TRENTE ANS APRES la prise du pouvoir (voir Inprecor numéro militaires de haut rang impliqués, semble-t-il, dans le trafic de
Janette HABEL
LES TRAVAUX des cherl'étude des échanges cubano-soviétiques (1) et les informations que la Banque nationale de Cuba doit obligatoirement gociation de sa dette, permettent de bilan de 30 ans d'aide soviétique et de l'intégration de Cuba au Comecon (2). Ces études permettent également d'apprécier la diminution de l'aide depuis le début des années 80 et le prix payé pour l'adaptation imposée de l'économie cubaine aux besoins de "l'intégration socialiste", intégration qui s'est traduite par l'accent mis sur la production sucrière, les agrumes, l'exploitation du nickel et la pêche.
- en 1987, Cuba a payé (3) pour le pétrole le même prix qu'en 1986, alors que pour la même année, la Pologne et la Bulgarie ont bénéficié respectivement d'une baisse de10,6 % et de 13,2% pour la même année (Brezinski).
- en 1986, le prix du sucre payé par l'URSS a diminué de 10,9%
- en ce qui concerne le nickel, les Cubains subissent de lourdes pertes liées à l'existence de contrats à long terme : la valeur des exportations n'a pas changé, bien que les prix du nickel sur le marché mondial aient considérablement augmenté ; Cuba avait déjà perdu, en 1979 et 1980, entre 32 et 37 millions de dollars sur ses ventes de nic-
— en 1986, Cuba a payé 113% de plus pour le ciment que la Mongolie (en 1978, I'URSS avait déjà vendu des voitures à Cuba 32% plus cher qu'aux autres pays du Comecon, et le ciment 21% plus cher pour les mêmes années).
Comme le souligne Brezinski, "ces exemples montrent la difficulté d'estimer précisément la valeur des subventions soviétiques"; il estime cependant à 1 628 millions de pesos le déficit commercial avec l'URSS en 1987, selon lui, déficit jamais atteint jusqu'alors. Quant au pétrole, dont les réexportations ont représenté entre 1983 et 1985, 500 millions en devises, ses revenus n'étaient que de 248 millions en 1986, et de 370 millions en 1987.
"Poubelle du sucre" et marchés contingentés
Le dernier accord signé entre les Soviétiques et les Cubains pour la période 1986-1990 est moins avantageux que les précédents. Le sucre est payé à 850 roubles la tonne, au lieu de 915 pendant les cinq premières années de la décennie : rappelons que les comparaisons ne doivent pas être faites avec le prix du marché mondial (la "poubelle" du sucre, selon l'expression de Fidel Castro), mais avec les prix payés dans le cadre des marchés contingentés qui représentent une part importante des transactions.
En dehors des pays de l'Est, ces marchés concernent les exportations de sucre des pays ACP (4) vers la Communauté économique européenne (CEE) et ceux des pays d'Amérique latine, d'Asie, d'Afrique vers les Etats-Unis. Les prix préférentiels accordés sont plus élevés que ceux du marché mondial, souvent égaux voire supérieurs à ceux payés par l'URSS à Cuba, mais les modalités de leur fixation ne sont jamais garanties, et surtout, les quotas d'importation accordés par les Etats-Unis ont baissé de façon importante ces der nières années, provoquant une baisse de ressources souvent dramatique pour les pays exportateurs, alors que Cuba bénéficie des garanties offertes par les
CUBA
Les rapports soviéto-cubains
282 du 20 février 1989), l'inculpation de responsables drogue, témoigne de l'ampleur de la crise au sein de l'appareil du Parti communiste cubain.
Les accords conclus avec l'Union soviétique, au lendemain de la visite de Gorbatchev, en avril dernier, mettent en évidence les difficultés économiques et l'impasse politique dans laquelle se trouve la direction castriste.
accords à long terme avec l'URSS.
Enfin, les taux d'intérêt des crédits accordés sont plus élevés que par le passé. De la part des autres pays du Comecon, le bilan est beaucoup plus négatif. La Hongrie a supprimé ses crédits, ainsi que la Pologne et la Roumanie. La coopération la plus importante s'effectue aujourd'hui avec la République démocratique allemande (RDA), la Tchécoslovaquie, et la Bulgarie.
Depuis 1976, Cuba est partie prenante de la coordination des plans quinquennaux et de l'application des plans à long terme du Comecon. Dans ce cadre, sa spécialisation dans l'agriculture et la production de matières premières est maintenue : l'objectif prévu pour la récolte sucrière est de 12 millions tonnes en 1990, et la production d'agrumes devraient atteindre 2,6 millions en
1990 (1,4 million de tonnes en 1985) (5).
La production de nickel est stimulée mais les deux tiers de la production additionnelle devront être exportés vers les pays du Comecon qui ont aidé à la construction de nouvelles usines, en remboursement des prêts (les ventes au bloc soviétique auraient représenté 90% de la production ces dernières années, selon le Financial Times du 17 février
1989). Ce qui confirme que Cuba ne pourra pleinement profiter de l'importante augmentation des prix du nickel sur le marché mondial depuis 1987.
1) voir Turits, Brezinski, P.Gey, Mesa-Lago, etc
2) Comecon ou CAEM : Conseil d'assistance économique mutuelle, créé en janvier 1949, dont sont membres l'URSS, la RDA, la Bulgarie, la Hongrie, la Pologne, la Roumanie, la Tchécolovaquie, le Vietnam, la Mongolie et Cuba qui y a adhéré en 1972. D'autres pays, comme la Yougoslavie, le Nicaragua, le Yémen, Afghanistan, la Finlande, etc., y sont associés sous diverses formes, sans en être membres.
