LES MESURES ECONOMIQUES de choc appliquées depuis 1988, partir de janvier 1989, mais au prix d'une très forte récession
Inprecor a rencontré le commandant Luis Carrion, ministre de afin de faire le point sur les conséquences socio-économiques
NICARAGUA
Une transition économique difficile au Nicaragua, ont réussi à diminuer le rythme de l'inflation à
(voir le numéro spécial d'Inprecor sur l'Amérique centrale, numéro 291 du 3 juillet 1989).
l'Economie, de l'industrie et du commerce, membre de la
Direction nationale du Front sandiniste de libération (FSLN), de ces mesures.
INPRECOR: Les mesures prises à partir de Juin 1988 n'ont- elles pas surtout affec té la classe des salariés par la baisse du salaire réel, en premier lleu, et les petits et moyens producteurs privés, en second Ileu, ainsi que le secteur étatique, par les res trictions appliquées au crédit ?
Luis CARRION : Je dirais que l'impact des mesures économiques se répercute de manière différente sur les différents secteurs d'activité économique.
Au niveau des salariés, on doit faire la distinction entre trois secteurs. Le secteur de l'exportation (en particulier, le café, la langouste, l'or, dont les prix sur le marché mondial ont évolué positivement en 1988) n'a pas été affecté de façon négative par les mesures : les travailleurs de ces activités ont pu maintenir leur pouvoir d'achat. En revanche, le secteur de production pour le marché interieur a durement ressenti le contrecoup des mesures d'assainissement économique : les travailleurs de ce secteur ont particulièrement souffert de la dévalorisation de salaire. Enfin, leur ceux qui ont connu la chute la plus prononcée de leur pouvoir d'achat sont les employés de l'Etat (ministères, enseignement, santé).
Les petits producteurs ont aussi été touchés, surtout au niveau urbain, car la chute de la demande solvable s'est cumulée avec la hausse des taux de remboursement d'emprunts. En revanche, les petits producteurs agricoles ont vu leur accès aux crédits protéger (par le maintien de taux d'intérêt préférentiels).
Ces taux d'intérêt préférentiels ont été appliqués dès le début de la politique de choc aux petits producteurs de grains de base (haricots, maïs). Cependant, les producteurs de café étaient soumis à des taux de remboursement plus élevés. Récemment, le gouvernement a adopté le principe d'un taux préférentiel pour les petits producteurs urbains. Celui-ci doit encore être mis en application.
Les mesures appliquées à partir de Juin 1988 ne sont-elles pas de type fondo-monétariste sans que cecl soit compensé par la réouverture de lignes de crédit de la part du Front monétaire International (FMI) ou d'autres organismes Internationaux ?
-Il y a clairement des similitudes entre les mesures que nous avons prises, et celles qui ont été appliquées dans d'autres pays d'Amérique latine, sous les recommandations du FMI. Néanmoins, nous avons apporté certains aménagements tels que la politique de crédit préférentiel que j'ai signalé plus haut, et le maintien de lignes de crédit sans intérêt de la Banque centrale à l'égard de l'Est. Parmi ces aménagements, il faut aussi signaler l'octroi mensuel, à chaque employé public ainsi qu'aux pensionnés, de 5 kgs de riz, d'haricots et de 2,5 kgs de sucre. Mais il vrai que nous avons appliqué les mesures de choc sans disposer de sources significatives de financement extérieur qui auraient permis de diminuer le coût social et de retrouver plus rapidement une certaine relance économique.
A la suite du voyage de Daniel Ortega dans 11 capitales d'Europe occidentale, en avril 1989, nous n'avons obtenu que 20 millions de dollars en liquide, et 30 millions sous forme de crédit. Le veto américain auprès des organismes de financement contrecarre notre effort d'assainissement et en augmente le coût social. En démontrant notre capacité à mettre de l'ordre dans l'économie nationale, nous avons l'espoir de voir se réouvrir, après les élections de février 1990, de nouvelles sources de financement international.
• Pour combattre le mal de l'inflation, vous avez considéré nécessalre de recourir au mal de la récession. Cela Impose aux masses de lourds sacrifices et pousse les entreprises Industrielles au bord du gouffre.
