Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

POLOGNE

Mazowiecki vu par sa base

· Inprecor n° 294, 2 octobre 1989 · p. 20-21 · 1 878 mots

Cyril Smuga était le pseudonyme de Jan Malewski, coéditeur de l'Inprekor polonais (1981-1990) et directeur d'Inprecor à partir de 1998.

Pologne Syndicalisme

Mazowiecki ? Quelles mesures immédiates suggèrent-ils ? Le gouvernement, Inprecor a posé ces questions aux membres du présidium de la section de Solidarité de l'entreprise POLAR de

POLOGNE

Mazowiecki vu par sa base

QUELLE EST L'ATTITUDE des syndicalistes de base envers le nouveau gouvernement ? Qu'attendent-ils de Tadeusz

13 septembre, au lendemain de la constitution du nouveau

Wroclaw : Malgorzata Calinska, Zygmunt Klatka et Ryszard

Chaszczewicz, permanents de Solidarité dans l'entreprise.

Cyrill SMUGA

"CERTAINS critiquent le groupe Walesa, mais qui, sinon lui, a su profiter de la pression sociale pour aboutir à cette situation dans laquelle le tout monde, y compris ses critiques, peuvent aujourd'hui s'exprimer librement ? Qui a permis que

Solidarité renaisse légalement ? Qui donc nous a permis d'avoir, aujourd'hui, cette force que nous avons ? C'est Lech Walesa, alors que ceux qui le critiquent entretenaient la méfiance et affaiblissait ainsi le rapport des forces en notre faveur. On ne peut tout changer d'un seul coup, par decret, il faut du temps", disent-ils.

Une entreprise malade

Avec près de 8 000 employés, dont

4 900 regroupés sur le cite de Wroclaw,

POLAR, principal producteur polonais de réfrigérateurs, congélateurs et machines à laver, fait partie des grandes

Solidarité y regroupe 40% des salariés, le syndicat officiel OPZZ, 8%. Le conseil d'autogestion, dominé par les militants de

Solidarité, vient d'y nommer nouvelle direcune trice, non-membre du POUP, à la place de l'ancien directeur qui fut obligé de céder la place après avoir vainement tenté d'utiliser son poste pour obtenir la présidence d'une société anonyme, dont l'entreprise devait constituer la base.

Comme tant d'autres entreprises polonaises, Polar est malade. Son parc de machines est obsolète et usé à 60%. La structure de l'emploi est caractéristique de la gestion bureaucratique : sur les

4 900 salariés de Wroclaw 3 150 sont ouvriers (dont 1 700 directement productifs, payés à la pièce), près de 900 exercent diverses fonctions de commande-

PANCHO ment, 930 travaillent dans les bureaux. Le salaire moyen en août était de 173 000 zlotys, à quoi il faut ajouter quelques 50 000 zlotys de primes et de 15 000 à 17 000 zlotys de prime de vie chère. Avec les quelques 240 000 zlotys touchés début septembre, un travailleur moyen de POLAR avait peu de chances de pouvoir nourrir sa famille jusqu'à la fin du mois : d'après les calculs publiés dans Tygodnik Solidarnosc (numéro15, du 8 septembre 1989), et fondés sur les prix du 20 août dernier, le coût minimum de la seule nourriture pendant un mois, dans une famille de quatre personnes, était de 281 120 zlotys. Depuis, les prix ont continué à grimper. Rien d'étonnant si, comme le mentionne Zygmunt Klatka du présidium de Solidarité dans l'entreprise, "entre le fer mai et le 1er août de cette année, l'entreprise a perdu 600 travailleurs, qui l'ont quittée à la recherche d'un travail mieux rémunéré"

La section de POLAR est, avec

ET celles des usines Hutmen et Hydral, une des plus fortes et des plus dynamiques de Solidarité à Wroclaw. Le taux de syndicalisation y dépasse largement la moyenne régionale. Malgorzata Calinska, présidente de Solidarité de POLAR, y voit le résultat de "l'activité efficace du syndicalisme clandestin depuis 1981, de la continuité qui n'a jamais pu être brisée par la répression", et aussi de "l'activité du conseil d'autogestion — un des plus actifs en Pologne - dont les membres sont, pour la plupart, issus de Solidarité clandestine".