3) En réalité, il s'agit d'une estimation faite à partir des échanges entre produits importés et exportés dans le cadre des accords de compensation.
4) Pays ACP : 66 pays d'Afrique, des Caraibes et du
Pacifique associés à la CEE par la Convention de Lomé
5) Des crédits, dont certains en devises, ont été accordés pour effectuer les investissements nécessaires.
Il est vrai que, dans le cadre des accords à long terme, Cuba participe à certains plans de développement scientifiques et technologiques dans l'informatique, l'électronique, et la bio-technologie. Certaines réalisations sont impressionnantes (Financial Times du 17 février 1989), dans le domaine de la Santé où le développement d'un secteur bio-médical avancé donne la possibilité d'exporter des produits chimiques et pharmaceutiques, en particulier en Amérique latine, où Cuba cherche à occuper une place d'avant garde en matière de prévention sanitaire et d'interventions chirurgicales de haut niveau.
Mais si l'on examine le plan de développement technologique du Comecon jusqu'en l'an 2 000, qui englobe 93 ensembles et 930 sous-ensembles, Cuba ne participe qu'à 52 sous-ensembles dans l'énergie nucléaire, l'électronique (claviers d'ordinateurs) et la bio-technologie : Brezinski estime que la participation de Cuba est extrêmement limitée, en dépit des affirmations officielles selon lesquelles Cuba, comme les autres pays moins développés du Comecon, bénéficierait d'un traitement privilégié. La 44e session du Comecon, en juin 1988, et la conférence de Prague, en avril de la même année, ont indiqué que jusqu'à la fin de la période présente de cinq ans Cuba pourrait bénéficier de tarifs préférentiels. Cependant, les économistes soviétiques se sont prononcés contre des "subsides" à Cuba dans les années 90, dans la mesure où ils ne permettraient pas "l'amélioration des performances de l'économie cubaine" (Brezinski). Dans tous les cas, un premier constat s'impose : Cuba reste largement cantonné dans son rôle de producteur/exportateur de matières premières et ce, sur le long terme.
Indépendamment des aléas de l'aide et des difficultés à évaluer son ampleur exacte, une deuxième remarque est nécessaire : l'URSS est le premier fournisseur de Cuba, mais outre le fait que les conditions financières de certaines importations ne sont pas toujours avantageuses, la qualité des biens d'équipements et des produits en provenance d'URSS est souvent mise en cause, et il n'est pas rare d'entendre des responsables cubains émettre l'idée que Cuba "bénéficierait" des plus mauvais produits soviétiques. En tout état de cause, il est indéniable que le gouvernement cubain préfère payer en devises et acheter aux pays à économie de marché, chaque fois qu'il a la possibilité financière de choisir ses fournisseurs (Mesa-Lago/ Gil. Documentation française, décembre 1988), en dépit des limites des crédits occidentaux. Bien qu'il ne soit jamais officiel, et pour cause, le jugement est sévère à l'égard de l'aide soviétique qui, outre son caractère conditionnel, est considérée comme inadaptée à son développement économique. Les critiques cubaines peuvent être résumées ainsi :
Les critiques cubaines — Les livraisons ne se font pas en fonction des besoins cubains, mais dépendent des priorités soviétiques
— Les équipements et les machines sont souvent obsolètes et livrés avec un retard considérable : les énormes difficultés rencontrées dans les transports, à l'automne 1988, sont ainsi imputées au retard dans la livraison de pièces de rechange pour l'entretien des autobus de la part d'usines d'Europe de l'Est (Le Monde diplomatique, avril 1989).
Il est de notoriété publique que le fait que l'URSS n'ait pas tenu ses engage ments a entraîné un arrêt de la production de nickel et un retard évalué à dix ans (Financial Times, Robert Graham, 17 février 1989).
- Certains équipements promis n'ont jamais été livrés : en 1979, les Soviétiques n'ont pas livré 40% des 500 000 tonnes de bois prévues ; en revanche, certains produits sont remplacés par d'autres qui sont inutilisables ; des engagements sont annulés sans avertissement préalable, ce qui oblige à des achats de dernière minute en devises, au coût le plus élevé.
— Au regard de leur efficacité, le coût de certains services est élevé ; il est particulièrement choquant que les techniciens soviétiques aient un salaire payé à 80% en devises fortes, sans compter la gratuité du logement, des transports, des soins médicaux et l'accès aux magasins spéciaux.
Le coût de l'aide doit intégrer tous ces facteurs. Quant aux données chiffrées, il est impossible de les établir avec exactitude : les Soviétiques déclarent aider à hauteur de 2,7 milliards de dollars par an, mais les estimations occidentales font état d'un montant de 4 milliards de dollars, et la dernière estimation du Département d'Etat américain, pour 1986, est de 6,8 milliards de dollars, dont 4,7 milliards sous forme de subsides aux achats de sucre et de nickel en échange de pétrole, 600 millions de dollars destinés à des projets spécifiques, et 1,5 milliards de dollars destinés à l'aide militaire (traditionnellement gratuite de la part de l'URSS).
Enfin s'ajoute un dernier élément, indépendant de la volonté des partenaires : l'importance des distances entre l'URSS et Cuba aboutit à des coûts de transport exorbitants. Le trajet des pétroliers soviétiques (un tous les deux jours au moins) est de 12 000 kilomètres environ, et représente 7% du coût total des importations de pétrole soviétique (Mesa-Lago décembre 1988). Des accords de livraison ont été conclus avec le Venezuela, mais ils ne portent que sur des quantités limitées. Lors d'une visite à Cuba, des producteurs de céréales américains considéraient que les EtatsUnis pourraient livrer des céréales à un prix inférieur de 30% à celui pratiqué par l'URSS
Ces dernières indications posent évidemment le problème de l'embargo américain et de l'intérêt que représenterait pour Cuba sa suppression : c'est là un des éléments avancés par Gorbatchev lors de sa visite, et qui fait partie des négociations au sommet et des marchandages éventuels sur l'Amérique Centrale.
