Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

LIBAN

Le carnage continue

· Inprecor n° 292, 4 septembre 1989 · p. 16-17 · 1 904 mots

Salah Jaber était le pseudonyme de Gilbert Achcar, dirigeant de la section libanaise et, à partir de 1983, membre du Bureau de la IVe Internationale ; plus tard professeur à la SOAS (université de Londres).

Liban Palestine et Israël France Golfe et Irak

ES

COMBATS cessé le avaient long de la ligne de démarcation entre les deux grands camps, pour être relayés par les explosions de voitures piégées, tout aussi meurtrières et effroyables, mais plus sournoises car imprévisibles et non revendiquées. D'autres guerres, internes à chacun des deux camps délimités territorialement, avaient profité de l'accalmie sur la ligne de front principale pour atteindre leur paroxysme :

guerre entre fractions du réactioncamp maronite naire ; entre fractions musulmanes rivales; entre fractions palestiniennes; entre camps palestiniens et mouvement chiite ; entre fractions chiites ; entre forces alliées à Israël dans le sud du

Liban et l'ensemble des forces anti-israéliennes ; etc.

En somme, des batailles pour l'hégémonie au sein de des deux chacun grands camps, en attendant la reprise de la guerre entre eux deux pour l'hégémonie sur le pays tout entier.

Bataille pour l'hégémonie

Dans le camp maronite, une fraction "éclairée" de la milice fascisante des Forces libanaises (FL), la fraction

Hobeika, désireuse de collaborer avec Damas et de pactiser avec le camp musulman, fut éliminée par la fraction liée à Israël et dirigée par

Samir Geagea.

Celle-ci élimina ensuite la fraction dominante du Parti phalangiste, fidèle au président de la République et fils du fondateur du Parti, Amine Gemayel, rival traditionnel des FL. Ce dernier, approchant de la fin de son mandat présidentiel (il avait été élu pour six ans, en 1982, par les parlementaires libanais réunis garde israélienne !), s'était vu lâché par l'armée "légale", réorganisée et entretenue par les Etats-Unis, qui avait pourtant elle-même affronté les FL à plusieurs reprises.

Dans le camp opposé, le mouvement

Amal, soutenu par la Syrie, s'était acharné contre les camps palestiniens pour empêcher que les partisans d'Arafat ne s'y rétablissent et ne menacent ainsi l'hégémonie syrienne dans ces régions.

Parallèlement, une action était entreprise pour juguler l'expansion du courant intégriste chiite, le Hezbollah, lié à l'Iran qui, bien qu'allié à la Syrie, n'en a pas moins des visées différentes de celles

/ de Damas. Enfin, sous le prétexte de rétablir un ordre fort malmené, il est vrai, par les batailles à répétition entre ses propres alliés, la Syrie avait de nouveau déployé ses troupes à Beyrouth-ouest et sous dans le reste avaient été délogées par l'armée israélienne en 1982. blait bien installée dans les régions majoritairement musulmanes. Damas avait besoin de consolider ce succès par l'installation au sommet du pouvoir "légal" libanais d'un homme animé de bonnes intentions à son égard, un président qui ne remette pas en question la tutelle syrienne. L'occasion semblait propice Washington, échaudé par ses déboires libanais, se montrait prêt à collaborer avec Damas, pourvu que le régime syrien tienne en laisse les partisans de Miran au Liban et agisse pour la libéra-

LIBAN

Le carnage continue

LA GUERRE DU LIBAN a connu ces six derniers mois

- premier semestre de sa quinzième année ! — une nouvelle flambée de rage destructrice et meurtrière. De 1986 au début de 1989, la guerre traditionnelle, si l'on peut dire, la seule constante parmi les multiples guerres qui se sont imbriquées sur le sol libanais depuis 1975, c'est-à-dire celle qui oppose le camp chrétien réactionnaire aux zones majoritairement musulmanes, cette guerre-ci donc avait connu une relative accalmie.

Salah JABER des zones dont elles

En 1988, l'hégémonie syrienne sem-

Damas.

des otages amérition cains. Un accord fut conclu entre les deux capitales sur un candidat de compromis pour succéder

Gemayel, à la présidence.

L'émergence de "Napolaoun"

Les FL de Geagea, donc Israël, en collusion avec l'armée "légale" commandée par le général Michel Aoun, firent capoter l'accord syro-américain.

