LA CONFERENCE sur la IVe Internationale, que notre camarade
1989, a été une manifestation supplémentaire de l'accélération spectaculaire du processus de démocratisation et d'ouverture fidèlement résumée dans le principal quotidien de l'opposition, ainsi que dans d'autres quotidiens. La radio hongroise a diffusé
Demény, un des derniers survivants de la République hongroise hongrois. Nous publions ci-dessous l'interview qu'il a accordé
HONGRIE
De la République des conseils ouvriers...
aux geôles de Staline
Ernest Mandel a tenu à l'Université de Budapest, le 20 juin au pluralisme politique en Hongrie. Cette conférence a été deux interviews d'Ernest Mandel sur la IVe Internationale.
Pendant son séjour à Budapest, Mandel a pu rencontrer Pal des conseils ouvriers et fondateurs du Parti communiste a Inprecor.
NPRECOR : Vous êtes un des fondateurs du Parti communiste hongrols (PCH), vous n'en êtes plus membre. Avez-vous été exclu ?
Pai DEMENY : Non. J'ai quitté le
PCH avec d'autres, en 1924, pour des raisons de divergences politiques profondes qui portaient essentiellement sur trois questions.
Sous l'impulsion du Komintern, d'abord de la direction de Zinoviev, puis celle de Staline, des dirigeants du PCH, coupés de la réalité du pays, voulaient nous imposer une politique gauchiste suicidaire. Ils diffusaient la théorie et la pratique du social-fascisme. Ils voulaient nous empêcher de travailler au sein des syndicats et de la social-démocratie qui étaient restés légaux sous le régime de
Horthy [pour les références historiques et biographiques, voir encadré ci-contre, ndlr], alors que le PC était dans l'illégalité. Ils s'opposaient à la tactique du front unique. Ils voulaient qu'on fasse de l'agitation pour la dictature du prolétariat, alors que la classe ouvrière était dans une situation défensive.
Tout cela menait le PC dans une impasse et une paralysie quasi-totale.
Nous ne l'avons pas accepté, de même que nous n'avons pas accepté le chantage à l'aide financière, accordée ou coupée selon la servilité dont on faisait preuve à l'égard des ukazes de Moscou.
Les mots-d'ordre propagés de Moscou, par Gerö d'abord (qui, plus tard, a trempé dans les meurtres du Guépéou en Espagne et dans l'assassinat de Trotsky), puis de Margaret Andez, et enfin de Rakosi, n'avaient aucun écho dans le pays.
Cela a abouti à un affaiblissement organisationnel extrême. Quand, en 1945, les troupes soviétiques ont envahi le territoire hongrois, il y avait à peine 100 membres du PCH. Nous nous avons pu rassembler et maintenir organisé un nombre de communistes 5 à 10 fois plus élevé, maigré le fait que nous ne recevions l'aide de personne
Pour nous, l'internationale communiste était une véritable Internationale du vivant de Lénine, entre 1919-1923. A partir de 1924, elle a dégénéré. Se soumettre à sa discipline mécanique aurait pratiquement signifié la fin du mouvement communiste en Hongrie.
• Vous a-t-on accusé de trots. kysme ?
- Oui, mais nous ne nous sommes pas considérés comme trotskystes. Nous croyions que Trotsky était coresponsable, avec Zinoviev, de la politique gauchiste des années 1924-1925, y compris de la théorie du social-fascisme. Vous dites que ce n'est pas vrai. Nous étudierons les documents.
Mais nous nous sommes refusés d'attaquer ou de critiquer Trotsky dans nos publications, dès que la campagne s'est déchaînée contre lui dans le Parti communiste russe et dans l'Internationale. Pour nous, c'était une question de principe de ne juger qu'après étude sérieuse des textes, non sur la base d'instructions ou d'informations unilatérales. Nous lirons avec intérêts tous les documents et livres de Trotsky que vous nous fournirez.
• Quelles étalent vos publicatlons sous la dictature de Horthy ?
