« LE COMITÉ CENTRAL du Parti communiste israélien (PCI) a accepté la démission du camarade Emile Habibi de toutes ses responsabilités au sein du Parti. Il continue néanmoins a garder sa carte ». C'est en ces termes que la direction centrale du PCI a enregistré ce qui fait la une de la presse israélienne depuis plusieurs semaines et secoue en profondeur les rangs de la formation de gauche la plus importante d'israël. Michel WARSCHAWSKI
LA LECTURE de ce communiqué, on pourrait croire qu'il s'agit là d'un phénomène mineur, sans grande signification politique, si ce n'est pour Habibi lui-même : comme l'a fait remarquer un de ses successeurs à la tête du quotidien du Parti, Al Ittihad, « ce n'est pas le premier dirigeant qui prend ses distances par rapport à la direction. Avant lui, il y a eu Mohammad Khas, Saliba Khamis » et d'ajouter sournoisement, selon la méthode de l'amalgame, « Mikounis, Sneh, etc. », deux renégats qui avaient quitté le PCI (connu sou sle nom de Rakah) pour rejoindre le camp de l'Union sacrée. En fait, il ne s'agit pas du tout d'un événement secondaire, mais bien d'un rebondissement de la crise profonde qui traverse le PCI.
Emile Habibi a été un des dirigeants de la Ligue de libération nationale dans les années 40, alors que le Parti communiste palestinien était scindé en deux : un parti nationaliste arabe et un parti de militants juifs. Tout comme son ami Emile Touma, décédé il y a quatre ans, ce n'est pas de galeté de cœur qu'il ac cepte le tournant entrepris par Moscou en 1947, en faveur de la partition de la Palestine. Après la destruction de la société palestinienne et la formation de l'Etat d'Israël, il rejoint le jeune PC israélien, dont il devient l'un des deux principaux dirigeants arabes. Pendant plus de vingt ans, il siège à la Knesset [parlement israélien], et est considéré comme le meilleur publiciste du quotidien Al Ittihad, dont il a été, jusqu'il y a trois mois, le rédacteur en chef.
Contrairement au second dirigeant arabe, Toufiq Toubi, Habibi est un homme populaire, et de surcroît, très apprécié au sein des cercles intellectuels juifs : en effet, Habibi n'est pas seulement un politicien, il est aussi un écrivain de talent.... et un bon vivant. Soupçonné à plusieurs occasions de déviations nationalistes, il a presque toujours été chargé par la direction du Parti de mener l'attaque contre les déviationnistes de gauche et contre les organisations révolutionnaires dont la Ligue communiste révolutionnaire (LCR, section israélienne de la IVe Internationale), contre laquelle il a écrit des articles orduriers et quasiment de délation.
Une crise ouverte
La mise sur la touche de Habibi signifie un nouveau tournant dans la crise politique sans précédent qui traverse depuis plus d'un an le PCI. Celle-ci s'exprime sous des formes diverses : démissions de cadres, voire de sections entières, articles critiques dans la presse du Parti, attaques publiques de la direction et de sa ligne à travers la presse bourgeoise, etc.
Zo Haderekh, l'hebdomadaire du PCI en langue hébraïque est, y compris de l'avis de la plupart des militants eux-mêmes, la publication de gauche la plus ennuyeuse qui soit. Pourtant, depuis quelques temps, on s'y intéresse davantage, et cela en raison d'une double page, nommée "Débats" où, pour la première fois, les militants et les sympathisants ont le droit d'exprimer leurs criti-
ques par rapport au Parti et à sa politique. Le soutien à peine voilé à la répression en Chine a été un des sujets qui ont éveillé les critiques les plus dures, mais il y a plus : critique du manque de débats, critique de l'absence de démocratie réelle dans le Front démocratique (formation large contrôlée par la direction du Parti). Le stalinisme et les développements en URSS provoquent aussi un débat sur les raisons de l'alignement inconditionnel de la direction du PCI par rapport à la bureaucratie soviétique.
Critique et hérésie
La plupart des contributions critiques ont droit à une "réponse", le plus souvent sous forme de leçon et de mise en garde contre les déviations révisionnistes. Néanmoins, il s'agit là d'un phénomène nouveau, pour un parti qui, il y a deux ans encore, identifiait critique et hérésie, et où opinion indépendante signifiait expulsion.