Attitude critique

Les dirigeants de Solidarité dans l'entreprise sont avant tout soucieux du renforcement du syndicat : "/ci, nous sommes forts et ils doivent compter avec nous, mais dans les petites entreprises il est même arrivé que la direction constitue le syndicat avec ses propres gens. Le syndicat sera fort lorsqu'il sera présent partout. C'est pour cette raison qu'il y a quelques jours, nous avons publié une déclaration de rappel à l'ordre des directions régionale et nationale du syndicat, exigeant qu'elles réagissent plus vite aux problèmes quotidiens des travailleurs et qu'elles utilisent mieux leur presse pour informer les syndicalistes des droits qu'ils ont. Par exemple, nous n'avions appris (par la presse gouvernementale) l'existence d'un décret qui permet à chaque section syndicale, dès qu'elle compte 150 membres, de disposer d'un poste de permanent, que plus d'un mois après son adoption. Cela témoigne d'une faiblesse des structures de coordination qui devraient être plus au service de la base."

Attitude critique dont les racines remontent à l'attitude des élites oppositionnelles après les élections de juin : "Nous avons protesté auprès des députés du groupe parlementaire civique (OKP), après l'élection de Kiszczak au poste du Premier ministre. Déjà, l'élection de Ja-

O.K. MiKE!

TU N'ENVOIES PAS

DE CHARS,

MO, JE N'ENVOIE

• DE DOLLARS !

PAS

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ruzelski à la présidence ne passait pas, et nous nous sommes sentis obligés de prendre la parole contre ces compromis qui vont trop loin. Nous devions leur rappeler par qui ils ont été élus. Telle était l'exigence unanime des travailleurs. Les réactions des travailleurs sont claires : ils s'en prennent à nous, et non aux députés, car c'est nous qui avions appelé à voter pour ces députés-là. || est même arrivé que des membres de Solidarité rendent leurs cartes, ce qui n'est heureusement pas l'attitude générale.

L'inflation galopante est la principale préoccupation des travail-leurs. Les syndicalistes des entreprises ne comprennent pas l'attitude timorée de leurs direction sur ce terrain. Zygmunt Klatka : "Les directions régionale et nationale devraient réagir à la hausse des prix, ou du moins, expliquer dans leur presse ce qu'il en est. Depuis la table ronde, il n'y a pas eu de prise de position de Lech Walesa à ce sujet. En revanche, le journal télévisé donne chaque jour la parole à Martyniuk, de l'OPZZ, qui ne se gène pas exiger une prime de vie chère de 40 000 zlotys à la place des 15 000 accordés, ce qui n'est pas sans écho."

Pour Malgorzata Calinska : "Actuellement il arrive que les prix de la nourriture augmentent deux fois par semaine, et cela, de l'ordre de plusieurs dizaines de pour-cent. Alors, les 15 000 zlotys ne règlent plus rien."

"Un gouvemement transitoire™

"Le gouvernement de Tadeusz Mazowiecki, c'est notre gouvernement", explique Zygmunt Klatka. Les dirigeants de Solidarité de POLAR considèrent qu'il s'agit d'un "gouvernement transitoire", et que sa composition devait tenir compte d'une telle situation. "Les gens ne se préoccupent pas de savoir qui occupe quel ministère. Ce qui importe, c'est que Mazowiecki dirige. Je connais des gens qui ont pleuré de joie en l'apprenant. Mazowiecki concentre sur sa personne un immense espoir, même si chacun sait qu'il a hérité d'une situation très difficile. Les gens attendent, en premier lieu, qu'il prenne des décisions rapides en ce qui concerne la fuite en avant des prix, et les augmentations quotidiennes du prix des aliments. Dans la résolution que nous avions adressée aux directions régionale et nationale de Solidarité, nous demandons que ce gouvernement compense, de manière honnête et sérieuse, la hausse des prix par une prime automatique de vie chère. Non pas 17 000 zlotys, alors que l'OPZZ en demande 40 000, et qu'en fait, demain, il peut s'avérer que la somme juste sera de 70 000 voire de 120 000 zlotys. Si ce gouvernement décide que la prime de vie chère doit être de tant, et que cette somme varie en fonction des variations des prix, alors la pression salariale cessera d'elle même. Par ailleurs, il faut que le gouvernement fasse quelque chose pour arrêter ces hausses des prix, par exemple, en supprimant les intermédiaires. Si cela n'est pas fait, alors les gens vont s'imaginer que notre gouvernement a un intérêt dans cette hausse débridée des prix, afin de pouvoir l'arrêter plus tard, lorsqu'ils seront déjà très hauts, et obtenir ainsi un succès facile. Déjà, certains commencent à suggérer de telles choses."

