Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

UNION SOVIETIQUE

L'essor du Mouvement populaire ukrainien

· Inprecor n° 296, 30 octobre 1989 · p. 10-12 · 2 533 mots

URSS et Russie Pologne Syndicalisme

L'AUTEUR de cet article est l'un des trois Ukrainiens vivant a l'Ouest qui ont participé au Congrès de fondation du Mouvement populaire ukrainien pour la restructuration (Roukh). Cet article a été rédigé avant la chute du brejnevien Volodymyr Chtcherbytsky, Premier secrétaire du Parti communiste d'Ukraine. Jaroslav KOSHIW

L'IMPOSSIBLE s'est produit les 8, 9 et 10 septembre derniers, à Kiev, capitale de la République soviétique d'Ukraine. Plus de mille militants politiques opposés à l'ordre de Moscou ont tenu un congrès pour construire le Mouvement populaire ukrainien pour la restructuration (Roukh). Les délégués représentaient des organisations régionales du Roukh. La salle de l'Institut polytechnique de Kiev était pavoisée avec les drapeaux nationaux bleus et jaunes avec des tridents, interdits jusqu'ici. Les délégués avaient décoré leurs poitrines de badges reproduisant ces symboles de l'indépendance ukrainienne. A l'extérieur, une foule importante de partisans du Mouvement, arborant des drapeaux bleus et jaunes, écoutait les débats grâce à des hauts-parleurs. Pas loin, se tenait la milice de Kiev, avec des troupes anti-émeutes spéciales prêtes à intervenir. Pour la première fois à Kiev, personne n'a été arrêté pour avoir porté un drapeau ou un badge ukrainien.

Après trois jours de débats tendus et chaotiques qui, à un moment, ont manqué faire exploser le Congrès, le Mouvement a adopté des statuts, un programme et des résolutions, et a élu ses dirigeants.

Quand l'idée du mouvement avait été débattue pour la première fois, en janvier 1989, les fondateurs avaient proposé qu'il reconnaisse le rôle dirigeant du Parti. Cependant, lors du Congrès, cette question n'est même pas apparue dans le programme proposé, et n'a pas été débattue. La revendication la plus immédiate du Congrès a été la tenue d'élections directes et démocratiques à la présidence et au Soviet suprême d'Ukraine.

Dans la soirée de dimanche, après la fin du congrès, les délégués et les partisans du Mouvement ont défilé avec leurs drapeaux, sur plus d'un kilomètre, vers la statue de Tarass Chevtchenko, principal protagoniste du réveil de l'Ukraine au XIXe siècle. Là, ils ont tenu une enthousiaste réunion nocturne où sont intervenus des leaders du Mouvement, ainsi qu'Adam Michnik et Volodymyr Mokry de Solidarité (Pologne).

Le Congrès a connu nombre de temps forts. Les deux apparitions au podium de Leonid Kravtchouk, chef du département d'Idéologie du PC ukrainien, ont beaucoup surpris les délégués. Il a demandé au Mouvement de coopérer avec les éléments réformistes du Parti, ce qui a donné une dimension nouvelle et inattendue aux débats. Il a prévenu le Mouvement qu'il était moins puissant que les forces qui s'y opposent et l'a

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appelé à modérer ses revendications. L'apparition d'un représentant de la face la plus acceptable du PC, Ivan Salyi, l'un des dirigeants de Kiev, a été acclamée par les délégués. Son appel à la démission de Chtcherbytsky, a été accueilli par un tonnerre d'applaudissements

Le Congrès a été galvanisé par la prestation d'un dirigeant des troupes soviétiques, originaire d'Ukraine occidentale, le colonel Vilei Martirosian, qui est également député au Soviet suprême comme représentant de la ville ukrainienne de Rivno, et membre du Roukh. Il a dit aux délégués que lui, et d'autres dirigeants de l'armée qui partagent ses opinions, ont décidé qu'ils se rangeraient aux côtés du peuple si l'on tentait d'imposer une solution militaire aux problèmes politiques de l'Ukraine. Comme si cela ne suffisait pas, le chef de la milice de Kiev, Chapotchka, a envoyé ses vœux de succès au Congrès.