— La récession crée de grandes difficultés au secteur industriel et nous ne pensons pas que les entreprises en difficulté doivent fermer leurs portes pour faire place à d'autres plus rentables. Fermer des entreprises sans avoir les moyens d'en créer d'autres serait incorrect. Ceci étant dit, la situation de crise a constitué un stimulant à l'amélioration de la qualité des produits, à la réduction des coûts de production. Nous avons été habitués, ces dernières années, à produire en mettant l'accent sur la quantité de la production et ce, au détriment de l'entretien et du renouveau de l'outillage. L'énorme effort de créativité des ouvriers qui fabriquent eux-mêmes des pièces de rechange autrefois achetées aux EtatsUnis, ne pouvait évidemment pas neutraliser le vieillissement de l'outillage. Compte tenu de cette tendance et des mesures d'assainissement mises en place, nous nous sommes vus obligés d'intervenir, en particulier dans le sec-
teur étatisé de la production, de manière à utiliser certaines ressources des entreprises les moins en difficulté, pour diminuer la menace qui pèse sur les entreprises les plus en difficulté. On ne peut pas permettre, à cause de la récession, la disparition d'entreprises.
• La compression économique dans les services publics et dans les entreprises Industrielles est-elle accompagnée de mesures comme, par exemple, l'organisation de la réinser tion des travailleurs touchés par ces restrictions économiques dans d'autres activités productives, no tamment agricoles ?
-Il y a eu un effort de réinsertion des travailleurs en particulier dans l'agriculture. On a, par exemple, mis sur pied des projets visant à remettre en exploitation des plantations de café qui avaient
Men friche à cause de la guerre. Mais il faut néanmoins reconnaître que ces projets n'ont été appliqués que de façon limitée. En général, il est très difficile de convaincre des travailleurs ayant vécu en milieu urbain, d'aller s'établir en milieu rural. Certains travailleurs ont fait l'effort de manière volontaire, mais il faut reconnaître que les conditions de vie à la campagne sont peu attractives, même pour un travailleur pauvre de la ville, car celle-ci lui offre des possibilités de service qu'il ne trouvera pas à la campagne.
• Quelle polltique d'Investisse ment avez-vous menée ces derlères années ?
- L'effort principal a été orienté vers la consommation interieure. exemple, on a augmenté les dépenses dans le secteur de l'éducation (construction de classes, d'écoles), dans le secteur de la santé (construction de centres de santé), même si ces dernières dépenses ont été moins importantes qu'au niveau de l'éducation ; dans le secteur des voies de communication (nouvelles routes, rénovation, construction ponts) ; et en ce qui concerne les dépenses d'investissement dans le secteur industriel (par exemple, les grands projets laitiers de Chiltepeque). Il n'y a pas eu d'investissement dans de nouvelles industries destinées à l'exportation. Et ce, même si au niveau des intentions nous disions que nous allions développer les exportations. La dynamique globale de notre politique économique nous tournait vers le marché intérieur, notamment parce que la demande solvable sur le marché intérieur augmentait, comme la demande d'aliments conditionnés, de vêtements, etc. Et, de fait, le type taux de change que nous pratiquions favorisait la consommation interieure et, corollairement, n'était pas suffisamment attractif pour les exportateurs.
• Mais la production pour l'agriculture est restée tout à fait marginale et ne représente que 2,8% de l'ensemble du secteur industriel. Pourquol la satisfaction de la demande Intérieure, n'a-t-elle pas été combinée à une vision à plus long terme de la modernisation de cette Industrie qui aurait bénéficier aux petits et moyens producteurs (ceux, par exemple, qui ne peuvent pas se payer un tracteur Importé et qui pourralent se satisfaire d'outillage non
- Le niveau d'investissement dans relativement bas, en comparaison avec les investissements dans l'agro-industrie (par exemple, il y a eu d'importants investissements dans la construction de grands silos) et dans le social. En conséquence, structure interne du secteur industriel d'aujourd'hui correspond, en gros, à ce était avant la révolution. Au début, on s'était fixé comme objectif de complémentarité entre l'industrie et l'agriculture. On voulait notamment développer et moderniser l'industrie textile pour exporter notre coton, en y ayant incorporé une valeur ajoutée plus importante. On avait également planifié une extension de l'industrie mécanique pour suppléer aux besoins de l'agriculture, en créant, par exemple, des ateliers de production de machines agricoles simples comme l'Industrie métallurgique du peuple (IMEP). Mais ce qui nous a fait défaut, c'est une capacité suffisante d'investissement, et de main d'œuvre suffisamment qualifiée, de manière à avoir un impact plus significatif. Le défi que nous devons affronter est une meilleure intégration verticale entre industrie et agriculture, dans deux directions complémentaire : une en aval, la transformation des produits agricoles et l'autre en amont, la livraison ou la satisfaction par l'industrie nationale d'une série de besoins du secteur agraire.