S'ils espèrent que le nouveau gouvernement parviendra vite à bloquer les prix et compensera les hausses par une prime générale de vie chère, les syndicalistes de POLAR ont néanmoins conscience que la véritable clé pour améliorer la situation économique réside dans une réorganisation de la production, afin de pouvoir l'augmenter tout en diminuant les coûts. "En premier lieu, il faut débloquer la question des impôts dans tous le pays, afin que les entreprises puissent fonctionner. Le syndicat et le conseil d'autogestion doivent, pour leur part, organiser le déplacement des salariés de l'administration vers la production. Il faut l'accompagner d'une augmentation des salaires pour ceux qui vont des bureaux sur les chaînes, pour voient immédiatement l'intérêt d'une telle réorganisation. Cela implique de liquider toute cette paperasserie inutile. Un exemple : dans la production, tous les ouvriers reçoivent des cartes de travail pour chaque tâche. Ainsi, avant d'entreprendre mon travail, je dois attendre qu'un contrôleur décide du temps que je devrais employer pour cette tâche ; puis le technologue prépare la carte qu'une employée remplit ; et enfin je peux travailler. Puis, je dois rapporter la carte au contre-maître qui lui-même la transmet à son chef, qui la donne aux comptables. Parfois, je peux avoir jusqu'à 50 cartes comme cela dans une journée de travail, et à la fin du mois, il faut une armée d'employés de bureau pour calculer mon gain. Si on suppri mait ce contrôle tatillon, chaque ouvrier gagnerait du temps qu'il pourrait employer à produire, et on pourrait déplacer sur les chaînes (où on manque de personnel) au moins 100 personnes employés à des contrôles inutiles. Ce n'est qu'un exemple, on pour-

1 8) rait les multiplier. Dans tout le pays, en modifiant l'organisation du travail, on peut libérer

Rya. DYKA des forces de travail immenses, en liquidant cette bureaucratie. Il en va de même à l'échelle du pays, où il y a trop de départements, trop d'échelons inutiles et donc trop d'appareil. Là, les structures d'autogestion territoriale auront du pain sur la planche".

La pénurie de certains produits de consommation courante — en particulier celle de cigarettes — ne peut, selon mes interlocuteurs, être expliquée par la désorganisation de la production. Ils se font écho des soupçons souvent formulés dans les queues : "Nous craignons que beaucoup de biens soient cachés dans des magasins, comme en 1981, et que le gouvernement Rakowski qui avait démissionné, mais a continué à gérer le pays pendant deux mois, ait sciemment constitué des stocks pour aggraver la situation."

Le contrôle social

Interrogés sur les possibilités de développer un contrôle syndical et social sur la distribution, comme cela avait débuté en 1981 sous l'impulsion de Solidarité, ils restent sceptiques. Zygmunt Klatka : "Nous sommes, aujourd'hui, à une autre étape des changements. jourd'hui, ce contrôle devrait être le fait de notre gouvernement, et de nos députés et sénateurs. Le niveau de conscience est aujourd'hui plus élevé : les gens savent qu'il y a quelqu'un qui a été mandaté par eux pour faire tout cela. En revanche, à la base, notre tâche principale doit être de reconstruire les strucqu'elles regroupent au moins 50-60% avons besoin de l'unité du syndicat et de mettre fin aux querelles entre les radicaux et les modérés, entre les dirigeants anciens et nouveaux, car ces divisions entretiennent la méfiance envers le syndicat dans son ensemble et bloquent les adhésions. Aujourd'hui, il faut réunifier Solidarité et le prochain Congrès du syndicat qui devra avoir lieu rapidement va

14 septembre 1989

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