Les relations avec l'URSS :
la carotte ou le bâton ?
La signature d'un Traité d'amitié et de coopération entre Cuba et l'URSS pour 25 ans, lors de la visite de Gorbatchev en avril 1989, est avant tout symbolique : face aux spéculations sur l'éventualité d'une rupture, il s'agissait de réaffirmer le maintien de rapports privilégiés entre les deux pays. Mais, bien que le Traité réaffirme la nécessité de "restructurer les relations économiques internationales sur des bases justes et démocratiques, afin d'éliminer l'échange inégal, et toutes les pratiques discriminatoires dans le commerce mondial" (...) "d'exclure des relations entre Etats la coercition économique à des fins politiques", et de "régler le grave problème de la dette extérieure qui accable l'écrasante majorité des pays du Tiers-monde" (Granma 16 avril 1989), la dette cubaine envers l'URSS n'a pas été annulée.
C'est un premier élément, d'autant plus significatif qu'il pouvait être l'occasion d'une annonce publicitaire à peu de frais, alors que son remboursement est quasiment exclu, et que cette décision aurait été un élément de prestige pour la diplomatie soviétique qui recherche un rapprochement économique avec l'Amérique latine. La probabilité d'une telle décision donna même lieu à un titre en première page de l'Unita (le quotidien du Parti communiste italien), le 4 avril 1989, prenant à la lettre le discours prononcé par Gorbatchev à l'ONU, le 7 décembre 1988, dans lequel il annonçait que l'URSS était "prête à instaurer un long moratoire, pouvant aller jusqu'à cent ans, sur le service de la dette des pays les moins développés, et dans certains cas, à l'annuler purement et simplement" (Documentation française, Problèmes politiques et sociaux, 31 mars 1989). Nul doute que la décision de non annulation
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n'ait été mûrement réfléchie, elle résulte probablement de deux considérants: d'une part, la relativisation du Tiersmonde dans la politique extérieure soviétique, et la nécessité de ne pas déstabiliser ou gêner les gouvernements occidentaux dans la renégociation de la dette ; d'autre part, l'utilité d'un moyen de pression à l'égard de Cuba pour imposer en douceur des changements dans la politique économique ou, à tout le moins, "la recherche des formes les plus efficaces dans le cadre de l'intéraction bilatérale" de la collaboration économique et commerciale et de l'intégration économique et socialiste en accord avec les résolutions du CAEM" (Traité d'amitié, articles 2 et 4).
La pression soviétique
Tout ceci va de pair avec le fait que les accords préférentiels favorisant les pays en voie de développement, réclamés par le groupe des 77, et le "nouvel ordre économique international" préconisé par Fidel Castro aient été rejetés par le gouvernement soviétique au profit d'un engagement à supprimer les barrières commerciales, et qu'il ait refusé de consacrer 0,7% de son budget aux pays en voie de développement qui le lui demandaient (Mesa-Lago, Courrier, décembre 1988, p.70).
Le protocole d'échange commercial entre Cuba et l'URSS, pour l'année 1989 signé le 26 mars à Moscou (Granma, 2 avril 1989), prévoit la livraison par l'URSS à Cuba de combustible, de matières premières, de machines et d'équipements divers ; et la livraison par Cuba à l'URSS de plus de 4 millions de tonnes de sucre, d'agrumes frais ou en conserves, de nickel et de certains équipements nouveaux pour l'industrie électronique qui correspondent à la spécialisation récente de Cuba dans le CAEM : ces investissements sont prévus pour la fabrication de claviers d'ordinateurs et de circuits électroniques. Mais bien qu'une augmentation des échanges entre les deux partenaires soit prévue, les responsables soviétiques ont fait comprendre que l'aide actuelle et ses modalités ne pourraient continuer comme par le passé. Comme l'indique le commentaire elliptique du correspondant de Granma
"les négociations du protocole d'accord se sont déroulées dans le contexte du processus de restructuration et de réorganisation des organismes centraux de l'administration de l'Etat et des entreprises en URSS, ce qui a demandé beaucoup de travail, des efforts opiniâtres et beaucoup de flexibilité" (Gran-
Tout indique que la pression soviétique va s'opérer de manière indirecte en utilisant les possibilités que lui offrent les nouvelles règles du jeu économique. Il faut prendre en considération que, depuis le 1er avril 1989, les entreprises soviétiques ont le droit de planifier et d'organiser leurs relations extérieures comme elles l'entendent, de coopérer librement avec d'autres entreprises et pays étrangers. Cette mesure "va modifier radicalement le commerce extérieur soviétique" comme l'a déclaré Alexandre Kachanov, vice-ministre soviétique des Relations commerciales (El Pais, 3 avril 1989). Comment n'affecterait-elle pas Cuba ? Le même fonctionnaire a d'ailleurs précisé que la coopération avec Cuba devrait s'adapter à cette nouvelle réalité : "Il faut changer les formes de la collaboration pour augmenter son effica-
Apparemment la 19e session de la Commission intergouvernementale soviéto-cubaine pour la collaboration scientifique et technique a été consa crée à la restructuration intégrale des mécanismes économiques de la collabo ration. Présidée par Carlos Rafael Rodriguez, Vice-président du Conseil des ministres cubain, et Wladimir Kamentsev Vice-président du gouvernement soviétique, la Commission a adopté des mesures destinées à garantir la réalisation des accords conclus pour l'échange réciproque de marchandises et l'efficacité accrue des projets économiques réalisés avec l'aide de l'URSS. Selon Carlos Rafael, cette restructuration résulte de la perestroïka et du processus de rectification en cours à Cuba (Granma 28 mai 1989). Mais il semble acquis que les livraisons de pétrole — vitales pour Cuba, qui ne peut être à la merci des intérêts des entreprises soviétiques - feront l'objet d'accords particuliers et de garanties étatiques. Pour le reste, les Cubains ont commencé à faire l'expérience du nouveau système : selon un document cité par le Miami Herald (corroboré par les informations données par le déserteur Perez Cott, ex responsable du Comité d'Etat pour la technologie), les entreprises soviétiques donnent déjà la préférence aux livraisons destinées à des clients occidentaux qui payent en devises, au détriment de Cuba et ce malgré les accords conclus entre Etats.