• Numériquement faible au début processus révolutionnaire, la classe ouvrière s'est encore affalbile à cause de la crise économique, le développement du secteur Informel, la rotation rapide des travailleurs d'une entreprise à l'autre, etc. Peut-on dire qu'elle se "déclasse", pour employer une formule que Lénine a utillsée pour Indiquer l'état de la classe ouvrlère sovlétique à la fin de la guerre civile ?
— Je ne vais pas m'aventurer à comparer la situation du prolétariat nicaraguayen à celle du prolétariat soviétique décrite par Lénine en 1920-1921. Néanmoins, je pense que le Nicaragua révolutionnaire n'a pas connu une situation aussi tragique que la Russie soviétique des premières années. Nous n'avons jamais connu le profond degré d'isolement dans lequel se trouvait le gouvernement soviétique. Nous n'avons pas été amenés à devoir envoyer des colonnes d'ouprendre, de force, les grains aux paysans. La défense de la révolution ne nous a pas coûté autant qu'aux Soviétiques. De plus, il me semble qu'à cette époque, les bolcheviks n'ont pu compter que sur les ouvriers. La classe ouvrière était la seule à défendre le pouvoir soviétique. Nous, nous avons pu compter sur un ferme appui des paysans pauvres et de la population prolétarienne ou semi-prolétarienne urbaine.
Pour en venir à la situation concrète que nous connaissons, je crois que l'affaiblissement du prolétariat agricole a souffert terriblement de la guerre, tant en pertes de vies humaines qu'en destruction d'infrastructure, notamment dans les production de ailleurs, la surface cultivée du coton s'est sensiblement réduite (on est passé d'environ 220 000 manzanas [1 manzana = 0,7 hectare] à 50 000). Le prolétariat industriel n'a pas connu une telle situation. Néanmoins, Il est vrai, que le prolétariat industriel a lui-même été très affecté. D'un certain point de vue, la condition des travailleurs industriels s'est un peu amélioré. Malgré la hausse du chômage, due aux mesures d'assainissement, la rotation de la force de travail a diminué. Une partie des travailleurs qualifiés, qui était passée au secteur informel, est revenue dans l'industrie, parce que le secteur informel n'offre plus les mêmes possibilités de re-
• Quels sont les effets de l'affalbllssement du prolétarlat, point de vue de l'Etat révolutionnaire que du FSLN ?
— L'affaiblissement du prolétariat a un effet négatif du point de vue de la révolution. Il est évident que le prolétariat agraire et industriel constitue la classe la
plus révolutionnaire. Nous n'avons jamais eu de doutes là-dessus. C'est la classe qui a le plus de capacité et de conscience pour consentir à des sacrifices pour la révolu- Salaire de base tion. C'est l'unique classe qui s'est montrée disposée, à certains moments, à mettre de côté ses intérêts immédiats pour la défense d'objectifs Secteur productif plus élevés. C'est la classe qui, par excellence, est intéressée objectivement et subjectivement à un développement de la socialisation. bien que l'épuisement du prolétariat agricole et industriel affaiblit un des piliers fondamentaux de la révolution. Je dirais qu'il n'y a pas d'autre classe dans la formation sociale nicaraguayenne qui ait montré une telle vertu révolutionnaire.
En revanche, les réactions de la paysannerie sont beaucoup plus liées à ce qu'elle reçoit ou pas sur le moment. Il en va de même pour l'artisan et pour le petit producteur industriel. Leurs attitudes politiques sont plus dépendantes de la situation économique immédiate. Cela implique qu'à moyen terme, la révolution doit renforcer et développer le prolétariat, tant agricole qu'industriel. Si, au contraire, l'épuisement du prolétariat devait continuer, cela pourrait constituer un danger pour les intérêts stratégiques de la révolution. Les sacrifices subis par les travailleurs, comme contrecoup des mesures visant à reprendre le contrôle de la situation économique, peuvent se justifier temporairement - c'était un "risque à courir" - mais il ne peut-être question de les prolonger indéfiniment.
• Même si la question a été abor dée dans quelques documents, pour quoi le FSLN et/ou le gouvernement n'ont-lls pas appelé les travallleurs à exercer le contrôle ouvrier afin de rendre la production plus efficace, et pour promouvoir leur rôle de sujet collectif ?