Arrivé au bout de son mandat sans successeur élu,

Gemayel confia in extremis au général Aoun le soin de former un gouvernement intérimaire, dépositaire du pouvoir présidentiel durant sa vacance en vertu de la constitution libanaise. Cette désignation fut rejetée par le camp opposé, qui y vit une sorte de coup d'Etat de la dernière heure, d'autant plus que le général Aoun s'empressa de former un gouvernement composé de militaires, chrétiens de surcroît.

Le gouvernement déjà en place et présidé par

Sélim Hoss, un musulman sunnite, conformément à la coutume institutionnelle libanaise, continua à exercer ses fonctions dans les régions contrôlées par la

Syrie, avec le soutien de celle-ci. Pour la première fois depuis son indépendance en 1943, le Liban se retrouvait avec deux gouvernements opposés réclamant tous deux de la

"légalité"

Le statu quo se perpétua quelques mois, qui virent l'entrée en scène, ou plutôt le retour sur scène, de l'Irak, absent du conflit libanais entre

1980 et 1988, pour cause de guerre avec l'Iran. Se dégageant relativement bien de cette dernière guerre qui avait failli, un temps, le mettre à bas, le régime irakien s'était juré de faire payer à ses frères ennemis baassistes de Syrie leur soutien à l'Iran khomeiniste. Bagdad décida donc de prodiguer sans compter armes et munitions, finances et logistique, au camp chrétien libanais opposé à

Fort de cet appui, le général Aoun se croira en mesure d'étendre sa domination à l'ensemble du Liban, persuadé, en bon mégalomane, que la grande majorité des Libanais, y compris les musulmans, souhaiterait sa victoire. Dans un premier temps, il imposera son hégémonie dans son propre camp, en faisant

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plier militairement les FL et en s'emparant du contrôle de ports qu'elles exploitaient en zone chrétienne. Puis, il décrétera le blocus maritime zone musulmane, décision tout à fait saugrenue qui ne pouvait que provoquer des affrontements, à commencer par les bombardements réciproques des ports

Le 14 mars enfin, le général mégalo"Napolaoun" par le leader druze semi-féodal et chef du Parti progressiste socialiste, Walid Jounblatt - déclarera la guerre aux troupes syriennes et proclamera le début de la "guerre de libération du Liban". Il déclenchait ainsi un nouveau cycle de violences dans la guerre libanaise, qui allait vite battre des records en intensité destructrice et en absurdité

: pilonnages réciproques en obus de gros calibres, avec une densité

Beyrouth tout entière ressemble de plus en plus aux villes rasées au cours de la Seconde Guerre mondiale ; ce qui n'était le cas jusque-là que des adjacentes à la ligne de démarcation entre les deux secteurs de la capitale. Qu'importe au candidat dictateur : n'a-t-il pas déclaré froidement à la presse, dans le plus pur style ubuesque, que Beyrouth ayant été détruite plusieurs fois au cours des siècles, pouvait l'être une fois de plus ! Puisqu'il en avait décidé ainsi, tapi dans son bunker au dernier sous-sol du palais présidentiel.

Ingérences

Parallèlement, l'Irak agissait sur le plan arabe pour isoler la Syrie et compléter l'offensive déclenchée par Aoun sur le terrain, par une offensive diplomatique. Dans cette entreprise, l'alliée la plus zélée de Saddam Hussein sera la direction Arafat de l'OLP, qui n'avait déjà pas hésité à apporter son soutien à Amine Gemayel lui-même, lorsqu'il était président. La direction Arafat a, certes, de bonnes raisons d'en vouloir au régime syrien et à ses alliés, mais aurait-elle la mémoire assez courte pour oublier que l'autre camp a perpétré les pires massacres subis par les Palestiniens, y compris ceux de Sabra et Chatila ? Et quelle indécence de voir le conseiller attitré d'Arafat, Bassam qualifier l'action syrienne Liban de "crime du siècle".

s'était contentée d'une promenade touristique dans ce pays en 1982!

