence civile plus ou moins réformiste que la Démocratie chrétienne a essayé de représenter. Par conséquent, l'unité entre l'ancien pouvoir oligarchique et l'armée commence à se refaire. Les composantes de la dictature classique au Salvador commencent aussi à développer un processus de fusion dans de nouvelles conditions.
• Sur quelles hypothèses se fondalt la stratégle contre-insurrectonnelle des dirigeants de la bourgeoisle salvadorienne ?
- Sur la croyance qu'ils avaient désarticulé, isolé et pratiquement anéanti ce qui était le corps politique de la gauche, laissant le FMLN réduit à un appareil militaire, sans possibilités d'action politique dans les centres vitaux du
Sur la conviction aussi qu'ils étaient parvenus à neutraliser les capacités de conspiration de la droite dans l'armée, réussissant ainsi à établir un contrôle direct sur celle-ci. Et en même temps, sur la certitude de pouvoir construire un centre politique sous la direction de la Démocratie chrétienne (...)
Dans ces conditions de rapport des forces avec une gauche qu'ils parvinrent à isoler et à anéantir en grande partie (il suffit de rappeler les 60 000 morts et les 500 000 Salvadoriens en exil forcé suite à ces persécutions), ils commencèrent à marteler le concept de processus démocratique et à proclamer que la situation était recomposée. Ils mirent en avant Duarte comme alternative en prétendant qu'il n'était pas responsable de ces crimes et qu'il représentait la possibilité d'établir un régime démocratique au Salvador. Ils prétendirent que se développerait un processus de réformes fournissant une base sociale à leur projet. Le processus de démocratisation s'appuyait sur le fait qu'il y aurait des élections successives, techniquement mieux réalisées et avec la participation de la droite, permettant ainsi une transition à des gouvernements civils. D'un autre côté, il y avait la question de la professionnalisation de l'armée.
Il faut reconnaître que durant toute une période, cela provoqua une certaine confusion au sein même du FMLN, lequel, bien qu'ayant réussi à imposer une certaine dualité de pouvoir, ne voyait pas clairement quelle était la nature de l'ennemi qu'il affrontait : intervention nord-américaine indirecte, ou dictature non classique. Nous avons parlé de dictature de "type nouveau".
Cependant, nous devons reconnaitre que le projet contre-insurrectionnel réussit à acquérir, dans une certaine mesure, une légitimité devant l'opinion publique internationale et auprès de quelques secteurs intérieurs pendant une période. Ce projet eut une certaine vigueur durant la période où la droite était neutralisée et la gauche isolée au moyen du génocide.
Mais huit années ont passé durant lesquelles le rapport de forces a changé.
Et la situation est maintenant totalement différente. (...) Nous n'avons pas le moindre doute, que dans les conditions établies par notre proposition électorale de la fin janvier, nous pouvons gagner les élections parce que nous sommes, de fait, la force majoritaire dans le pays (...)
• Tu parles d'élections propres. Etes-vous sûrs de disposer de mécanismes qul pulssent éviter une nouvelle fraude ? Dans quelles conditlons serlez-vous en mesure d'affronter une situation de ce genre ?
- En premier lieu, il faut préciser que nous faisons cette proposition sans déposer les armes. Et les masses salvadoriennes qui se sont déjà soulevées contre les fraudes électorales antérieures, se soulèveraient avec d'autant plus de force qu'elles pourraient compter sur notre appui militaire percutant. Avec notre proposition nous lançons un défi à ceux qui soutiennent que le FMLN est minoritaire, que toute la gauche en armes est minoritaire (...)
• As-tu la certitude absolue que les masses - qui ont subi un matra quage idéologique constant de la part des classes dominantes et de l'Impérlallsme durant toutes ces années, les désinformant sur le FMLN et vous montrant comme des terroristes, des guérilléristes, seront capables de discerner qui représente réellement leurs intérêts ? Comment croyez-vous contrecarrer ce travail idéologique de l'ennemi sur les masses ?
