LE 10 OCTOBRE dernier, les présidents de Colombie, du Pérou l'Etat espagnol) a rencontré Daniel Libreros, membre du Comité exécutif d'A Luchar, organisation révolutionnaire colombienne,
COLOMBIE
La "guerre totale"
aura-t-elle lieu ?
et de Bolivie se sont réunis à Lima pour définir des lignes d'action communes dans la lutte contre le trafic de drogue, tandis que l'organisation criminelle des narcotrafiquants
"guerre de la drogue" engagée par le président colombien
Virgilio Barco (voir Inprecor numéro 294 du 2 octobre 1989).
Combate (journal de la section de la IVe Internationale dans pour analyser les conséquences et les implications de cette
"guerre" entre le gouvernement et les trafiquants.
OMBATE: Quelle est la clé pour comprendre la situation actuelle en Colombie et en particulier le rôle du narcotrafico ?
Daniel LIBREROS : Il faut d'abord insister sur un premier élément économique. La Colombie n'est pas arrivée aux limites d'endettement des autres pays d'Amérique latine. En premier lieu, parce qu'ici, il n'y a pas eu de restructuration technologique industrielle comme dans les autres pays. Et deuxièmement, parce qu'en Colombie, on utilise l'argent du narcotrafico pour le paiement partiel de la dette. Mais le pays commence également à subir la crise économique sous toutes ses formes : inflation généralisée, chômage massif, fermetures d'entreprises, etc. Le déclin économique commence à accroître les contradictions sociales et la crise politique du régime, ce qui risque, à moyen terme, d'aboutir à un affrontement plus radical, tant sur le terrain syndical que populaire.
Le second élément est politique. La
Colombie vit une crise de domination politique très grave qui affecte les partis traditionnels et se manifeste par la perte de légitimité des institutions. Un exemple est celui de l'impartialité de la justice.
Avec le développement du narcotrafico, la "justice privée" s'est généralisée, sous l'impulsion de groupes paramilitaires. Du la justice s'est dévalorisée coup, aux yeux de l'opinion publique et a progressivement perdu l'espace social qui lui est propre. La justice apparaît de moins en moins comme un pouvoir neutre remplissant ses fonctions normales à l'intérieur d'un Etat capitaliste.
Aujourd'hui, il est clair que le narcotrafico a été couvert par le gouvernement lui-même. Le narcotrafico a été et continue à être une nécessité fondamentale pour l'accumulation capitaliste du pays. Sans lui, il aurait était impossible de développer le tourisme, l'hôtellerie, la propriété immobilière et, plus récem ment, de développer l'industrie elle-même. Aujourd'hui, c'est la principale source de devises. L'association entre le capital traditionnel et celui du narcotrafico est beaucoup plus forte que ne le laissent supposer les apparences.
De même, le narcotrafico est profondément lié aux institutions de l'Etat. Le contrôle du narcotrafico sur des franges entières de la police, de l'armée et sur d'amples zones du territoire national est entièrement connu et accepté par les organismes officiels, tout comme son intervention secrète dans le financement des campagnes politiques des partis traditionnels et dans le domaine judiciaire. Cette réflexion trouvre sa véritable dimension si l'on considére que l'Etat colombien a manqué traditionnellement de rationalité et d'efficacité capitalistes, qui auraient permis d'apparaître dessus des classes sociales. Dans ce sens, le développement du narcotrafico a aggravé la crise de légitimité institutionnelle que vit le pays. Et maintenant qu'on tente d'y mettre certaines limites, il passe au-dessus de la bourgeoisie et de son gouvernement qui l'avait protégé et laissé se développer. En fait, ses contacts et ses réseaux internationaux vont bien au-delà de la capacité opérationnelle du régime. Tout cela explique, par exemple, l'assassinat de personnalités importantes du régime.
• Quelle relation existe-t-il entre le narcotrafico et les groupes paramilitaires ?
