Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

NICARAGUA

Restauration ou socialisme démocratique

· Inprecor n° 291, 3 juillet 1989 · p. 9, 9-10 · 1 275 mots

Nicaragua

démocratio

ORLANDO NUNEZ, cadre sandiniste, conseiller de la direction du FSLN sur les questions de la réforme agraire. Les éditions La Brèche ont récemment publié une étude intéressante de Nunez, en collaboration avec Roger Burbach : "Quand l'Amérique s'embrasera"Orlando NUNEZ

A PARTIR des réformes économiques dans le monde socialiste et de la politique de concertation au Nicaragua, on a commencé à parler de l'alternative entre la restauration du système capitaliste antérieur et les possibilités de transformation du modèle socialiste appliqué au cours du XXe siècle. Nous pensons que cette alternative fait partie de la lutte et face aux risques de restauration, nous inclinons, nous, à parier sur les possibilités d'un socialisme démocratique qui reprenne le meilleur du socialisme d'Etat, et la nécessité d'un socialisme fondé sur la société civile.

C'est dans l'Etat que la dernière étape du capitalisme et la première étape du socialisme se sont données rendez-vous. Le capitalisme vieillit comme capitalisme d'Etat, alors que le socialisme naît comme socialisme d'Etat. C'est du moins ainsi que cela s'est passé cours de ce siècle, peut-être à cause du fait que les révolutions d'orientation socialiste se sont produites dans des pays sous-développés. Selon la théorie marxiste, les révolutions naissent avec la tâche d'ajuster le plus grand développe-

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ment des forces productives avec le développement retardataire des rapports sociaux de production, c'est à cette situation qu'on s'attend dans les pays développés. Mais, les révolutions d'orientation socialiste ont eu lieu dans des sociétés où les deux éléments étaient retardataires.

Le socialisme est né comme socialisme d'Etat

Les révolutions d'orientation socialiste dans nos pays ont signifié une intervention majeure de l'Etat pour réaliser les changements politiques, sociaux et économiques dont l'urgence apparaît au cours du processus de transformation. Avec le temps, nous nous sommes rendus compte que les changements historiques ont été plus rapides que les conditions économiques, et qu'un disfonctionnement s'est produit entre l'un et l'autre, c'est-à-dire qu'il s'est produit l'inverse de ce qui existe dans les pays dé-

Ainsi, les révolutions au pouvoir ont dû faire violence à leur propre société, là même où elles se déroulaient, et elles l'ont fait sous deux aspects :

a) Intervention de l'Etat sur l'économie (étatisation, planification et bureaucratisation). Elles l'ont fait précisément pour transformer les rapports sociaux de production d'en haut, étant donné les limites des conditions matérielles dans lesquelles ces révolutions sont nées.

b) Intervention du parti sur les classes (parti unique, vertical, autoritarisme et exclusives), afin de porter remède à l'injustice sociale antérieure (exploitation et domination d'une classe sur l'autre). Souvent, le parti a dû jouer le rôle d'exécuteur des tâches des classes populaires avec de grandes limitations socio-culturelles.

Les points signalés antérieurement nous mènent à constater l'existence de deux règles ou lois des révolutions d'orientation socialiste dans les pays sousdéveloppés :

a) Si la transformation des rapports sociaux (changements politiques) va plus vite que le développement des forces productives (conditions matérielles), le décalage ainsi produit finit par annuler les changements et par retarder le développement.

b) Si le degré d'intervention de l'Etat sur l'économie, et du Parti sur les classes, est supérieur à la capacité de gestion étatique et à la participation populaire, le décalage produit finira par limiter le contrôle social et populaire sur l'Etat et par retarder la démocratisation de la société.