Le message est assez clair: Cuba est bien entendu "libre" de décider de sa politique économique. Mais si elle n'embraye pas sur les exigences de rentabilité et d'efficacité économiques, elle n'aura qu'à en assumer les conséquences : l'isolement et des difficultés sans commune mesure avec ce qu'elle a connu jusqu'alors. La "force irrésistible de la perestroïka", dont a parlé Gorbatchev, ne souffrira pas d'exceptions. Voilà pour le cadre général.
En ce qui concerne les échanges, en particulier pour le sucre, Kachanov a précisé que les livraisons actuelles de 4 millions de tonnes de sucre annuel, "représentaient un niveau optimum qui ne connaîtra peut-être qu'une légère augmentation dans l'avenir" (Financial Times, 12 avril 1989). Il s'agit d'une affirmation un peu sibylline, dont on ne sait si elle remet en cause les perspectives envisagées par le CAEM, ou si elle est liée à la volonté des Soviétiques de diversifier leurs importations, y compris avec d'autres producteurs latino-américains, comme ils ont commencé à le faire avec le Honduras ou avec la République Dominicaine en signant des contrats où le prix du sucre est inférieur à celui payé à Cuba (The Economist, 27 août 1988).
Les "maquiladoras"
Parmi les nouvelles formes de coopération préconisées par l'URSS, il en est une dont l'inspiration provient de l'expérience mexicaine/américaine : il s'agit des usines d'assemblage (les "maquiladoras") qui fleurissent le long de la frontière entre les deux pays. Avec ce nouveau système, les Soviétiques enverraient des matières premières prétraitées à Cuba, pour qu'y soient fabriqués des vêtements et des chaussures qui seraient ensuite réexpédiés pour être vendus aux consommateurs soviétiques (Miami Herald, 23 avril 1989/Latin American Monitor mai 1989). Le but étant de stimuler les rapports directs avec les entreprises cubaines, désormais directement dépendantes de leurs homologues en URSS, afin d'améliorer leur rentabilité tout en utilisant une main-d'œuvre moins chère, et en améliorant la distribution des biens de consommation, perturbée par la crise qui sévit en URSS dans les entreprises soumises aux premières applications de la réforme.
Il est clair que ce type de collaboration rendra le fonctionnement des entreprises cubaines étroitement dépendant de la gestion soviétique, et qu'il restreindra la marge de manœuvre de la direction castriste pour s'opposer à la perestroïka: c'est, en tout cas, le souhait exprimé discrètement par les responsables soviétiques qui accompagnaient Gorbatchev lors de son dernier voyage (Miami
La politique soviétique poursuit aussi un autre objectif : se servir de Cuba comme d'une porte d'entrée pour l'extension des échanges avec l'Amérique latine (un enjeu important pour la diplomatie de Gorbatchev), en utilisant Cuba pour pénétrer sur le marché latino-américain, y diffuser certains produits soviétiques en brisant les barrières lin-
guistiques et culturelles qui freinent les échanges avec le continent (Tim Coone, Financial Times, 12 avril 1989). Cette approche économique non idéologique, implique un tournant diplomatique - largement amorcé - de la politique cubaine, afin de favoriser cette entreprise : sur ce plan, il y a accord entre Castro et Gorbatchev. La spécialisation dans l'électronique, la bio-technologie, les secteurs de pointe dans la Santé, s'inscrivent dans ce cadre.
Des obstacles essentiels
Mais ce nouveau rôle dévolu à Cuba suppose des changements importants. Des obstacles essentiels s'y sent : comme le souligne Brezinski, les prix des produits agricoles et des matières premières restent soumis à de nombreuses fluctuations et "n'augmenteront pas aussi vite que les prix des produits industriels". Or, dans la mesure où "la structure économique cubaine reste dépendante de la technologie soviétique, un changement vers la technologie occidentale reste extrêmement difficile sinon impossible". C'est une fois de plus le problème du blocus américain qui est posé. Cependant, tout confirme que Bush ne normalisera ses rapports avec Cuba qu'en échange d'un arrêt complet de l'aide en Amérique centrale, de son soutien au Nicaragua et au Salvador, et de l'isolement de la révolution : un prix très élevé pour la direction castriste.