- Il faut dire que la classe ouvrière nicaraguayenne, tant à la campagne qu'à la ville, maintient une attitude de critique active. Mais effectivement, il y a eu, dans les discours et les appels, beaucoup moins de références à la nécessaire vigilance ouvrière dans les entreprises (et je crois que cela remonte. surtout au moment où on a pris les mesures d'assainissement). Mais on assiste depuis peu à une remontée de la combativité syndicale, surtout dans les entreprises privées. C'est particulièrement clair à la campagne où l'Association des travailleurs de la campagne (ATC) développe une action très militante. Dans l'industrie, c'est moins avan-
• Quelle est votre opinion sur le projet de lol de gestion ouvrière,
L'évolution des salaires pouvoir d'achat déc. 87 fév. 88 mars 88 le plus bas 22 salaire ouvrier le plus haut 30 60 moyen urbain 40 105 directeur général 97 324 le plus bas 23 28 salaire ouvrier le plus haut 57 77 moyen urbain 84 137 directeur général 185 422 secteur non productil e plus bas 17 23 salaire ouvrier le plus haut moyen urbain directeur général ainsi que sur les déclarations d'Edgardo Garcla, secrétaire de l'ATC, appelant à un réajustement du programme historique du FSLN ? - Les syndicats comme l'ATC et la Centrale sandiniste (CST) sont demandeurs d'une loi de gestion ouvrière dont il est d'ailleurs fait mention dans la Constitution. Ils ont élaboré eux-mêmes un projet. Celui-ci était trop cru, trop élémentaire. Il ne comprenait que douze articles avec des références très générales à considéraient être la gestion ouvrière. Nous avons proposé que la discussion continue. Nous ne considérons pas que le projet soit viable dans sa formule actuelle. Il faut mieux l'élaborer en tenant compte du caractère mixte de l'économie. C'est ainsi que dans les entreprises publiques, il existe déjà une série de mécanismes qu'il suffit de perfectionner. Ce n'est pas du tout le cas dans le privé. Une des faiblesses secondaires du projet, c'est qu'il ne prévoyait pas un perfectionnement des mécanismes en vigueur dans le secteur étatique. Par ailleurs, le projet confondait la participation ouvrière dans les entreprises et la participation des travailleurs dans une institution ministérielle. C'est donc pour nous, un thème ouvert et je ne pense pas que nous pourrons lui donner une solution avant les élections. • Votre attitude est-elle en rapport avec la politique de concertation avec le secteur privé capitaliste ? - Notre attitude, lors de la concertation, est liée à l'attitude des entrepreneurs industriels, et surtout celle des propriétaires fonciers. Dans la plupart des cas, ces derniers ne se comportent pas comme des entrepreneurs, mais comme des "finqueros" d'avant la révolution. Ils n'ont pas de comptables, ils n'ont pas de véritable gestion organisée. Les réactions de la bourgeoisie sont encore très primitives, très élémentaires et même s'il y a eu un certain progrès depuis la révolution. Avant, c'étaient de vrais "sauvages", ils ne toléraient pas les syndicats dans
10 leurs entreprises. Dans une
27 première étape, on devrait
49
152 faire une distinction entre la participation dans le secteur étatique et la participation
13
36 dans le secteur privé, mais
64 sans vouloir, d'emblée, at-
197 teindre ce qui est acquis dans le public. 11 • Selon une enquête réalisée par Envio (voir encadré), les écarts de salaires très fortement augmenté ces dernlères années. Comment l'expliquez-vous et ne porte-t-elle pas préjudice à la révolution ?
- Effectivement, ces chiffres sont surprenants. C'est surtout à partir de juillet 1988 que s'ouvre une période de transition, au cours de laquelle nous avons perdu le contrôle de la politique salariale, parce que nous avons rendu aux entreprises la liberté de fixer les salaires. On abandonna ainsi le système de formation du travail (c'est-à-dire le recours à un barême pour toutes les catégories salariales, comme dans le système cubain, ndlr).
Néanmoins, dans le secteur industriel étatique, nous appliquons encore une formation du travail dans laquelle le salaire le plus élevé ne peut représenter, dans des cas exceptionnels, que douze fois le salaire le plus bas. Je ne peux pas affirmer que cet écart de salaire s'applique dans tous les secteurs économiques. L'écart de salaire le plus fort se note entre le secteur de la fonction publique (c'est-à-dire dépendant du budget de l'Etat) et le salaire payé dans les entreprises. C'est ainsi que si nous comparons le salaire minimum de la fonction publique au salaire le plus élevé du secteur productif, il est possible qu'on rencontre un écart beaucoup plus élevé.