— Je crois que le travail qu'ils ont pu faire s'est brisé sur le rapport de forces issu de la guerre. Nous affirmons que nous sommes majoritaires huit ans après qu'il ait été prouvé de manière écrasante que les forces de la gauche révolutionnaire étaient majoritaires au Salvador. Il faut se rappeler que c'est en 1980 que s'est exprimé le plus important des courants politiques au Salvador, disposant d'une influence supérieure à celle de n'importe laquelle des organisations électorales des années 70. C'est, de fait, la terreur créée par le génocide qui a empêché, durant toutes ces années, que s'exprime plus nettement l'immense soutien des masses au mouvement révolutionnaire. Nous n'avons aucun doute sur le fait que dans d'autres conditions cet appui s'exprimerait de manière écrasante. Et précisément en jouant du facteur militaire en fonction de l'ouverture du champ politique, nous voulons ouvrir la voie aux masses pour qu'elles s'expriment. Cela est un des éléments clefs de cette initiative : ouvrir un espace plus grand aux masses pour qu'elles déploient la plénitude de leurs capacités et fassent sentir leur présence. En ce sens nous considérons qu'au Salvador la bataille idéologique est déjà gagnée. Si leurs campagnes idéologi-
ques avaient réellement eut du succès nous aurions subi un affaiblissement militaire plus grand. Au contraire, notre base sociale s'est accrue, nous l'avons recomposée. Nous sommes sortis d'une situation très difficile, la situation postérieure à 1980, quand la répression redoublait.
• Certains arguments contre votre proposition soutlennent que l'on ne peut crolre en un projet qui propose de légitimer les résultats de l'élection, et qui en même temps, propose une trêve de deux jours avant et après le scrutin, ce qui signifie que la guerre continuera quol qu'Il se passe et quel que solt le valnqueur. Comment faut-ll le comprendre ?
- Ceux qui argumentent ainsi réduisent la proposition à un aspect tactique. La vérité est que l'élément central de la proposition du FMLN est la reconnaissance de la légitimité des résultats électoraux. Le problème des deux jours de trêve avant et après le scrutin est un point absolument secondaire. Ce qui est central c'est que l'idée de légitimer le résultat électoral s'oppose à une issue militaire pour les deux parties en présence. Si le résultat est non frauduleux, il ne reste pas d'autre alternative que de le reconnaître. Dans le cas des forces armées, de l'ARENA et de tous ceux-là, qu'est-ce que cela impliquerait ? Ils devront accepter un gouvernement de la Convergence démocratique, l'application de son programme et de la plateforme de la Convergence que nous appuyons, dans tous ses points. (...)
• Vous êtes disposés à vous soumettre au programme de la Convergence ?
- Nous connaissons ce programme et sommes d'accord avec. C'est une façon d'avancer vers une solution négociée. (...)
• Rétrospectivement, crols-tu qu'une proposition de ce type auralt pu porter ses fruits lors des précédentes conjonctures électorales ?
- Non. Il n'existait pas encore de rapport de forces adéquat pour une telle perspective. Passons sur les dernières élections de députés en 1988, et voyons les précédentes, les présidentielles de 1984, celles de 1982, à ce moment-là, la partie adverse elle-même disait qu'elle n'accepterait pas une force de gauche, même en situation de faiblesse. La bourgeoisie était en train de résoudre ses problèmes internes. Et bien qu'un espace politique eut pu exister, nous n'avions pas encore la force militaire nécessaire pour nous garantir une présence politique stable. Nous aurions couru le risque de voir les cadres politiques de gauche assassinés les uns après les autres, comme cela se pasen Colombie. Maintenous avons une dimension plus large qui va de la force armée jusqu'à l'option électorale, en passant par la lutte syndicale, avec un corps politique qui unit l'ensemble du mouvement révolutionnaire et, en même temps, une armée de guérilla puissante. Par conséquent les conditions objectives existent pour rendre notre proposition réalisable.