Sur le plan international, alors que Washington même prenait ses distances envers ses propres alliés traditionnels au rialiste français se lançait dans une surenchère interventionniste par rapport à ses partenaires occidentaux, mais non sans s'empêtrer dans de lourdes contradictions. Que le gouvernement français en fasse plus aujourd'hui pour la réaction chrétienne libanaise qu'il n'en a jamais fait auparavant, même sous Giscard d'Estaing, n'a bien sûr rien à voir avec les sympathies confessionnelles de François Mitterrand. L'impérialisme français tente seulement de renforcer sa réputation d'efficacité, en profitant de l'isolement relatif de la Syrie. Il le fait d'autant plus volontiers que c'est de concert avec son partenaire arabe privilégié, la dictature irakienne.

La riposte syrienne

Publiquement désavoué par la commission tripartite — Algérie, Arabie saoudite et Maroc - formée par le dernier sommet des chefs d'Etat arabes, le régime syrien réagira en décidant, pour la première fois depuis dix ans, de donner le feu vert à ses alliés libanais pour tenter de percer la ligne de démarcation traditionnelle entre les deux grands camps du pays. Une offensive de grande envergure sera déclenchée à cette fin, à partir du 13 août, sans succès notoire jusqu'à

L'objectif de Damas n'est certes pas d'envahir l'ensemble du "réduit chrétien", entreprise qui se heurterait de toute façon au double veto d'Israël et des EtatsUnis. Il s'agit seulement pour la dictature syrienne de réaliser sur le terrain, par alliés libanais et palestiniens interposés (de sorte à respecter l'interdiction qui lui est faite d'envoyer ses propres troupes au delà de la "ligne verte"), une percée militaire suffisamment impressionnante pour briser le moral du camp adverse et l'amener à se débarrasser du général "libérateur". Il s'agit, en somme, pour Damas de forcer la démission de Michel

La première offensive orchestrée par la Syrie ayant marqué le pas, tandis que l'Irak et la France augmentaient leurs menaces militaires et intensifiaient leur diplomatique, Damas est l'obligé, a finalement décidé d'intervenir pour calmer le jeu, fidèle en cela à la ligne de "réconciliation" universelle prônée par Gorbatchev. L'URSS qui se trouve être, en même temps, principale pourvoyeuse d'armes de l'Irak et en bons termes avec l'Iran, jouit ainsi d'une position tout à fait unique pour élaborer une nouvelle formule de compromis permettant de sortir la situation libanaise de l'impasse.

Quelle que soit cependant l'issue des tractations en cours, elle ne saurait aller, dans le meilleur des cas, au delà d'une nouvelle pause plus ou moins prolongée dans le conflit libanais. Et encore, il ne s'agirait que d'une pause dans la guerre entre les deux grands camps, permettant aux multiples autres conflits de cette extraordinaire maison de fous furieux devenu depuis longtemps le Liban, de prendre toute leur ampleur.

Le Liban, en effet, est aujourd'hui dominé par une myriade de milices, ennemies ou rivales, et armées jusqu'aux dents. Elles sont les instruments des guerres que se livrent sur son sol, par procuration voire parfois et en partie directement, plusieurs Etats : pêle-mêle, les Etats-Unis, l'URSS, Israël, la Syrie, l'Irak, l'Iran et bien d'autres à moindre titre. Par surcroît, les différentes milices ont leurs propres intérêts, notamment ceux qu'elles dérivent de la situation de guerre elle-même à l'image des bandes armées du moyen âge. A supposer un instant que les ingérences extérieures dans la situation libanaise puissent cesser, aucune des milices en présence n'est en mesure de réduire les autres. !! faudrait d'ailleurs pour cela un effroyable

Carnage permanent

La seule issue concevable pour résoudre l'infernal imbroglio libanais consisterait dans une réintégration de l'Etat libanais dans l'ensemble syrien auquel il appartient culturellement et dont il faisait partie avant que le colonialisme français ne l'en détache en 1920. Cette solution passe par le renversement de la dictature militaro-bureaucratique au pouvoir en Syrie, dont l'intérêt réside dans l'hégémonie sur un Liban "indépendant", source de toutes sortes de profits juteux (y compris ceux qui proviennent de la culture du haschisch) que les caciques de Damas ne pourraient réaliser dans le cadre de leur propre Etat (1). En attendant, il est à craindre que l'escalade meurtrière ne se poursuive indéfiniment, dans un pays solidement établi aujourd'hui dans la liste des zones de carnage permanent de la planète. •

1er septembre 1989

1) Voir Inprecor numéro 286 du 17 avril 1989.

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