Pléiade de participants de tous les horizons

La présentation d'anciens prisonniers politiques, surtout entre autres, celle de Levko Lukyanenko, Viatcheslav Tchornovil, et Ivan Hel, constitua un autre temps fort. L'évêque Pavlo Vasylyk de l'Eglise catholique ukrainienne interdite demanda, depuis la tribune, la légalisation complète de l'Eglise et la restitution de ses biens. Un représentant de l'Eglise orthodoxe autocéphale [indépendante du patriarcat orthodoxe russe, ndlr] demanda également l'aide des délégués pour la légalisation de son Eglise.

Depuis la révolution de 1917-20, l'Ukraine n'avait jamais connu de réunion politique avec une telle palette d'opinions. Il était clair pour tous les participants que le Congrès représentait le point de départ de nouveaux rapports de forces politiques en Ukraine.

Trois regroupements principaux ont participé au Congrès. Le plus important était constitué des délégations des régions d'Ukraine de l'Ouest : Lviv, Rivno, Ternopil, et Ivano-Frankivsk, dont l'auto confiance et la détermination à mener à bien l'indépendance de l'Ukraine sont relayées par un soutien populaire massif. Deux semaines avant le Congrès, à l'anniversaire du pacte germano-soviétique entre Staline et Hitler, quand l'Ukraine occidentale avait été "libérée" par l'armée rouge, elles ont dirigé de grandes manifestations dans toute la région. Les villes de Lviv, Ternopil et Ivano-Frankvisk ont connu des manifestations de plus de 100 000 personnes.

De l'autre bout de l'Ukraine, le Donbass, sont venues des délégations de représentants des comités de grève des mineurs. Elles étaient conduites par le dirigeant de la grève, Petro Pobejny de Donetsk qui, comme les autres représentants des mineurs, n'a pas la même ferveur nationaliste que les Ukrainiens de l'ouest. Les représentants des mineurs appuient la revendication exigeant que l'ukrainien soit la langue officielle de l'Etat, mais revendiquent aussi le droit de pouvoir traiter leurs affaires locales en russe, ce qui n'est en rien agréable aux oreilles de beaucoup de militants actifs d'Ukraine occidentale. Cependant, grâce à leur grève réussie de l'été dernier, ils ont fait montre d'encore plus de confiance en eux que les Ukrainiens de l'ouest. Ils sont également favorables à toutes les initiatives pratiques pour le contrôle politique des villes minières du Donbass.

Manœuvres de l'appareil

Certains des comités de grévistes ont pris leurs quartiers dans des bâtiments des instances locales du Parti, depuis lesquels ils administrent leurs districts. Ils sont intervenus avec brio lors du Congrès, où ils ont mis en garde les délégués, en prédisant que si le drapeau bleu et jaune était adopté comme symbole national ukrainien, le Mouvement serait rejeté par les habitants russophones du Donbass.

Les délégués de Kiev, ayant à leur tête la fine fleur de la littérature ukrainienne et de l'intelligentsia universitaire, et appuyés par de nombreuses implantations sur les lieux de travail, ont eu l'impact le plus large dans la conférence. Ce sont eux qui l'ont organisée, qui ont préparé le programme, et conduit les éléments disparates dans une direction commune. Ils ont finalement été élus dirigeants du Mouvement. Durant les débats, il est devenu évident que les organisateurs, menés par Volodymyr lavorisky, Dmytro Pavlytchko, et Ivan Dratch, tous trois membres du Parti communiste, avaient formé une conspiration avec d'autres éléments réformistes du Parti, atin d'amener le Congrès, non plus à une confrontation, mais à une coopération avec un PC ukrainien prêt à être réformé.

Cette tâche a incombé à Dmytro Pavlytchko qui a présidé de nombreux débats afin de manœuvrer, avec succès, les délégués vers le rejet ou l'adoucissement des résolutions conflictives. Les résolutions trop extrêmes du point de vue du Parti étaient écartées, ou l'on reportait leur vote, de manière à permettre à des orateurs complices d'en préparer d'autres. Par exemple, les résolutions sur l'accident de Tchernobyl, y compris celle sur la tenue d'un procès public de Chtcherbytsky et d'autres dirigeants du Parti, n'ont pas été présentées au vote. Les délégués ont été facilement

C'est l'œuvre de Staline sur la question nationale que j'ai enterrée quelque part...

orientés vers l'approbation d'une résolution sur l'écologie, poétique certes, mais vide de sens et n'engageant le Mouvement à aucune action spécifique

Il n'y a qu'un point sur lequel l'habileté de Pavlytchko à contrôler le devenir des résolutions a échoué : le vote de la résolution sur la nouvelle loi électorale de la République ukrainienne. La loi électorale proposée par le Parti était censée lui conserver la majorité des délégués dans le Soviet suprême ukrainien et, par ce biais, la présidence. Le Congrès a accepté une loi électorale différente, stipulant que l'élection de tous les délégués et de la présidence s'effectuerait directement.