Certains ne se contentent pas de critiquer le Parti dans sa presse, et n'hésitent pas à s'exprimer aussi à l'extérieur, surtout quand leurs critiques sont refusées par les censeurs du Bureau politique. Yossef Elgaz, un des rares intellectuels juifs du PCI a publié, à plusieurs occasions, des articles critiques dans le quotidien Haaretz; Azmi Bichara, tête de file des jeunes contestataires, a publié une longue contribution sur la démocratie dans une revue arabe indépendante ; et, il y a une quinzaine de jours, Emile Habibi lui-même a donné une longue interview à un hebdomadaire à large diffusion de Tel Aviv, où il ne cache pas son scepticisme par rapport à la direction du Parti communiste.
Ces critiques publiques et articulées sont en général le fait de cadres centraux et d'intellectuels, en majorité juifs. Chez les militants de base arabes, l'immense majorité du parti, le malaise s'exprime sous forme de démissions, parfois même collectives comme à Tour'an ou à Kafr Maker. Si la plupart des militants qui quittent le parti ne rejoignent aucune autre formation politique, certains se rapprochent d'organisations nationalistes radicales comme les Fils du pays (Abna el Balad), ou même du Mouvement islamiste.
Un troisième type de critique s'exprime sous forme de regroupements entre membres dissidents du PC et d'autres militants de gauche, en marge du Parti et de sa politique.
C'est le cas des dissidents de Jérusalem, épicentre de l'opposition, où les militants du PC ont "réorganisé" le Front démocratique, en y intégrant des militants de la gauche indépendante, et qui développe un programme d'action, en coordination avec l'extrême gauche, qui n'a pas grand chose à voir avec la ligne officielle du PC. Il y avait plus qu'un soupçon de provocation quand ils décidèrent, comme première initiative, d'inviter un dirigeant de la LCR à un forum sur l'actualité du trotskysme, et devant le succès politique et médiatique de cette initiative, récidivèrent quinze jours plus tard, cette fois avec la participation d'un membre du Bureau politique...
L'impact de la glasnost...
C'est la convergence de deux séries de facteurs qui a provoqué la crise ouverte que traverse aujourd'hui le PCI. Vu la dépendance totale du Parti par rapport à la direction du Parti communiste d'Union soviétique (PCUS), les développements politiques à Moscou se devaient d'avoir un impact sur les inconditionnels de Tel Aviv. Au début, le Parti a feint l'indifférence, espèrant que la glasnost n'était qu'un mauvais cauchemar qui allait vite être oublié. Il a fallu plus de deux ans pour que la presse du PC accepte de parler de mutations et de remises en question critiques à Moscou. Mais même aujourd'hui, cela se fait avec beaucoup de réticence : la réhabilitation d'Imre Nagy, par exemple, a été évoquée dans le cadre d'un article insistant sur les « points obscurs qu'il faut encore ПІКИО approfondir ». Par le biais de militants de base, la direction met souvent en garde contre le rejet total de la période stalinienne, parlant de la nécessité de garder un point de vue équilibré et objectif.
La raison de cette approche prudente de la glasnost n'échappe à personne : comme dans de nombreux autres partis communistes, la critique de la période stalinienne interpelle directement la direction du PCI et sa ligne. Or, contrairement à Moscou, après plus de quarante ans, ce sont les mêmes dirigeants qui se trouvent encore à la tête du Parti. Sur ce terrain, le PCI a la palme d'or : Vilner et Toubi, respectivement secrétaire général et secrétaire général adjoint, sont les doyens de la Knesset qui ne brille pas particulièrement par la jeunesse de ses membres. Ils siègent à la tête du parti depuis sa fondation, et avec eux leurs familles : car, comme le remarquent tous les dissidents, le PCI est une bureaucratie où le pouvoir et les privilèges sont répartis entre les membres de deux ou trois familles, et leur clientèle.
...et de l'intifada
La glasnost en soi n'aurait sans doute pas été suffisante pour provoquer la crise actuelle, si deux événements politiques locaux n'avaient obligé de nombreux militants à remettre en question la ligne de leur direction : l'intifada et les élections.