— Pour répondre à cette question, il est nécessaire de faire un peu d'histoire et de se référer à la politique nord-américaine par rapport à l'Amérique latine. Les secteurs du gouvernement nord-américain qui s'identifient avec ce qu'on appelle la politique des conflits de basse intensité, et avec la CIA, établissent des alliances avec tous les groupes qui peuvent leur être utiles pour mener à bien leurs plans de contre-insurrection. De cette façon, grâce à la CIA, il s'est établi des liens avec les narcotrafiquants colombiens pour que ceux-ci appuient la Contra nicaraguayenne. Ces relations s'intensifièrent à partir des divergences entre les narcotrafiquants et les groupes guérilleros colombiens.
D'un autre côté, c'est en raison de ces conflits que se formèrent les premiers groupes paramilitaires. Le MAS (Mort aux organisateurs d'enlèvements), par exemple, se forma à partir d'un accord entre tous les narcotrafiquants qui investirent une importante somme d'argent pour établir un contact avec l'armée. Et il faut se souvenir que le MAS est apparu au moment où le gouvernement menait une forte attaque à travers son Plan de sécurité nationale, et lors du développement d'un de ces fameux conflits de basse intensité.
C'est précisément en 1979, sous le gouvernement de Turbay Ayala, que s'établirent les bases d'une forte liaison entre les groupes paramilitaires et l'armée, décidés les uns et les autres à combattre non seulement la guérilla, mais aussi le mouvement populaire. C'est de cette époque que datent les premiers assassinats de dirigeants populaires. Aujourd'hui, la situation est vraiment insoutenable. Officiellement, le gouvernement reconnaît l'existence de 142 groupes paramilitaires. On en est arrivé à une situation telle que chaque propriétaire terrien, chaque entrepreneur a son propre groupe pour affronter les paysans et assassiner les dirigeants syndi-
La relation entre la CIA, les narcotrafiquants et les groupes paramilitaires n'est pas une invention de l'extrême gauche. Toute cette saleté est apparue sur la place publique au moment du scandale de l'Irangate. Il en fut de même pour l'influence profonde des narcotrafiquants à l'intérieur des hautes sphères de la police et de l'armée. Quand la Drug Enforcement Agency (DEA) commença à opérer en Colombie, elle a pu compter sur une grande quantité d'argent et de
Le président Barco sourit à la presse internationale, tout en cachant lerrière son dos les planis de drogue. matériels (armement, avions, etc.). Mais l'influence des narcotrafiquants est telle, que ce furent eux qui finirent par utiliser ces moyens destinés, à l'origine, à combattre leurs activités.
C'est la principale contradiction à laquelle sont confrontés aujourd'hui la bourgeoisie et le gouvernement colombien. Devant ce dilemme, la bourgeoisie s'est divisée en deux parties : d'un côté, les partisans d'une alliance forte, étroite et stable avec les narcotrafiquants, et de l'autre, la bourgeoisie traditionnelle, partisane d'une épuration de la société en fonction de ses intérêts et des effets néfastes du narcotrafico.
Mais cette contradiction est aussi vécue par la Maison blanche. De fait, le gouvernement nord-américain n'a pas encore défini ce qu'il devait faire dans le cas colombien : va-t-il s'allier aux narcotrafiquants pour en terminer avec la gauche (les narcotrafiquants ont déjà tué beaucoup de gens avec la complaisance et, dans certains cas, la complicité de l'armée), ou nettoyer le pays des narcotrafiquants et de la gauche. Actuellement, l'aspect le plus grave de la crise est l'absence de plan concret pour la dépasser.
• Dans ce contexte, comment jugez-vous l'offensive du gouvernement contre le narcotrafico ?
- En premier lieu, il faut souligner les limites auxquelles se heurte le gouvernement dans son attaque contre le narcotrafico. S'y attaquer à fond, revient presque à attenter aux institutions de domination politique. Aujourd'hui, il apparaît clairement que le gouvernement savait depuis assez longtemps où se cachaient les narcotrafiquants. Après l'assassinat du sénateur Galan (1), la police arriva directement aux portes de leurs demeures. Mais, curieusement, aucun des chefs n'est tombé. Il est évident qu'on les avait avertis de l'opération.