La ferveur des délégués a atteint son point culminant lors de la discussion sur l'attitude à adopter au cas où le Parti promulguerait sa proposition de loi électorale. Malgré les efforts de Pavlytchko pour différer le vote sur cette question, le Congrès a voté en faveur d'un appel à une grève nationale en Ukraine, au cas où la proposition de loi électorale officielle serait adoptée malgré tout.

En dehors des trois principaux groupes régionaux, les délégués des villes qui se trouvent entre la région de Kiev et le Donbass formaient un groupe distinct, bien que peu important. Ils tiraient leur force de leur implantation sur leurs lieux de travail. Bien qu'ils aient adopté le drapeau bleu et jaune avec le trident, ils souhaitent, comme les délégués de Kiev, modérer les revendications nationalistes sur la question linguistique, afin de préserver des relations étroites avec les comités de grève des mineurs du Donbass.

Le poids des députés

Par ailleurs, trente-cinq députés du Soviet suprême de l'URSS appuient le Mouvement. Ces députés sont tous des représentants des groupes majoritaires au Congrès. Avec les nouveaux députés qui seront bientôt élus au Soviet suprême ukrainien, ils sont destinés à jouer un rôle de direction dans un futur proche, qui sera certainement une période tumultueuse de l'histoire politique de l'Ukraine. Les membres réformistes du PC, menés par Kravchuk, et encore davantage par Salyi, joueront aussi un rôle clé dans le futur développement du Mouvement et de la situation politique. Il est certain, que des oppositions ouvertes à Chtcherbytsky existent, au moins dans l'appareil du Parti à Kiev.

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Mais dans les régions, spécialement dans les villes de Kharkiv et d'Odessa, la résistance au changement est très forte chez les dirigeants locaux du Parti. Le

Parti d'Odessa a envoyé au Congrès une délégation triée sur le volet, pour faire face à celle élue par les membres du Mouvement à Odessa. Quand les mandats des délégués désignés par le

Parti ont été rejetés par la Commission des mandats du Mouvement, la télévision ukrainienne en a profité pour annoncer que le Congrès n'était pas démocratique. En raison de cette fausse information, et d'autres, la télévision ukrainienne a été exclue par les délégués du

Congrès. A Kharkiv, pendant que se déroulait le Congrès, le dirigeant du Parti a orchestré une manifestation contre les

"nationalistes" rassemblés à Kiev, ce qui montre comment un certain type d'opposition populaire peut être organisée contre le Mouvement par des dirigeants conservateurs du Parti aux abois.

Le Congrès a élu Ivan Dratch comme principal dirigeant, pour une période de deux ans. Dratch, dont l'intégrité personnelle ne fait pas de doute, n'est cependant pas de taille pour faire face politiquement aux dirigeants régionaux endurcis. Cela vaut également pour son assistant, Serhii Koniev, un bon orateur et un radical apprécié, député au Soviet supreme de Dniprodzerjynsk, ville du cœur industriel de l'ukraine Les deux personnalités politiques les plus fortes se retrouvent dans le Secrétariat élu des dix personnes qui seront employées à plein temps pour administrer le Mouvement. Mykhailo Horyn, qui présidera le secrétariat, est le partisan le plus acharné du mouvement pour une République ukrainienne indépendante. Aussi déterminé, mais de moindre intelligence politique, on trouve Dmytro Poyezd, un jeune inspecteur de police, qui a organisé la douzaine de membres du service d'ordre, arborant des brassards bleu et jaune, qui gardaient énergiquement toutes les portes de la salle du Congrès, pour les protéger de la

REPUBLIQUE SOCIALISTE FEDERATIVE SOVIETIQUE DE RUSSIE

Frontiére de lU ASS Linute de républie tente-ée Cap.tale de tUnne foule qui les assiégeait. Depuis le podium, parlant comme un futur ministre de l'Intérieur, Poyezd a appelé à l'organisation d'équipes d'auto-défense contre la répression dans toute l'Ukraine.