Quant à Mesa-Lago et F.Gil, ils estiment que "le faible niveau des prix mondiaux du sucre et du pétrole ne va certainement pas favoriser la croissance des exportations, tandis que les restrictions imposées à l'importation pour certains produits peuvent créer des goulots d'étranglement et entraîner une baisse de la production". Les résultats de l'année 1987 vont dans ce sens. Alors, si la politique actuelle de réduction des importations, d'augmentation des exportations, et d'amélioration de la productivité ne donne pas les résultats escomptés, les pressions sur l'économie cubaine risquent d'être considérables. Or les récents accords conclus avec Moscou n'inversent pas les tendances précédentes. C'est tout le bilan du développement économique cubain (et de son intégration économique au Comecon) qui est
Pour développer une infrastructure industrielle, Cuba a pu — à la faveur des prix élevés du sucre au début des années 70 — importer des produits occidentaux et en utiliser la technologie. Les réexportations de pétrole soviétique ont ensuite pris la relève. Après la baisse des prix du sucre et la diminution des revenus pétroliers, le gouvernement a tenté de maintenir le même niveau d'importations grâce aux prêts occidentaux. Aujourd'hui, toutes ces ressources ont considérablement diminué (les négociations avec le Club de Paris, en mai 1989, n'ont donné aucun résultat), et le remboursement de la dette aspire les devises disponibles : de juin 1987 à juin 1988, la dette envers les pays impérialistes a augmenté de 15,5%, elle est aujourd'hui de 6,4 milliards de dollars (Financial Times, 17 février 1989).
Malgré ces contraintes, les années 70 ont permis une certaine industrialisation, même si les bilans qui en sont tirés sont très différents. A. Zimbalist souligne les progrès très importants accomplis dans la mécanisation de la récolte sucrière, dont la coupe et le ramassage sont mécanisés aux deux tiers, que les progrès réalisés dans le traitement des dérivés du sucre. Selon le même auteur, Cuba a transformé sa base industrielle depuis les années 60 : les importations de produits manufacturés sont passées de 58,9%, en 1970, à 44,7%, en 1983. La construction d'une centrale nucléaire (dont la mise en service est prévue pour 1995) devrait réduire les importations de pétrole dans la prochaine décennie (mais Cuba continuera à dépendre de l'URSS pour les livraisons d'uranium enrichi). Il met également en valeur les progrès technologiques réalisés dans la Santé et la possibilité d'exporter des produits pharmaceutiques sophistiqués.
Brezinski, en revanche, souligne que malgré ces progrès en matière d'industrialisation, le sucre représentait encore 77,2% des exportations, en 1986, et il met en cause "une stratégie fondée sur une croissance basée sur l'exportation de produits traditionnels de l'économie, alors que la substitution des importations n'a pas atteint les succès escomptés". Il note qu'en 1988, le commerce extérieur est encore caractérisé "par le modèle typique des échanges entre pays industrialisés et pays en voie de développement" et cette structure du commerce extérieur est encore aggravée par le manque de disponibilités financières en devises qui permettraient à Cuba d'importer davantage de l'Occident. Enfin, il estime que la compétitivité internationale de Cuba "a diminué depuis son intégration au CAEM". Ces jugements recoupent ceux émis par Mesa-Lago et F.Gil, qui jugent que l'aide soviétique a contribué à entretenir des déséquilibres dans l'économie et des distorsions à long terme.
La fiabilité de Cuba
Si le développement de certains secteurs de pointe est reconnu, des doutes sont émis d'une part, quant à la fiabilité de Cuba comme fournisseur, les ouvriers qui sont censés produire ces biens de qualité doivent passer une grande partie de leur temps à attendre l'autobus ou à faire la queue pour acheter des tomates", d'autre part, sur les perspectives d'exportation : car "une chose est de produire des interférons, autre chose est de les vendre au reste du monde" (Financial Times, Tim Coone,
En résumé, le développement économique autonome de Cuba apparaît ainsi entravé par la dépendance extérieure, le désordre qui règne dans les entreprises et l'organisation de la production, les effets de la division du travail au sein du CAEM, et surtout les incertitudes qui pèsent sur le développement futur des relations économiques avec l'URSS, compte tenu des réformes en cours : contrairement à certaines analyses superficielles, ni la visite de Gorbatchev, ni les accords signés, n'ont dissipé les inquiétudes qui pèsent sur le devenir économique cubain.
La perestroïka derrière la porte ? Trois ans après, les objectifs initiaux de la rectification proclamée par Fidel Castro semblent s'estomper. La direction cherche d'abord à gagner du temps.
La visite de Gorbatchev fut l'occasion pour Castro d'occuper le devant de la scène et de réaffirmer, au nom du prinque pays à appliquer ses propres formules dans la construction du socialisme", en lançant un pavé dans la mare de son hôte : "Si un pays socialiste veut construire le capitalisme, nous ne pouvons pas intervenir, de la même manière que nous exigeons que personne ne s'immisce dans la décision souveraine de n'importe quel pays capitaliste ou semi-capitaliste du monde développé ou du monde sous-développé de construire le socialisme" (Granma, 16 avril 1989).
Au-delà des formules rhétoriques, les deux orateurs exprimèrent des conceptions différentes sur la paix, la dette, la défense, la construction du socialisme. Mais les discours de Fidel Castro contre "les méthodes du capitalisme" cèdent le pas aux dures réalités des accords avec les entreprises européennes ou japonaises (dans le cadre d'entreprises mixtes, non seulement pour le tourisme, mais également pour le textile, l'industrie alimentaire, les dérivés de la canne) qui disposent dans certains cas du contrôle de l'embauche, du droit de licencier, de fixer le niveau des salaires, parfois de rapatrier leurs profits (Herald Tribune, 12 janvier 1989).