• Et que dites-vous à vos troupes ? Vous préparez l'Insurrection et brusquement arrive cette proposition. Que se passe-t-ll pour ceux qul se préparalent à l'insurrectlon ? Comment arriver à ce que les combattants comprennent cette proposition ?
- En lançant la proposition, nous visions un objectif politique tout à fait nouveau qui représente un changement par rapport à ce que nous avions déclaré lors des précédentes propositions de négociation dans lesquelles le FMLN demandait des espaces de pouvoir. Maintenant, le FMLN lutte pour une revendication plus générale, pour une demande ressentie par toutes les forces populaires : la paix et la démocratie. Et cela nous amène à un changement de conception d'entretien du moral combatif de nos forces et de nos gens. Dans ce que nous pourrions appeler notre instrument de lutte politique antérieure, nous renforcions leur moral avec le principe suivant : proposition de négociation mais dans le cadre de notre propre position. Le FMLN demandait un espace, un pouvoir militaire, le partage du pouvoir politique, etc., une stratégie de solution négociée. Tous ces éléments étaient liés à une situation de dualité de pouvoir. La fermeté avec laquelle nous défendions cette option était l'élément renforçant le moral de nos combattants. Maintenant, le FMLN se fixe une nouvelle stratégie dans laquelle il cherche à élaborer un programme avec lequel s'identifie tout le peuple. (...) Le fait que ce soit le FMLN qui, aujourd'hui, défende avec le plus de force l'étendard de la paix et, qu'en même temps, il soit perçu comme la garantie de sa réalisation, amène les combattants entrant en contact avec les masses, à percevoir qu'ils ont beaucoup plus de soutien populaire et ceci leur donne le moral pour maintenir le soulèvement et rester en lutte pour ces proposi-
L'insurrection maintient comme une seconde alternative. Le premier document que nous avons présenté avec la proposition le disait clairement, nous faisions nos ultimes efforts pour éviter l'explosion sociale. Et ceci est clair pour nos combattants. Nous restons en guerre avec les plans que nous avions tracés, mais nous recherchons une issue, une alternative. Si notre démarche est rejetée, notre guerre n'en sera que plus légitime. Si elle est acceptée, nous sommes la garantie du déroulement correct de ce processus. Par conséquent, il n'y a rien qui atteigne le moral de nos gens. Au contraire, ils continuent à se préparer. La consigne de se préparer pour l'insurrection reste valide.
• Jusqu'à malntenant, la gauche à regardé les élections comme Il fallalt les volr, comme un processus à l'intérleur de la chasse gardée de l'ennemi, avec les règles du jeu Imposés par lul. Il étalt alors clair que participer aux élections dans un système démocratique bourgeols c'étalt se mettre à viser un espace à l'intérleur de la démocratle bourgeolse. Votre proposition prétend-elle changer les règles du Jeu ou essayer de jouer sur le même
- L'existence d'un nouveau rapport de forces permet de changer le caractère du terrain et des règles du jeu. Ce que le FMLN cherche ce sont des conditions d'égalité et d'honnêteté, justement ce dont manquent les élections dans le cadre démocratique-bourgeois. Nous envisageons des élections sans répression, pour cela, nous insistons pour que l'armée reste dans ses casernes ; nous considérons que les règles du jeu électoral doivent étre fixées par consensus, qu'il y ait des garanties pour l'usage des moyens de communication (car avec les moyens financiers dont nous disposons nous pourrons faire une campagne d'envergure), que soit instaurée une commission de contrôle des élections dont le gouvernement et les partis qui y participent seraient exclus. Et nous avons une force armée qui est capable de défendre les résultats obtenus contre n'importe quelle tentative de fraude. (...)
• Avec la maturité actuelle, comment appréclez-vous l'utilisation de l'espace électoral par le Parti communiste, avant la formation du FMLN ?