A cela, il faut ajouter que ces "visites" ont eu lieu non seulement chez des narcotrafiquants, mais aussi chez des camarades du mouvement syndical et de la gauche. Autrement dit, on profite de la lutte contre le narcotrafico pour imposer une politique de contre-insurrection. Il faut dire, finalement, que le gouvernement n'ira pas au bout de sa lutte contre un secteur avec lequel il entretient des relations de complicité ouverte. Il a pensé qu'en l'associant aux affaires privées, tout en conservant un certain contrôle sur lui, il aurait pu l'utiliser pour combattre la guérilla, et la gauche en général, et qu'il aurait pu lui dire, le moment venu, de cesser les assassinats. Le narcotra, fico n'est pas tombé du ciel. Il représente la continuité du type de domination politique caractéristique de la Colombie. Nous sommes convaincus que les chefs des Cartels ne vont pas tomber. Et cela, il faut le dire. Nous n'avons aucune illusion sur le gouvernement et sa lutte contre le narcotrafico.
• Quelles sont les alternatives proposées par la gauche ?
— En ce qui concerne le problème du "narcoparamilitarisme", nous sentons qu'il est nécessaire d'avoir une politique flexible d'alliances. Cela doit aller plus loin qu'un front de la gauche. Il faut tenter de profiter des contradictions conjoncturelles au sein de la bourgeoisie. Cela nous permettra de dénoncer plus globalement le phénomène du narcotrafico et d'accéder à un espace politique plus large.
Il est certain ce n'est pas l'optique du Parti communiste (PC) et de son front électoral, l'Union patriotique (UP), ni celle du Parti communiste marxiste-léniniste (PCML) et de son Front populaire (FP). Pour ces organisations, l'assassinat du sénateur Galan a ouvert une phase d'appui inconditionnel au gouvernement, résumée dans leur appel à l'unité et à la convergence nationale. Gilberto Vieira, secrétaire général du PC, a dit publiquement que le problème à l'ordre du jour est la constitution d'un gouvernement des deux partis bourgeois traditionnels avec la gauche, pour le salut national et contre le narcotrafico. Sur cette orientation, le PC reçoit l'appui du Front populaire.
En ce qui nous concerne, nous sommes aujourd'hui plus isolés que jamais. Non seulement par rapport à la lutte contre la sale guerre, mais aussi du point de vue politique en général. Discuter d'une politique flexible d'alliances est une chose, établir un pacte de complicité et s'en servir pour dire aux masses que ses limites vont jusqu'à la formation d'un gouvernement avec le bipartisme en est une autre. A un moment où la confusion est totale, il est vraiment fondamental de maintenir la perspective du pouvoir pour les travailleurs et la stratégie du socialisme.
• Il semble que la seule alternative soit d'être avec le gouvernement ou avec les narcotrafiquants...
- C'est ce que la bourgeoisie voudrait faire croire. L'idée de la convergence nationale est celle d'une coalition de classes. Il s'agirait d'une sorte de front populaire particulier, puisqu'on entrerait au gouvernement, sans rien obtenir en échange. "L'organisation du crime" n'en serait même pas affectée.
Le narcotrafico n'est pas un problème que l'on peut résoudre en Colombie. C'est un problème directement lié à l'accumulation de capital au niveau mondial. Et nous n'exagérons pas. A la dernière réunion des sept pays les plus riches, la presse a souligné que la Banque mondiale reçoit approximativement 700 milliards de dollars en provenance du narcotrafico. Un chiffre de cette importance est lié à la reproduction même du capitalisme qui n'a pas d'autorité morale face au problème du narcotrafico. Celui-ci évolue selon les règles du jeu établies par le capitalisme. Ses méthodes sont les siennes, indépendamment de son fonctionnement plus primaire et d'un plus grand degré de décomposition.