Le soulèvement dans les territoires occupés interpelle toute la population israélienne mais plus particulièrement sa composante palestinienne. Il n'est pas exagéré d'affirmer que l'ensemble de la population palestinienne d'Israël vibre au rythme de l'intifada, et même s'il est exagéré d'affirmer qu'il existe, comme le disent certains plumitifs au service du Shin Beit [services secrets israéliens, ndlr], une « intifada des arabes israé liens », il n'en reste pas moins vrai que le soulèvement dans les territoires occupés à un impact réel sur les habitants de Galilée et du Triangle arabe.
Or, le PCI n'a rien fait pour répondre à l'attente de la population, ou plutôt, comme le disait il y a quelques mois un des dissidents, « il a fait ce qu'a fait, par exemple, le PC suédois... ». Face aux rumeurs consciemment entretenues par les « responsables des affaires arabes », sur l'extension de l'intifada au territoire israélien, le PC a choisi la voie de la responsabilité, c'est-à-dire de freiner ouvertement toute expression de révolte chez les Palestiniens d'Israël. Le Jour de la terre, en 1988, restera célèbre pour les patrouilles de maintien de l'ordre organisées par le PC, en relation directe avec la police !
L'absence de réponse de la direction du PC aux aspirations populaires n'a pas seulement provoqué une grande déception : pour la première fois, le PCI n'apparait plus comme une alternative, ses slogans — reconnaissance de l'Organisation de libération de la Palestine (OLP), deux Etats pour deux peuples -
étant désormais repris par l'ensemble de la gauche sioniste. Le mouvement islamiste devait rapidement capitaliser une partie du sentiment national et des aspirations à une expression positive de l'identité arabo-palestinienne.
Sans ligne politique originale, et faisant tout son possible pour ne pas renforcer le sentiment national palestinien de sa base de masse, le PCI allait subir une défaite relative lors des élections à la Knesset, en 1988, et une autre, plus cuisante, lors des élections municipales de 1989.
Défaite électorale
C'est au profit des partis politiques sionistes que le PC a perdu quelques milliers de voix, tout en conservant ses quatre mandats à la Knesset. Lors des élections municipales, au contraire, c'est le mouvement islamique qui a conquis plusieurs bastions importants du PC, y compris Oum el Fahem, la seconde municipalité arabe d'Israël, et a fait une percée significative à Nazareth.
La défaite électorale a été à la fois la cause et l'effet de la crise du PCI. Sans grande motivation, les militants n'ont pas fourni l'effort dont ils se sont montrés capables par le passé ; quant aux élec teurs, même quand ils ont voté pour le PC, c'était cette fois sans avoir le sentiment que le vote PC était un moyen de renforcer le mouvement nationaliste palestinien en Israël. Pour ce qui est des électeurs juifs, nombreux ont été ceux qui ont préféré voter pour la gauche sioniste, plus crédible et plus efficace.
Glasnost ajouté à une défaite électorale, il n'y a rien de plus efficace pour donner un nouvel élan à la crise du Parti. « Pourquoi nous avons échoué ? » demandent de nombreux militants dans les assemblées de sections et dans la presse du Parti. Au début, c'est la réponse classique : le Parti n'a pas échoué, au contraire, et s'il y a eu des reculs, c'est dû à la propagande anti-communiste des autres formations de gauche. Mais cette fois, les militants ne se contentent pas de ces réponses passe-partout qui ne font que les renforcer dans leur sentiment que ceux qui dirigent le Parti sont des incapables.
La première revendication des diverses oppositions est le renouvellement de la direction. Celle-ci est composée de vieillards incapables de se remettre en question, et qui sont loin des masses, loin des militants. Déjà avant les élections, la direction du Parti avait promis un changement des têtes de listes du Front démocratique (FD). De fait, le FD a été la seule formation à présenter les mêmes candidats qu'aux élections précédentes, ainsi d'ailleurs, qu'à celles d'avant. Même aujourd'hui, et malgré de nombreuses déclarations sur des démissions prochaines, ce sont les mêmes qui restent à la tête du Parti et le représentent à la Knesset.
La seconde revendication concerne l'absence de démocratie interne, l'ouverture d'un débat franc et honnête, et la possibilité d'exprimer des positions divergentes de celles de la direction. Là-dessus, au moins jusqu'au prochain congrès prévu pour le printemps 1990, la direction a dû mettre de l'eau dans son vin, et accepter d'ouvrir le débat dans la presse du Parti, ainsi que de tolérer dans ses rangs des militants qui ont publiquement exprimé leurs critiques de la ligne et de la direction.
