Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

NICARAGUA

Les bases du pacte social

· Inprecor n° 294, 2 octobre 1989 · p. 13-14 · 1 244 mots

Nicaragua Économie mondiale

EDGARDO GARCIA est secrétaire de l'Association des travailleurs de la campagne (ATC). Inprecorl'a rencontré, en juillet dernier, pour discuter à propos de la concertation et des conséquences des mesures de réajustement économique prises en 1988.

INPRECOR : Quel tires-tu de la concerta-

Edgardo GARCIA : On avait déjà eu une concertation dans les années 1985-1986, à propos de la productivité des travailleurs. La concertation qui se développe cette année, est la continuation des accords que nous avions conclu dans le secteur socialiste de la production. Ceux-ci avaient permis de démontrer que nous pouvions attribuer l'excédent, le surplus, à une amélioration des services collectifs. D'un autre côté, la productivité dans le secteur privé peut être comparée à celle du secteur socia-

Il ne s'agit pas de permettre au secteur privé capitaliste d'utiliser la plus-value comme il l'entend, mais de la diriger vers un effort de reconstruction nationale. Je crois que les conditions sont réunies, tant du côté du gouvernement que du côté des travailleurs, pour porter des coups aux entreprises privées qui désinvestissent. Par exemple, il est vrai que les capitalistes n'ont pas pu exporter des capitaux, dans cette dernière pé riode, parce que le financement qui leur avait été attribué par la Banque centrale et qu'ils avaient transformé en dollars au marché noir, a dû ensuite être reconverti en monnaie nationale, grâce aux mesures économiques qui ont été prises par le gouvernement. On a notamment augmenté le taux d'intérêt réel, ce qui a accru les dépôts auprès de la Banque

Ces capitalistes ont dû se comporter comme des agents d'une politique de survie nationale et ont dû abandonner leur politique d'évasion des capitaux. Je ne dis pas pour autant que ces capita-

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listes se sont convertis, du jour au lendemain, en alliés solides de la révolution. Mais le gouvernement a été suffisamment fort pour les empêcher d'exporter les dollars acquis sur le marché noir. Pour obtenir cela, il a été nécessaire de confisquer les terres de trois dirigeants de la Chambre patronale (COSEP). La preuve du succès de la politique gouvernementale, c'est que la cotation du dollar au marché noir est actuellement inférieure à sa cotation sur le marché parallèle officiel.

• On a parlé de la possibilité de rétrocéder des terres du secteur étatique à des producteurs privés capltalistes efficaces. Cela a-t-ll été mis en pratique, et qu'en penses-tu ?

— La réforme agraire, comme politique de dépassement du caractère arriéré des exploitations agricoles (latifundium, métayage) a atteint largement son objectif. Actuellement, nous mettons en vigueur un pacte social basé sur la consolidation des différentes formes de propriété existantes, sur la base de leur efficacité après 10 ans de transition. Dans ce cadre, une certaine compétition se déroule entre les trois formes de propriétés (coopérative, privée et étatique), ce qui permet à un secteur donné, sur la base de son efficacité, d'agrandir ses terres au détriment des deux autres. Mais cela ne se fait pas à sens unique. C'est ainsi que le secteur étatique peut lui-même acquérir de nouvelles terres, de même que le secteur coopératif et le secteur privé. Dans toutes ces démarches, on laisse de côté le calcul politique qui consisterait à offrir des terres à un capitaliste pour qu'il se comporte bien avec le régime.

• La récession semble affecter non seulement l'Industrie, mais aussi le secteur agricole. Les mesures économiques de 1988 n'ont-elles pas aussi constitué un facteur supplé mentaire de récession ?