— La valeur politique de la participation du PC lors des conjonctures électorales précédentes est évidente en ce qui concerne l'éducation des masses et leur importante mobilisation lors de ces élections. On peut dire qu'une bonne partie de cette force politique a ensuite permis de développer la lutte armée. De ce point de vue, l'on ne peut nier que cette participation fut décisive. Mais si, parallèlement, il
n'y avait pas eu un développement des divers groupes se préparant à la lutte armée, dès 1970, rien de ce que fit le PC n'aurait servit (...). Il est encore prématuré, aujourd'hui, d'évaluer dans quelle mesure chacune des différentes parties avait raison (...). Je crois qu'une partie de l'avant garde essaya la voie électorale avec une composante réformiste assez profonde dans ses structures et dans ses bases (comme ils le reconnaissent eux-mêmes), et joua à fond l'alternative électorale. Mais il y avait également une composante militariste dans l'autre partie, et le nier serait une grave erreur.
• Quand avez-vous découvert l'Importance des espaces polltiques ? N'avez-vous pas parlé, au début, sur une victoire milltaire ?
- La situation objective détermine aussi, dans une certaine mesure, le schéma stratégique du mouvement révolutionnaire. Et si le FMLN a eu des schémas assez militaires, cela résulte des conditions objectives du moment, caractérisées par le peu d'espace politique et un grand renforcement militaire du FMLN. Mais il faut aussi reconnaître qu'en ce domaine, le FMLN remporta d'importants succès.(...) L'on ne peut poser en termes aussi absolus la question de l'espace politique. Il faut se rappeler que le FMLN est né dans une période d'intense utilisation de l'espace politique, en 1980-1981. Nous étions alors plus politiques que militaires. Nous étions un grand mouvement de masse : le FDR, la Coordination révolutionnaire des masses, l'alliance avec le FDR. Dans ce cadre, s'est développé un processus insurrectionnel, des dizaines de milliers de personnes participèrent à l'offensive générale du 10 janvier 1981, dont une bonne partie était armées. Ensuite, le FMLN commença à construire une armée populaire, à mener une guerre, à occuper des territoires, à anéantir de grandes unités de l'Armée, l'amenant presqu'à la débâcle. Parallèlement il se produisit une escalade dans la guerre de la part des Etats-Unis, ce qui bloqua la possibilité de victoire des forces révolutionnaires. Je crois que cette stratégie avec l'accent mis sur le militaire était correcte (...). Ensuite il y eut une recomposition, le FMLN changea de stratégie et commença à penser au champ d'action politique. (...)
li Peut-on dire alors que la stratégle Impérialiste de la guerre de basse Intensité a échoué ?
- Dans le cas du Salvador, la guerre de basse intensité n'a pas été menée de façon préventive, en prévision d'une possible guerre populaire. Elle commença à entrer en application dans un moment de confrontation avec un mouvement révolutionnaire armé, très développé, et ceci la mit rapidement dans une situation désavantageuse. (...)
• Vous dites que le pays est au bord d'une Insurrection. Sur quels éléments objectifs fondez-vous cet-
Je te demande cela, parce qu'Il y a des gens qul estiment qu'il est difficile depuls la guérilla d'avoir objective de ce qui se une tendance logique à sur l'ensemble du territoire national la perception du rapport forces dans les zones sous contrôle de la guérilla où Il existe une Importante combativité, un plus haut niveau de conscience, un exercice du pouvoir populaire, tout ce qui serviralt de base à un optimisme exces sif dans l'analyse du rapport des forces. Qu'en penses-tu ?
— Il n'est pas correct de considérer le FMLN comme une guérilla de montagne. Le FMLN n'est pas un corps isolé. Nos bases sont sur les flancs du volcan de San Salvador, à la périphérie de la capitale et nous avons des unités de guérilla urbaine dans toutes les villes du pays. (...) Le FMLN agit aussi bien dans le domaine politique que militaire, bien qu'il adopte des modalités différentes d'action dans les deux cas, et dispose d'instruments organisationnels différents. C'est pourquoi la direction du FMLN concentre la plus grande quantité d'informations et la meilleure perception politique de l'état d'esprit des masses.