Un autre point de désaccord est le sectarisme du Parti par rapport aux autres formations de gauche, sectarisme qui va de pair avec un suivisme opportuniste face aux idées et aux formations sionistes modérées. C'est en réaction a cette critique que la direction du Parti a dû changer de cap, et accepter, pour les prochaines élections à la Histadrouth [la centrale syndicale sioniste - nldr], de s'allier à la Liste progressiste pour la paix et au Parti démocratique arabe, deux formations nationalistes que le PCI avait violemment attaquées au cours des dernières confrontations électorales.
Jusque là, c'est l'unanimité toutes les oppositions. Là où commencent les divergences, c'est sur les perspectives politiques alternatives. Car si tout le monde est d'accord sur la nécessité d'un changement de ligne, le type de changement souhaitable est loin de
Men simplifiant, délimiter quatre types d'opposition. Tout d'abord, ceux qui croient que le Parti est reformable, ou du moins, essaient de s'en convaincre. Parmi eux, se trouvent ceux — et ils sont très nombreux — qui appartiennent à l'appareil du Parti ou à celui organisations masse qu'il contrôle, et qui, tout en sachant pertinemment que le Parti est malade, hésitent à perdre leur emploi et les privilèges à la clé (voyages à l'étranger, études dans les pays de l'Est, etc.). Ces militants attendent que, tôt ou tard, les vieux laissent la place, et alors, promettent-ils, on verra ce qu'on verra.
Le second courant, dirigé par Yossef Elgazi et son fils, est pour l'ouverture vers la droite, vers les partis sionistes modérés, le mouvement pacifiste, mais aussi les couches populaires orientales sur une image de marque moins "arabe", plus sociale et plus israélienne. Une espèce de social-démocratisation du Parti communiste...
Ne plus saluer le drapeau israélien
A l'opposé, de nombreux militants de base arabes sont en faveur d'une ligne plus nationaliste, et ne cachent pas qu'ils en ont assez d'être dirigés par des Juifs, de devoir saluer le drapeau israélien et de chanter l'hymne sioniste aux meetings du Premier mai. N'hésitant pas à faire de la démagogie, la direction leur rappelle de temps à autre, que la glasnost va avec la perestroïka, et que la perestroika, pour le mouvement national palestinien, est grosse de trahisons et d'accords régionaux sur le dos des Palestiniens. Certes, ce n'est pas la ligne officielle, qui elle, se sert du rapprochement soviéto-israélien pour consolider son image patriotique israélienne. Mais de tels arguments peuvent servir à refroidir un peu l'opposition du courant nationaliste au sein du PCI.
Il reste un quatrième courant, composé essentiellement de jeunes cadres ayant pour la plupart été formés dans les luttes étudiantes des années 70, à l'université de Jérusalem. Ils aspirent à un parti de type nouveau, libéré du patriotisme israélien qui suinte de partout dans le PCI, sans pour autant se tourner vers le nationalisme palestinien. Sans exclure la possibilité de faire évoluer le PC dans cette direction, ils parlent davantage en termes de regroupement de la gauche radicale, dans une formation judéo-arabe capable d'offrir une nouvelle "vision", plus originale et plus globale qu'une Conférence internationale ou tout autre formule diplomatique.
Le problème avec ce courant, qui sur b'en des aspects se rapproche des idées de base des marxistes révolutionnaires, est l'impact dévastateur au niveau idéologique qu'a sur certains de ses militants, la double crise du PCI et de l'Union soviétique. La tentation de jeter le bébé marxiste avec l'eau sale du stalinisme est forte, et derrière les concepts de "mise à jour", de "pensée originale", on ne peut pas ne pas sentir l'influence néfaste de l'offensive idéologique du néo-libéralisme. Avec cette différence, qu'en Israël, au niveau de la politique concrète, il n'y a pas de place pour des solutions libérales et réformistes
Car à côté de la crise du PCI, il y a la crise globale de la société israélienne, et c'est le rôle des marxistes révolutionnaires de montrer que seule une alternative communiste libérée des scories staliniennes peut offrir une solution progressiste à cette crise.