Selon le mot d'un chroniqueur: "La perestroïka est derrière la porte, mais personne n'ose le dire". Pour s'adapter à l'idiosyncrasie nationale, le Président de la Chambre de commerce cubaine, Julio G.Oliveras, appelle cela "le socialisme du cha-cha-cha" (Newsweek, 5 juin 1989), métaphore d'un rythme tropical où le socialisme se danse à deux... On s'oriente donc vers la coexistence de secteurs économiques gérés de façon très différente, ce qui était précisément dénoncé par Fidel Castro, au début du processus de rectification, comme source de divisions et d'inégalités.
Ce pragmatisme résulte en partie des contraintes qui échappent au contrôle de la direction fidéliste. Mais il témoigne aussi de l'absence de conception d'ensemble des rapports entre démocratie économique et sociale et démocratie po-
litique dans une économie de transition dans un pays sous-développé. Le contraste entre la gabegie profonde qui affecte l'organisation générale de l'économie, et le développement de certains secteurs de pointe, reflète bien l'incohérence et le caractère chaotique des politiques menées. "L'incapacité de la structure politique de répondre de manière adéquate face aux sévères contraintes économiques et aux échecs de la planification" (T.Coone, Financial Times, 17 février 1989) est au centre des dysfonctionnements économiques.
La combinaison du contrôle décisif exercé sur les grands choix économiques par Fidel Castro et ses hommes-lige, et du monopole du pouvoir détenu par le Parti communiste, ont pour effet de dissimuler les responsabilités, de masquer l'incompétence et la corruption, de favoriser les complicités bureaucratiques, ce que les cubains appellent le "sociolismo" : le socialisme des "socios", des copains. Les ressorts politico-organisationnels susceptibles de corriger les dysfonctionnements sont inexistants, les mécanismes de contrôle sont dépourvus de tout pouvoir: les organisations de masse ne sont que des caisses de résonance et le poids politique des organes de pouvoir populaire, qui avaient suscité bien des espoirs, est nul, bien que leur activité gestionnaire soit réelle.
La "ratification des horreurs"
L'idée selon laquelle la paralysie bureaucratique pourrait être combattue par le volontarisme — et encore, par un volontarisme limité à quelques-uns — est de plus en plus battue en brèche, même si, à la différence de l'URSS, le régime peut encore compter sur le désintéressement et le dévouement de certains secteurs. Seule la confrontation des idées, des politiques, la transparence des responsabilités et des décisions, la mise en place de mécanismes de contrôle et la liberté de critique pourraient être efficaces contre l'opacité du système. A la différence de Castro, Gorbatchev a bien compris la place de la glasnost dans la restructuration économique.
D'ores et déjà, il est clair que la "rectification des erreurs" n'a pu corriger les tares du système. Le peuple cubain mason scepticisme ironique à l'égard de ce qu'il a surnommé le processus de "ratification des horreurs". Les effets d'un discours combinant un radicalisme verbal, et les appels à l'effort — "il faut travailler dur, il faut travailler beaucoup" répète Castro (26 juillet 1988) -peuvent accroître le cynisme si rien d'autre ne change. Déjà une partie de la jeunesse concentre ses aspirations sur une promotion sociale aléatoire, car les débouchés ne correspondent pas toujours à la qualification acquise, et les postes de responsabilité dans tous les domaines sont encore occupés, dans le meilleur des cas, par les vétérans de la guerre révolutionnaire, ou par des ralliés de la vingt cinquième heure qui n'apparaissent pas toujours investis d'une authentique légitimité, ou encore, dans le pire des cas, par des gens qui sont impliqués dans des affaires de corruption voire dans le trafic de drogue, comme c'est le cas d'un des plus éminents responsables militaires en Angola : Arnaldo Ochoa, autrefois symbole de l'internationalisme (Le Monde, 19 juin 1989).
Le devenir idéologique et le maintien de la capacité de mobilisation de la nouvelle génération, ainsi que son adhésion au castrisme, sont vitaux pour l'avenir de la révolution. Pourtant, force est de constater que pour une partie de la jeunesse la motivation révolutionnaire est hésitante : cette démobilisation se nourrit du contraste entre la situation intérieure, où le manque de débat et de démocratie politique, ajouté aux gâchis économiques, ne correspondent pas à ses exigences, et le discours anti-impérialiste qui n'est plus aussi crédible, dans la mesure où l'ouverture diplomatique en Amérique latine en limite la portée. Cette politique est elle-même source de contradictions : elle renforce la nécessité d'une ouverture politique qui, malgré quelques concessions récentes, ne se manifeste toujours pas, alors que les échanges culturels avec le sous-continent se développent. Elle se heurte déjà, sur le plan de l'information, à l'existence d'une radio émise depuis Miami qui donne aux Cubains toutes les informations que leur presse ne fournit pas -par exemple, les événements de Chine furent à peine mentionnés pendant les premières semaines (6) - et bientôt, semble-t-il, à une chaîne de télévision qui émettrait aussi depuis la Floride.
Ouverture diplomatique
Sur le plan diplomatique et commercial, la recherche d'appuis en Amérique latine risque de compromettre l'appui traditionnel des organisations révolutionnaires au castrisme, comme le montrent les remous suscités par les récentes visites de Castro au Mexique ou au Venezuela. Comme l'a déclaré Lazaro Cardenas, l'un des principaux dirigeants de l'opposition mexicaine : "Ils [Fidel Castro et Daniel Ortega] ont leurs raisons pour participer [à la cérémonie d'investiture de Salinas de Gortari (7)]. Mais il y aura un prix à payer" (Nacla, mars 1989). Or, après les émeutes vénézuéliennes et argentines, le développement d'échanges commerciaux stables est aléatoire. En somme, Castro risque de cumuler les contradictions et de perdre sur plusieurs tableaux : sur le plan intérieur, en ne prenant pas l'initiative d'une glasnost inévitable ; sur le plan extérieur, en perdant des appuis précieux sans véritable contre-partie Les effets néfastes de la confusion des rôles entre Parti et Etat, et de leur symbiose en un seul dirigeant sont ainsi mis en évidence. Là aussi la transparence est à l'ordre du jour.