— Il y a d'abord une récession structurelle particulièrement forte dans le secteur de production du coton (qui fournit non seulement le fil mais aussi de l'huile comme dérivé). La surface cultivée a été réduite, ce qui a produit un important chômage. On a reconverti une partie de ces terres en production d'oléagineux, mais cela ne procure pas du travail en quantité suffisante. Ensuite, à cause de la guerre, la production de riz a également baissé. Les mesures de réajustement économique ont affecté également la production de riz, à cause de la suppression de subsides, notamment pour les dépenses d'énergie, fort importantes au niveau de l'irrigation.

Dans la mesure où la grande production a baissé, les petits producteurs ont pu utiliser cette aire pour la production des grains de base.

• On dit que l'ATC se bat pour dé fendre le secteur étatique, tandis qu'une autre organisation sandiniste, l'Union nationale des agriculteurs et éleveurs (UNAG), se bat pour étendre à la fols le secteur privé et le secteur coopératif. Cela enrichit-ll ou affecte-t-ll l'alllance ouvrière et paysanne ?

— Cela l'enrichit. Le critère que nous avons adopté d'un commun accord, est celui de l'efficacité de la production. Naturellement, il y a aussi une compétition, entre les uns et les autres, pour obtenir un meilleur financement de l'Etat. Bien sûr, aujourd'hui, une aide particulière de l'Etat à la petite production privée individuelle ou à la coopérative se justifie, que cela soit au niveau agricole, ou artisanal, car ces deux secteurs sont particulièrement affectés par la récession à laquelle s'ajoutent, pour l'agriculture, les effets négatifs d'une grande sécheresse, cette année. Cela se justifie aussi parce que ces secteurs disposent de moins de moyens de production. Mais cela ne nous conviendrait pas que le gouvernement privilégie le secteur capitaliste par rapport au secteur étatique. Nous sommes des défenseurs du secteur étatique socialiste, parce que c'est lui qui a apporté le plus d'avantages aux travailleurs.

Comment se répartissent les affillés de l'ATC entre secteur privé et secteur étatique ?

- 42% des affiliés de l'ATC travaillent dans le secteur étatique. Il y a 720 sections syndicales qui sont organisées en 103 syndicats, parmi lesquels 59 sont du secteur privé.

L'Aire de propriété populaire (APP) représente 15% des surfaces cultivées et 21% de la production. Le secteur privé des grands producteurs représente 38% des terres et 29% de la production. Le secteur coopératif représente respectivement 28% et 21% ; les petits producteurs, 19% et 29%. Je pense qu'au niveau de la productivité, les petits producteurs viennent en tête, suivis dans l'ordre par l'APP, le secteur coopératif, et le secteur des grands producteurs privés.

• Comme mesure d'accompagnement au "dégralssage" du secteur public en 1988-1989, on a parlé de procurer du travall, dans le secteur agricole, aux travallleurs touchés par ces mesures. Que s'est-ll passé ?

- C'est un thème complexe. Nous avons recherché une solution structurelle au problème du chômage, en essayant de remettre en exploitation les terres abandonnées aux moments les plus forts de la guerre. Néanmoins, les gens migrent difficilement : même si on leur offre des maisons, des aliments, des services médicaux et un petit capital de départ, ça leur paraît très difficile de quitter leur milieu habituel.

S'ajoute à cela le fait que nous manquons de ressources pour assurer réellement les services médicaux et pour offrir des moyens de production dans les régions où on essaye de convaincre les travailleurs de migrer. De fait, la migration fut symbolique. Enfin, l'activité nouvelle qui était proposée aux travailleurs touchés par les mesures de compression du secteur étatique ne correspondait pas à leur qualification. C'est pourquoi, pas mal d'entre eux ont préféré s'expatrier vers les pays capitalistes ou socialistes. Nous cherchons maintenant à procurer, aux ouvriers agricoles ayant perdu leur emploi, des terres en friche dans leur région d'origine.

Dans cette perspective, nous négo cions avec le gouvernement et les capitalistes la création d'un fonds de terres, mais nous n'y sommes pas encore parvenus.

Managua, 28 Juillet 1989 Propos recuelllis par Eric Toussaint

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