Le sandinisme dans la transition

Tout cela a été nécessaire, et nous croyons que là où il y a révolution d'orientation socialiste (dans un contexte de sous-développement) nous assisterons à des processus similaires ; cependant, il est également bon de connaître les limites et les contradictions de la première étape de ces révolutions, et c'est encore bien mieux si nous savons surmonter ces contradictions, sans abandonner le chemin de la révolution et du socialisme, comme nous sommes en train de la vivre au travers des processus de rectification, de perestroïka-glasnost, de ré-

Une fois que les révolutions d'orientation socialiste ont franchi leur première étape, en réussissant à exclure la bourgeoisie du pouvoir et en obtenant l'hégémonie économique et politique pour l'Etat populaire, alors, elles sont dans les conditions propices et doivent se préparer à rendre possible l'autonomisation de la société civile face à l'Etat et l'autogestion généralisée des classes populaires dans tous les domaines de la vie sociale, économique et culturelle. En d'autres termes, passer du socialisme d'Etat à un socialisme communautaire, ce qui n'élimine pas le rôle de l'Etat, mais le régule de telle façon que les processus d'ajustement ne nous mènent pas à la restauration de l'économie libérale et de la démocratie bourgeoise.

De nouveau, les limites créées par les conditions objectives ne pourront être dépassées qu'en recourant aux

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possibilités et potentialités des conditions subjectives agissant sur la société (praxis). Si la théorie et la pratique sociad'Etat, il faudra faire urie incursion dans une théorie et une stratégie qui permettent de développer la capacité de gestion de la société civile et des classes

Le sandinisme comme conception et comme pratique d'économie mixte, de pluralisme politique et de non-alignement, rend possible le passage d'un modèle de socialisme à l'autre :

a) Des transformations radicales, dans l'Etat et l'économie, ont créé les conditions objectives qui rendent possible l'hégémonie révolutionnaire.

b) La nature du FSLN comme parti d'avant-garde et comme front de l'unité révolutionnaire et de l'unité nationale.

c) Le processus d'autonomie pour les communautés de la côte Atlantique.

d) La participation massive du peuple à la Défense.

e) Le processus de libération des femmes à la campagne et à la ville.

f) Le caractère large et majoritaire, du point de vue de la production, de nos classes populaires (paysans, ouvriers, artisans, commerçants, autres métiers).

g) L'immense expérience de participation populaire de tous les secteurs sociaux, politiques, économiques et culturels de la société nicaraguayenne : coopératives paysannes, syndicats ouvriers, comités de défense sandinistes, brigadistes des services de Santé, collectifs d'éducation populaire, associations, conseils régionaux de toute espèce, coopératives d'autodéfense, associations de producteurs, boutiques paysannes, maisons de femmes, centres culturels populaires, groupes de base de toutes les confessions religieuses, coopératives d'artisans, projets communaux, mouvements communautaires, etc.

Transformations radicales

La garantie du passage implique le renforcement de la conscience de classe du peuple nicaraguayen, face à la bourgeoisie et face à l'impérialisme ; la consolidation les transformations antérieures ; la garantie que la décentralisation de l'Etat coïncide avec la récupération, par la société civile (le peuple organisé), de toutes ces fonctions étatiques susceptibles d'être réappropriées par les blocs communautaires, l'organisation et la promotion de toutes les formes possibles d'association et de coopération entre tous les secteurs sociaux, économiques et culturels ; le lancement d'une campagne permanente d'éducation, de propagande et de diffusion des nouvelles valeurs de solidarité et de coopération, face aux anciennes valeurs de compétition et d'agressivité dans les rapports sociaux ; la promotion du sandinisme comme alternative socialiste face à la crise du capitalisme, au socialisme d'Etat, à la société et à l'axiomatique cristiano-occidentale, dans tous les domaines de l'existence.

Cela peut être une des façons d'éliminer du chemin toutes les positions qui, se basant sur la perestroïka et sur les processus d'ajustement et de stabilisation en cours, ont levé la bannière du scepticisme, du défaitisme, de la démoralisation, de la dissidence passive, du réformisme petit-bourgeois, ou de l'esprit de la restauration et de la contre-réforme.

Nous devons lutter et montrer pourquoi il en est ainsi, que c'est le capitalisme qui est en crise, et que le socialisme d'Etat (autoritaire, développementaliste et bureaucratique) ne suffit pas pour affronter cette crise, et qu'il faut donc le compléter en nous engageant dans un socialisme démocratique, décentralisé dans toute la mesure du possible, et où la société civile et le peuple retrouveront et actualiseront leur autonomie.

Barricada 31 mars et ier avrll 1989

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