- Elles correspondaient aux besoins de l'activité dans les syndicats et dans le Parti socialiste, décrite plus haut : tracts, circulaires, brochures de propagande et d'agitation, livres d'éducation marxiste La plupart de ces publications étaient semi-légales, d'autres illégales. Nous n'avions pas d'organe régulier, qui aurait dû forcément être illégal, ce qui aurait absorbé trop de forces.
De même, dans nos formes d'organisation, nous tenions compte des conditions concrètes du pays. Par exemple, nous n'appelions pas nos organismes de base "cellules", ce qui aurait automatiquement aggravé les peines de prison pour nos camarades arrêtés. Nous les appelions "groupes". Pour la même raison, nous ne nous appelions pas "Opposition communiste", mais plutôt "gauche du mouvement ouvrier", "mouvement ouvrier de gauche". Mais cela ne nous empêcha pas de fonctionner comme une organisation cohérente, bien structurée, disciplinée.
Nous nous sommes tenus à l'écart des querelles de fraction qui ont déchiré l'émigration communiste hongroise. Paradoxalement, pour cette raison, lorgane officiel du PC hongrois, ainsi que les publications de Moscou, ne nous attaquaient pas souvent, ni trop durement. Ils nous considéraient comme des "sociaux-démocrates de gauche". Nous mêmes avons essayé de nous abstenir de toute polémique publique avec le PCH, sauf à de très rares occasions.
• Le problème de la répression étalt-Il donc si grave ?
- Sans aucun doute, et ce, pas seulement pendant la période de la terreur blanche qui a succédé à la chute de la République des Soviets. Mais ce n'était pas aussi grave que sous la dictature fasciste proprement dite, après que les nazis renversèrent Horthy en 1944. On pouvait survivre et se défendre plus ou moins efficacement, avec un comportement politique et organisationnel qui tenait compte de la réalité du pays.
De Bela Kun à Horty : Après l'effondrement de l'empire habsbourgeois, en novembre 1918, le pouvoir fut assumé en Hongrie, par le comte Michel Karolyi qui se révéla totalement incapable de mettre fin à la situation d'instabilité dominante dans le pays. Dans la vague révolutionnaire qui fit suite à la défaite des puissances centrales et à la naissance du régime soviétique en Russie, le pouvoir fut remis, le 21 mars 1919, entre les mains du Parti socialiste, et du Parti communiste qui venait d'être créé. L'éphémère République des conseils ouvriers, dirigée par le leader communiste Bela Kun, fut écrasée militairement par les Alliés, vainqueurs peu après de la République soviétique bavaroise. C'était la fin des espoirs d'une extension de la révolution russe en Europe centrale. Le gouvernement de Bela Kun démissionna le 1er août 1919. Dans la période de l'entre-deux-guerres, la Hongrie subira la dictature militaire de l'amiral Horty, qui déclencha la répression contre le mouvement ouvrier. Le PC entra dans la clandestinité, Nombres de ses dirigeants furent arrêtés et d'autres émigrèrent.
La stallnisation du PC : La soumission des Partis communistes au contrôle du PC russe fut amorcée en 1924, dans le cadre de la prétendue "bolchevisation", lorsque le Komintern était encore dirigé par Zinoviev. Dès 1928, après le Vle congrès de la Ille Internationale, la théorie du "social-fascisme", fondée sur l'identification de la social-démocratie avec le fascisme et, par conséquent, sur le refus de toute action commune avec les courants réformistes du mouvement ouvrier, fut imposée aux différentes sections. La critique de cette orientation ultra-gauchiste et sectaire, entretenant l'attente d'une révolution imminente dans une phase de recul et d'affaiblissement du mouvement ouvrier, fut à l'origine des premiers noyaux d'opposition au sein des Partis communistes. Ernö Gerö, Margaret Andez et Mathias Rakosi dirigèrent successivement le PC hongrois clandestin, à partir du centre extérieur situé à Moscou. Les leaders communistes Laszlo Rajk et Janos Kadar joueront un rôle de premier plan en
• Vous-même, avez-vous été victime de la répression sous Horthy ?
— Oui, j'ai été arrêté une première fois en 1919, puis une deuxième fois en 1921, puis encore une fois, plus tard. Au total, j'ai passé six ans en prison, sous la dictature.
• Quelle était votre activité principale sous la dictature de Horthy ?