"Conflits régionaux" et coexistence pacifique La nouvelle donne soviétique va stimuler en Amérique latine, comme ailleurs, une redistribution des cartes tant sur le plan diplomatique, que dans les rangs de la gauche traditionnelle et des mouvements révolutionnaires, dont on ne peut encore prévoir les effets. Pour les pays du Tiers-monde, les premiers règlements des "conflits régionaux" ne peuvent que susciter l'inquiétude : les accords intervenus en Afrique Australe pour le retrait des troupes cubaines d'Angola, en vue de permettre l'accession à l'indépendance de la Namibie, n'impliquent nullement l'arrêt de l'aide américaine à l'Unita de Savimbi (8). Les conditions dans lesquelles des guérilleros de la SWAPO (9) ont été massacrés lors de leur retour à la frontière de leur pays, par des troupes sud-africaines qui ont pu agir dans l'impunité, laisse mal augurer des conditions dans lesquelles devrait se réaliser l'indépendance et la tenue d'élections censées se dérouler de façon "libre et démocratique".
Selon les accords de Cahama (Angola), signés le 19 mai 1989, par les Sud-Africains, les Angolais et les Cubains, "les éléments armés de la SWAPO étaient confinés dans leurs bases au nord du 16e parallèle", ce à quoi l'Angola et Cuba sont chargés de veiller. Toujours selon ces accords, "conformément à la résolution 435 de l'ONU, la police namibienne continuera d'assumer son rôle primordial qui est d'assurer le maintien de l'ordre" et de s'efforcer "de mettre à jour les caches d'armes laissées en Na-
6) L'année dernière, le commerce entre la Chine et Cuba a augmenté de 400 millions de dollars. Il s'agit presqu'exclusivement d'exportations de Cuba vers la Chine, de sucre, de nickel et d'autres produits. En janvier 1989, le renforcement des liens entre les pays a été confirmé par la visite du ministre chinois du Commerce extérieur, Hu Ping, à La Havane et la visite en Chine du ministre cubain des Affaires étrangères, Isidoro Malmierca.
7) Salinas de Gortari a été élu Président de la république du Mexique, en juillet 1988, grâce à une fraude massive (voir Inprecor numéro 271 du 5 septembre 1988).
8) Voir dans Inprecor numéro 282, du 20 février 1989, "Angola: l'accord tripartite".
L'UNITA, Union nationale pour l'indépendance totale de l'Angola, mouvement fondé, en 1964, par Jonas Savimbi. Il combat le gouvernement angolais avec le soutien de l'Afrique du Sud et des Etats-Unis.
9) SWAPO, South West Africa People's Organisation (Organisation du peuple d'Afrique du Sud-Ouest), fondé en 1960, par Sam Nujoma, organisation de guérilla nationaliste qui se bat pour l'indépendance de la Namibie.
mibie" par les maquisards de la SWAPO refoulés vers l'Angola (Le Monde, 21/22 mai 1989). Ainsi, voici un pays qui accède - après 74 ans d'occupation par l'Afrique du Sud - à l'indépendance, mais dont les combattants qui ont lutté pour leur libération nationale doivent rentrer désarmés dans leur pays, et doivent se soumettre aux diktats de la puissance coloniale. Cet exemple de réglement de conflit régional et de "réconciliation nationale" va sans doute faire réfléchir les mouvements révolutionnaires engagés dans une lutte de libération.
C'est sans doute pourquoi, bien que signataire des accords, le gouvernement cubain a fortement critiqué les décisions prises par les cinq membres du Conseil de sécurité de l'ONU (dont l'URSS), de diminuer — dans une proportion de 40% - les troupes des Nations-Unies qui doivent garantir l'application de la résolution 435 et l'accession de la Namibie à la souveraineté. La presse cubaine met en évidence le rôle joué par l'armée et la police de Pretoria, ainsi que les craintes de la SWAPO d'une répression massive afin d'empêcher que ce mouvement n'obtienne, lors des élections, les deux tiers des suffrages nécessaires à l'abolition des lois discriminatoires, héritage de la domination coloniale sud-africaine.
La colère de Castro
Fidel Castro ne peut se leurrer : malgré la victoire militaire remportée par les troupes cubaines sur l'armée sud-africaine à Cuito Carnavale, les accords politiques intervenus en Afrique ne constisuccès. Le dirigeant cubain avait, dans le passé, lié le départ des troupes cubaines à la fin de l'apartheid : ses griefs expliquent sans doute pourquoi il avait mis en cause de façon très violente, en février 1989, les membres du Conseil de sécurité (dont "'URSS) "qui ont agi dans l'union la plus étroite, groupe qui jouit du privilège du droit de veto" et en rappelant aux membres permanents "la grande responsabilité qui leur incomberait si les racistes pouvaient réussir à empêcher l'auto-détermination et le libre choix du peuple namibien" (Granma, 12 février 1989).