• Au cours d'une réunion du secteur de la Santé, on a mentionné qu'une femme d'entretien ne gagnalt que 200 000 cordobas, ce qui ne permet absolument pas de pourvolr aux besoins d'une famille.
- Effectivement, le secteur qui souffre le plus, c'est le secteur des travailleurs du gouvernement. J'ai eu une réunion avec les travailleurs de l'Université d'ingénieurs, et j'ai pu me rendre compte que le salaire des professeurs est terriblement bas, à tel point que certains étudiants de 3e ou 4e année qui travaillent à mi-temps, pouvaient gagner 3 ou 4 fois plus que les professeurs. C'est un problème très compliqué, car la seule manière d'augmenter les salaires dans la fonction publique consisterait à
réduire encore plus l'emploi. Dans mon ministère de l'Economie et du commerce, les salaires sont un peu plus élevés que dans d'autres secteurs de la fonction publique, parce qu'en mars 1988, trois ministères différents ont été fusionnés celui de l'industrie, du Commerce intérieur, et du Commerce extérieur. En passant de 1 400 à 400 emplois, cela a permis de redistribuer la même enveloppe budgétaire sur moins de travailleurs. Mais ce n'est pas possible dans des secteurs comme ceux de l'Education nationale et de la Santé, car cela porterait atteinte non seulement à la qualité, mais aussi à la quantité des services sociaux rendus à la population. Par ailleurs, il faut tenir compte de la guerre qui, si on pouvait y mettre fin, permettrait de réduire le personnel mobilisé pour la défense, ce qui consomme d'énormes quantités de ressources. Enfin, nous avons décidé de réduire la progression du budget de l'Etat pour limiter l'inflation, ce qui réduit les possibilités d'amélioration salariale de la fonction publique.
• Oul mais l'ouvrier ne peut faire des sacrifices que si le contrôle ouvrler s'exerce efficacement, et si les écarts de salalres se maintiennent dans certalnes limites. Or, ces deux aspects ne semblent pas recevoir réellement l'attention nécessalre ?
— L'écart de salaire le plus marqué est sensible entre la fonction publique et les autres secteurs. Il peut y avoir un écart disproportionné dans le secteur productif, mais nous avons essayé de le limiter. L'année passée et au début de cette année, nous avons ressenti une pression très forte de la part des syndicats, mais aujourd'hui, cette pression a baissé et nous sentons qu'une certaine récupération salariale s'est effectuée. Le problème principal, est qu'un travailleur qualifié du gouvernement peut gagner moins qu'un travailleur non qualifié du secteur productif. Or, le secteur de la fonction publique représente plus de 100 000 travailleurs, tandis que le secteur des ouvriers industriels ne représente que 35 000 travailleurs au maximum.
• Quel bilan tirez-vous de la concertation après plusieurs mois d'application, au cours desquels certains patrons ont utilisé des crédits de la Banque centrale étatisée en les convertissant en dollars au marché noir ?
- La concertation est un processus complexe au cours duquel on essaie d'arriver à un accord avec les directions des secteurs d'entrepreneurs, indépendamment du fait que la majorité des producteurs privés, à savoir les petits et moyens, ont adopté un comportement correct. En revanche, les groupes de grands entrepreneurs, regroupés dans la Chambre patronale (COSEP), ont adopté, depuis le début une attitude de rejet de tous types d'accords, même ceux qui correspondaient à leurs intérêts. Leur attitude s'est résumée à nous mettre sous pression, et à avancer des exigences sans jamais arriver a un accord avec nous. C'est comme ça qu'ils comprennent la défense de leurs intérêts. Tout cela a rendu plus difficile l'application des mesures de réajustement. Si nous avons pu bénéficier de l'appui des ouvriers, nous avons au contraire, été confrontés à un sabotage des grands entrepreneurs privés, en particulier du secteur agraire.
Dans le secteur industriel privé, nous n'avons pas rencontré une telle attitude d'opposition. Certains entrepreneurs industriels ont même réalisé des investissements. Ce n'est pas très important quantitativement, mais c'est significatif. Je crois qu'on peut arriver à une certaine concertation sur le terrain économique, y compris avec la majorité du secteur privé, mais ce sera très difficile d'y arriver avant les élections, d'autant plus si la Contra continue à être appuyée par les Etats-Unis. La démobilisation de la Contra, liée à un léger changement dans la politique américaine, créerait les conditions pour que le secteur des grands entrepreneurs privés accepte la réalité du pouvoir révolutionnaire.
Managua, le 31 Julliet 1989 propos recuellis par Eric Toussaint