- Nous défendions les intérêts des travailleurs. Nous organisions beaucoup de grèves. Nous essayions de pénétrer
Petit aperçu historique Hongrie, après la Deuxième Guerre mondiale.
La fondation de la République populaire : En 1946, au moment de la proclamation de la République hongroise (après la fin de l'occupation nazie et l'invasion du pays par l'Armée rouge), le gouvernement est formé par une coalition d'unité nationale. Dès 1947, avec le début de la guerre froide, la Hongrie se transforme progressivement en une "démocratie populaire" : le pluripartisme est remplacé par un système de parti unique (après la fusion du Parti socialiste et du PC), l'économie est complètement nationalisée et "assimilée" soviétique. Le pays demeure sous l'influence de l'URSS. En 1949, se constitue la République populaire hongroise, qui adhère au Pacte de Varsovie. Dans le cadre du nouveau régime stalinien, des vagues de répression contre les opposants et les communistes critiques se poursuivent incessamment (en particulier en 1949 et en 1953).
Imre Nagy et la révolution de 1956 : Le 23 octobre 1956, à la suite des mobilisations des ouvriers et des intellectuels en solidarité avec les grèves de Poznan, en Pologne, Imre Nagy devient chef du gouvernement. L'intervention des troupes de l'URSS radicalise la mobilisation populaire, qui débouche sur la formation de conseils ouvriers coordonnés à l'échelle nationale. Nagy proclame la neutralité de la Hongrie pour protester contre l'afflux des troupes soviétiques et participe, avec les dirigeants ouvriers de l'insurrection, à la formation d'un nouveau Parti communiste, le Parti socialiste ouvrier hongrois. Les manifestations pour la démocratie se sont transformées en une révolution politique antibureaucratique. Le 4 novembre, l'armée soviétique attaque Budapest. La deuxième République soviétique hongroise sera écrasée définitivement, un mois plus tard, après une résistance acharnée. La répression s'est poursuivie sous le régime de Janos Kadar. Imre Nagy est pendu, ainsi que le maréchal Maléter et le journaliste Miklos Gimes, le 16 juillet 1958, après un procès secret. • surtout dans les organisations légales du mouvement ouvrier: les syndicats, les amis de la nature, les espérantistes (1), les associations culturelles. Notre influence y était prépondérante pendant d'assez longues périodes.
• Quelle a été l'activité de votre tendance après l'avénement du fascisme en 1944 ?
— Nous avons alors donné la priorité à la lutte armée, au sabotage, à la protection des camarades persécutés, y compris des dirigeants du PC comme
Rajk et Kadar ; à la protection des Juifs menacés d'extermination. Presque toute la résistance armée à Budapest était dirigée par nous. Nous étions aidés par l'organisation juive socialiste de gauche, Haschomer Hazaïr. Nous avons créé trois entreprises légales où nous avons casé des camarades à nous, des camarades communistes, des prisonniers de guerre soviétiques, et des Juifs directement menacés d'extermination. L'Etat d'Israël nous a d'ailleurs placé parmi les "Justes" qui ont sauvé beaucoup de vies humaines des griffes des bourreaux nazis.
• Qu'est-Il arrivé au moment de la Ilbération de Budapest ?
— Le 6 novembre 1944, les deux fractions communistes ont Mais on ne pouvait plus faire grand chose, vu l'intensité des bombardements, à Budapest. Au début de février 1945, l'armée soviétique a libéré le quartier de Budapest où je résidais avec ma famille. Le 13 février 1945, Gabor Peter (plus tard chef de la police politique stalinienne en Hongrie) m'a rendu visite. II m'a dit que Gerö, le numéro deux du Parti après Rakosi, venait d'arriver de Moscou à Budapest, et voulait me rencontrer pour discuter avec moi de la fusion. Je l'ai suivi. Mais la voiture m'a emmené au local de la police politique. On m'y a retenu prisonnier. J'ai demandé pour quelles raisons j'étais arrêté. On m'a répondu : "Tu es plus intelligent politiquement que nous, et nous refusons donc de discuter avec toi. Tu es un adversaire de Rakosi et tu es arrêté au nom du parti."