L'origine sociale et ethnique des délégués

Une enquête sur les antécédents des délégués a été effectuée lors du Congrès : les 1 158 délégués élus dans toutes les régions d'Ukraine représentaient 280 000 membres actifs. 1 109 délégués ont assisté au Congrès. Les délégations les plus importantes venaient des villes de Kiev, Lviv, Rivno, Ternopil et Ivano-Frankvivsk ; trois des vingt-cinq régions d'Ukraine, la Crimée, le Voroshylovhrad et la Transcarpathie n'ont pas tenu de Congrès régionaux.

Sur le plan des nationalités, 944 délégués étaient Ukrainiens, 77 Russes, 9 Juifs, 6 Polonais, 6 Biélorusses, 2 Arméniens, et il y avait également un Coréen, un Grec, un Hongrois, un Tchèque et un Tatar de Crimée. L'apparition d'un Nord-Coréen parlant ukrainien fut l'un des moments les plus exotiques du Congrès.

Sur le plan professionnel, les délégués se répartissaient ainsi : 329 ingénieurs, 130 professeurs, 121 universitaires, 109 travailleurs, 104 travailleurs dans le domaine culturel, 48 médecins, 42 journalistes, 25 avocats, 16 agriculteurs, 6 permanents du Parti, 6 travailleurs indépendants et une demie douzaine d'étudiants, de prêtres, d'architectes, d'employés dans des commerces, d'acteurs, etc. Deux des délégués étaient au chômage.

Il y avait 228 membres du Parti communiste, et 24 membres des Komsomols (Jeunesses communistes). partenance des délégués aux différents groupes non officiels n'a pas pu être comptabilisée. Il y avait au moins quelques douzaines de membres de l'Union Ukraine Helsinki qui est, de loin, le regroupement non officiel le mieux organisé politiquement en Ukraine. Tous ses principaux leaders, tels Levko Lukianenko et Viatcheslav Tchornovil, ont été délégués et ont prononcé des discours qui furent bien accueillis Parmi les invités étrangers, on trouvait des représentants de Pologne, de Tchécoslovaquie et de Roumanie Venus de Pologne Adam Michnik et Volodymyr Mokry (Ukrainien membre du parlement polonais), parlèrent au nom de Solidarité. Il était étonnant de constater qu'il n'y avait qu'un seul invité de chaque pays "occidental" représenté Hunczak des Etats-Unis, Khrystyna Krylyn du Caet Jaroslav Koshiw de Grande-

On ne comprend pas pourquoi des visas ont été refusés à de nombreuses autres personnes qui voulaient venir des Chtcherbytsky, Pravda Oukrainy, a publié un article calomnieux pendant le Congrès, accusant Hunczak et Krylyn d'être des ennemis de l'Etat soviétique. Cette manœuvre a fait long feu quand le Congrès a convié les accusés à la tribune, et les a salués de manière très

Parmi les nombreux slogans repris à tue-tête par les délégués, celui qui a dominé à la fin, presque à l'exclusion de tous les autres, a été "Unité !" Les délégués ont senti que les possibilités d'éclatement étaient réelles autour de la question linguistique, des symboles de l'indépendance, et des relations avec le PC.

La liberté de parole est en train de devenir la norme en Ukraine, que cela soit au Congrès ou dans la rue. Restent encore à venir la liberté de la presse et des médias audiovisuels, ainsi que le droit d'organiser des partis politiques. Mais les premiers pas viennent d'être faits dans cette direction.

La Congrès a également décidé de publier son propre journal, Narodna Hazeta, et a élu son rédacteur en chef, Anatoly Chevtchenko. Le journal devrait être publié par l'imprimerie de Kiev qui imprime tous les plus grands journaux d'Ukraine, et dont les travailleurs sont partisans du Mouvement. Ceci, et la possibilité pour le Mouvement d'avoir son propre bâtiment à Kiev, ont été la carotte qui a conduit, même les nationalistes les plus acharnés, à accepter une modération des résolutions du Congrès. Le réalisme politique a décidé de l'issue finale du Congrès. Le Mouvement populaire ukrainien était né.

15 septembre 1989

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