• Votre prévision prend-elle en compte la dynamique du développement de l'état d'esprit des masses ?
- C'est cela. Le FMLN ne dit pas que les masses sont au bord de l'insurrection et disposées à se lancer à l'assaut du pouvoir. Il pronostique ce qui va se passer en se fondant sur l'analyse des conditions objectives et subjectives actuelles. Il existe des conditions objectives liées à la situation économique — comme tout le monde le reconnaît, nous sommes dans une crise qui, du point de vue quantitatif et qualitatif est la plus grave de toute l'histoire du pays — il y a un sentiment généralisé d'opposition, de refus, il y a une situation plus explosive encore que celle qui provoqua la guerre avec le Honduras. (...) C'est l'existence de ces conditions qui fonde la thèse de l'insurrection.
Nous commettrions une grave erreur en fondant notre stratégie sur le diagnostic de l'état d'esprit actuel des masses. Nous nous transformerions alors en simples spectateurs, sans possibilité d'intervention sur la conjoncture politique. Si nous n'avions pas prévu l'affaiblissement de la politique de Reagan, résultant du contexte mondial et régional, nous n'aurions disposé d'aucune stratégie possible. Nous n'aurions pas pu lancer une guerre d'usure, rechercher l'expansion de notre territoire, la réinsertion dans les villes et le développement du mouvement populaire. (...)
• Qui constitue, pour vous, l'ennemi principal, en ce moment ?
— L'oligarchie traditionnelle et l'armée comme appendice, comme composante du pouvoir politique au Salvador, constituent l'ennemi principal. (...) En ce moment il se produit un changement de la stratégie nord-américaine. Les EtatsUnis recherchent des alliés plus adéquats à leurs propositions politiques, en tenant surtout compte du fait que, pour développer la stratégie de guerre de basse intensité au Salvador, il faut un protagoniste local acceptable pour les Etats-Unis. Et pour des raisons évidentes cela ne peut être directement ni l'oligarchie, ni l'armée. Aussi, la Démocratie chrétienne joua-t-elle ce rôle. (...) Marionnette de l'impérialisme, elle devint l'ennemi principal. Lorsque l'on nous demandait quel était le facteur qui entravait la possibilité d'une solution politique au Salvador, nous signalions toujours l'ingérence nord-américaine et sa composante intérieure : la démocratie chrétienne. Ce dernier facteur s'affaiblissant, les possibilités d'une solution politique deviennent réelles, parce que la confrontation interne met alors les deux camps directement face à face.
Maintenant, dans la mesure où, d'une part, la politique de l'administration Reagan s'est affaiblie et qu'est intervenu un changement d'administration aux Etats-Unis, et que, d'autre part, le pôle de la droite salvadorienne s'est recomposé intérieurement, l'ennemi principal
Avec notre proposition nous nous adressons au gouvernement nord-américain (...) Nous proposons d'entrer en contact direct avec lui pour parvenir à un accord politique. Il s'est alors produit un tournant interne: les opposants l'éventualité d'un changement politique commencent à être l'armée et le parti ARENA, c'est-à-dire la droite oligarchique. (...) Il apparaît de plus en plus clairement que l'ennemi immédiat est le même que celui que nous avions en
Cette situation permet, non seulement de mieux définir l'ennemi immédiat, mais ouvre des possibilités nouvelles de pactes et d'alliances pour arriver à la démocratie réelle. Ces alliances peuvent inclure des secteurs de la Démocratie chrétienne et de l'entreprise privée, qui en seraient revenus d'une pseudo démocratisation qui n'amène que la dépendance, la guerre et la crise économique et sociale. La clé qui unit toutes ces forces c'est le programme pour la démocratie et la paix.
Propos recuellils par Marta Harnecker Le 25 février 1989