Combien de temps êtes-vous resté en prison, sous les staliniens ?
- 11 ans et 8 mois. J'ai donc fait au total plus de 18 ans de prison, sous Horthy et sous les staliniens. J'ai eu droit à deux procès : un premier en 1946, où j'ai été condamné à 4 ans et 6 mois de prison, pour "espionnage et collaboration avec la dictature et les fascistes". Peine absurde qui démontre bien que les accusateurs ne croyaient pas eux-mêmes à leurs calomnies. Mais ce qui est grave, c'est qu'à ce moment, il y avait encore un gouvernement coalition, et qu'aussi bien les sociaux-démocrates que le Parti des petits propriétaires (2) ont cru, dans leur presse, les calomnies staliniennes.
En 1953, j'ai été condamné une deuxième fois à 10 ans de travaux forcés, pour "activités contre la Constitution
1) adeptes de l'esperanto, qui se veut une langue universelle dont le premier livre d'étude est dû au polonais Lazare Zamenhof, en 1887. Le principe est que toute lettre de l'alphabet ne représente qu'un son, quelle que soit sa place par rapport à une autre lettre. Cette langue s'écrit comme elle se prononce et se prononce comme elle se parle. Sa structure s'apparente aux langues agglutinantes (japonais, coréen, turc, finois, etc) et permet de former une multitude de mots nuancés, à partir d'un nombre limité d'éléments.
2) Le Parti des petits propriétaires était un parti populaire des paysans qui remporta les élections de 1944, devant le PC hongrois. Il participa au gouvernement de coalition nationale après la Seconde Guerre mondiale.
et agitation hostile à l'Etat". "Activité" et "agitation" que j'aurais menées alors que j'étais déjà en prison ! Notez que "l'activité hostile" est punie d'une peine plus grave que l'espionnage. C'est un véritable univers ubuesque.
J'ai été libéré le 13 février 1956. Ma femme est restée 4 ans en prison, ma fille 5 ans. Par la suite, j'ai été complètement réhabilité. D'abord en 1957, des accusations formulées lors du procès de 1953 ; ensuite en 1989, des accusations de 1946. J'ai recu, à ces occasions nombre de documents attestant mon honorabilité.
• Quel est votre jugement sur la révolution de 1956 ?
— Je n'ai pas pu y participer personnellement, car j'étais gravement malade des suites de ma longue captivité. C'était une vraie révolution populaire, portée avant tout par la jeunesse ouvrière, et appuyée par la quasi-totalité des ouvriers de Budapest et des autres grandes villes. Il y avait évidemment des lumpens et des éléments criminels qui cherchaient à profiter des événements, mais cela arrive dans toutes les révolutions et cela n'a nullement déterminé sa nature.
Les soldats et la police municipale sont passés, dans leur grande majorité, du côté des masses populaires insurgées.
Cela étant dit, c'était une révolution irréaliste, sans débouché politique immédiat. Les troupes soviétiques étaient dans le pays. Moscou n'avait aucune intention de les retirer et d'abandonner la Hongrie. On y craignait les effets déstabilisateurs qu'un retrait de la Hongrie du Pacte de Varsovie, aurait eu sur l'ensemble des pays de l'Est.
• Que pensez-vous d'imre Nagy ? Que pensez-vous de sa réhabllitation ?
— Imre Nagy était un vieux communiste sincère, dévoué au communisme. A l'origine, il était d'ailleurs un communiste d'obédience 1953, il a pris ses distances et est devenu un communiste avant tout dévoué à la classe ouvrière et au peuple de Hongrie. Il a essayé de sauver ce qu'on pouvait sauver du mouvement communiste en Hongrie, en se mettant presque malgré lui à la tête de la révolution. C'était un honnête dirigeant communiste. Il a eu un comportement des plus dignes devant ses bourreaux. Sa réhabilitation est un acte de justice indispensable.
• Que pensez-vous du système pluripartiste qul s'installe en Hongrie ?
- Qu'il vive ! Le peuple le veut. En lui-même, il ne menace pas la survie du socialisme.
Budapest, Juin 1989 propos recuelllis par Ernest Mandel