Ces avertissements devaient être renouvelés lors de la visite de Gorbatchev en Avril : alors que ce dernier allait se prononcer dans le discours qui allait suivre, "contre toute théorie ou doctrine tendant à justifier l'exportation de la révolution ou de la contre-révolution et contre toutes les formes d'ingérence étrangères dans les affaires des Etats" (Granma, 16 avril 1989) - la référence à l'exportation de la révolution ne pouvant qu'exaspérer ses interlocuteurs, sur un continent où la contre-révolution exportée n'a cessé d'écraser les révolutions autochtones— Fidel Castro prit les devants pour contre-attaquer, provoquant la sortie du représentant américain de l'Assemblée nationale populaire. Citant l'exemple de l'Afghanistan où "les Etats-
Unis se réservent le droit de continuer à fournir des armes aux forces afghanes révolution" malgré le retrait des troupes soviétiques, celui du Sud Ouest africain "où les Etats-Unis se réservent le droit de fournir des armes à l'Unita"; celui du Nicaragua, où les Etats Unis "se réservent le droit d'entretenir la contre-révolution organisée en territoire hondurien en tant qu'instrument de pression sur le gouvernement et le peuple du Nicaragua" (Granma, 16 avril 1989), il devait répondre à la lettre à la fausse syétablie par le discours de Gorbatchev entre révolution et contre-révolution et "exiger l'annulation de cette théorie et de cette doctrine - termes exacts employés par le leader soviétique - en vertu de laquelle les EtatsUnis s'arrogent le droit d'aider les forces irrégulières contre les gouvernements constitués en leur fournissant des armes": un éclairage tout à fait différent du règlement des "conflits régionaux".
On comprend dans ces conditions, que le parallèle établi par l'Ambassadeur soviétique entre le règlement négocié en Afrique australe et celui auquel il faudrait parvenir en Amérique centrale, soit très inquiétant. louri Petrov avait en effet déclaré : "Pour résoudre le conflit en Amérique centrale, il faut recourir à la même approche qu'en Afrique australe. De la même manière que nous avons collaboré avec les Etats-Unis dans le cas de l'Angola et de la Namibie, il faut que des pays tiers jouent le rôle de médiateurs dans le cas du Nicaragua et du Salvador" (Le Monde, 7 avril 1989). Or, non seulement la nature des Etats, mais également celle des organisations concernées diffèrent profondément (comment mettre sur le même plan le Mouvement populaire pour la libération de l'Angola (MPLA) et la SWAPO d'une part, le Front sandiniste de libération nationale (FSLN) et le Front Farabundo Marti de libération nationale (FMLN) d'autre part ?), mais les rapports de forces sur le terrain ne sont pas comparables. D'où l'indignation que cette comparaison
Les diktats américains
Les conditions d'une solution de la crise centro-américaine ont été clairement définies par le gouvernement américain : la région ne présentant pas, selon lui, d'intérêt stratégique pour I'URSS — à la différence des Etats-Unis - cette dernière se doit de respecter les zones d'influence autrefois définies par la doctrine Monroe. Il ne saurait donc être question d'un arrêt bilatéral des interventions militaires comme Gorbatchev l'avait proposé, mais d'un arrêt unilatéral : l'interruption par l'URSS de ses livraisons d'armes au Nicaragua "n'est donc pas suffisante". Comme l'a déclaré, à Washington, Oscar Arias, Président du Costa Rica, en répercutant les déclarations maintes fois répétées de James Baker, il s'agit d'arrêter les livraisons d'armes de Cuba au Salvador (El Pais, 6 avril 1989), voire même de faire pression sur l'URSS pour qu'elle diminue son aide à Cuba (Newsweek, 5 décembre 1988).
Pour Cuba, "la paix est une monnaie à deux faces complémentaires : la réduction de la menace nucléaire globale et le règlement juste des conflits régionaux" (Rafael Hernandez, Granma, 26 février 1989). Outre leurs différences d'approche de la coexistence pacifique, l'URSS et Cuba ont, en ce qui concerne l'Amérique centrale, des intérêts d'Etat très divergents. Ce qui n'est pour l'URSS qu'un problème de deuxième ordre, représente un enjeu majeur pour la révolution cubaine qui traverse une passe très dangereuse. Dans un contexte de crise économique et politique, dont témoignent les accusations de corruption au plus haut de la hiérarchie et les limogeages dans l'appareil, des pressions s'exercent de tous bords : de la part de I'URSS ; des Etats-Unis qui conditionnent l'abandon du blocus économique à un changement de cap dans la région ; de la part des bourgeoisies latino-américaines ; des bourgeoisies européennes qui, pour renégocier la dette dans le cadre du Club de Paris, exigent des contre-parties économiques et politiques. Dans cette partie de bras de fer, les rapports de forces régionaux sont décisifs ; l'issue des conflits en Amérique centrale aura une influence capitale sur l'évolution de la situation intérieure à
Relever le défi
L'offensive de Gorbatchev a mis la direction castriste sur la défensive et favorisé la défiance du mouvement ouvrier international envers Cuba. L'ambiguïté plane sur les liens possibles de Castro avec Ligatchev et les conservateurs des différents partis communistes : la présence simultanée à La Havane, des représentants des PC tchèque, est-allemand, portugais et français a pu y faire penser. Toutefois, il ne semble pas qu'un tel rapprochement puisse se cristalliser (sauf renversement des rapports de forces en URSS même), car Castro a trop besoin de l'aide soviétique.
Par ailleurs, la défense du marxisme-léninisme que Fidel Castro voudrait incarner, ne peut être efficace et crédible qu'en relevant le gant lancé par Gorbatchev. La dénonciation des méfaits des réformes marchandes ou d'une conception de paix qui se ferait sur le dos des peuples opprimés y gagnerait en popularité. Le "non à la perestroïka, oui à la glasnost" est la seule réponse à ceux qui, dans le mouvement ouvrier international et à Cuba, ne voient de salut démocratique que dans les réformes mar-
Ce serait aussi l'ossature d'une offensive véritablement internationaliste qui populariserait l'influence de la
26 Juin 1989