Mais c'est aussi un problème international directement lié à la politique. Le narcotrafico est associé aux forces les plus réactionnaires du spectre politique mondial. Des commandos anglais spécialisés dans la lutte contre l'Armée républicaine irlandaise (IRA), des groupes sud-africains, et même des groupes israéliens étaient présents en Colombie. Un colonel israélien, qui a agi en Colombie, avait participé à l'occupation du Liban en 1982. Il a lui-même déclaré que, dans un premier temps, il a été employé pour mener à bien des opérations contre la guérilla ; ces déclarations n'ont jamais été démenties.
• Quelle est votre position par rapport à l'extradition des narcotrafiquants ?
- En principe, nous sommes contre les extraditions. Cela a été la position de toute la gauche, bien qu'aujourd'hui, des secteurs de l'UP sont en train de reposer la question. Notre position se base sur le fait qu'il n'y a pas de raison pour que des citoyens colombiens soient jugés par les lois nord-américaines ; accepter qu'ils soient jugés dans ces conditions aboutit à une violation de la souveraineté nationale. D'un autre côté, l'extradition peut être un moyen pour se débarrasser de personnages discrédités à l'intérieur même du narcotrafico. Comme le dit l'écri-
1) C'est l'assassinat du sénateur libéral Carlos Galan, le 18 août 1989, qui déclencha la fameuse "guerre totale" du gouvernement de Virgilio Barco. Galan était le candidat le plus sérieux à la présidence de la République.
vain Garcia Marquez, nous sommes en principe contre le fait que la racaille se mêle de nos affaires, parce qu'elle le fait toujours pour voir ce qu'elle peut en tirer. De plus, avec l'extradition, la bourgeoisie et le gouvernement colombien prétendent se laver les mains de leurs liens avec les narcotrafiquants et résoudre les conflits qu'ils ont avec eux de la manière la plus facile : en les envoyant aux EtatsUnis. C'est cela qui a déterminé la contre-offensive des narcotrafiquants. Nous pensons, quant à nous, que ces gens doivent être jugé ici, en Colombie. Cela pose un problème de fond : une justice corrompue ne peut le faire d'une façon efficace. Mais le problème n'est pas non plus résolu avec l'extradition.
Il ne s'agit d'ailleurs pas d'une question de personnes, mais d'intérêts matériels concrets, de marché. Et tant qu'il existe un marché pour les drogues, il existera des investisseurs produisant et reproduisant ce schéma. On peut extrader. Pablo Escobar. On peut le juger, le condamner et l'envoyer à la chaise électrique. Le problème est qu'à sa place, en apparaîtront vingt autres. De plus, il faut considérer le système qui régit actuellement les relations économiques entre la Colombie et les Etats-Unis. Premièrement, ils nous étranglent et nous obligent à baisser de 50% le prix de notre café, occasionnant des milliards de dollars de pertes annuelles. Le résultat est que pour la bourgeoisie colombienne, la coca est l'unique substitut possible en matière d'exportation.
Non à l'intervention US Finalement, on a fait de la Colombie l'emblème du narcotrafico. On soumet les Colombiens à des traitements véritablement humiliants dans tous les aéroports du monde. Mais en réalité, c'est à l'impérialisme que profite le narcotrafico. La situation que traverse aujourd'hui le nord-américain à mobiliser ses Bérets verts. Il n'est pas nécessaire de dire que nous condamnerons et nous nous opposerons à cette invasion directe de la Colombie sous prétexte de la lutte contre le narcotrafico. Dans ce cas, nous aurions besoin de la solidarité internationale. Pas seulement pour repousser l'invasion, mais parce que le mouvement ouvrier international doit proposer et défendre sa propre alternative au problème
Oil faut faire connaître la réalité du problème : la forte consommation de drogues dans les pays capitalistes développés, l'envoi en Colombie par les multinationales des produits et des équipements nécessaires pour la fabrication de la drogue, le bas niveau des cours des matières premières sur les marchés mondiaux, etc. Une dénonciation de cette nature signifierait pour nous un espace moral, social et politique ex-
12 octobre 1989 propos recuelliis par José Marigo
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