Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

UNION SOVIETIQUE

Un tournant pour les syndicats soviétiques ?

· Inprecor n° 296, 30 octobre 1989 · p. 18-22 · 5 073 mots

Syndicalisme URSS et Russie

LE SOVIET SUPREME d'Union soviétique a légalisé le droit de

Cependant, l'exercice effectif de ce droit est limité par toute interdit dans de nombreux secteurs clés, comme les transports, l'énergie, la communication, la défense, les administrations, interdisant toute grèves pour une période de dix-huit mois, afin, selon M. Gorbatchev, « d'empêcher l'anarchie, et d'empêcher nos réformes d'être prises en otage ». Mais, sous la pression des travailleurs, le Soviet suprême a rejeté cette proposition.

Cette même pression de la base s'est également fait sentir lors

UNION SOVIETIQUE

Un tournant pour les grève, à la suite d'un débat houleux, le 9 octobre dernier.

une série de procédures d'arbitrage contraigantes et reste les hôpitaux et les usines fonctionnant en cycle continu.

Le gouvernement avait également présenté un décret de la 6e session plénière du Conseil des syndicats de toute l'Union, qui s'est déroulée du 5 au 8 septembre dernier.

David SEPPO

LE FONCTIONNEMENT réei des syndicats soviétiques a peu changé sous Gorbatchev, malgré les ouvertures croissantes de la presse syndicale et ses appels à la démocratisation des syndicats. Les travailleurs continuent à voir les syndicats principalement comme des administrateurs des programmes sociaux. Mais quand vient le moment de défendre les intérêts des travailleurs, ils ne sont plus que de simples appendices de la direction des en-

La récente grève des mineurs a montré de manière massive le manque total de confiance dans les syndicats. Les micircuités, élisant leurs propres comités de grève et exigeant partout de nouvelles élections démocratiques pour les comités syndicaux (voir Inprecor numéro

293 du 18 septembre 1989).

Cet état de choses a différentes causes. La tradition de servilité des syndicats remonte presque à soixante ans.

Dans les années 20, les syndicats soviétiques disposaient d'une assez large autonomie. Les grèves étaient légales et il y en avait réellement. Lénine avait justifié l'autonomie des syndicats dans un

Etat ouvrier, par le fait que cet Etat souffrait d'une "déformation bureaucratique,"

et que les travailleurs avanient donc besoin d'être capables de se défendre eux- mêmes. Mais, à la fin des années 20,

Staline a finit par ériger cette déformation au rang de vertu et écrasa les syndicats. Ils étaient désormais devenus des "courroies de transmission" de la politique d'Etat.

Mais cette tradition en elle-même explique peu de choses. Les travailleurs n'ont certainement jamais accepté cela de leur plein gré. Cette habitude repose, en dernière analyse, sur la menace de la répression. Le massacre de 1962 qui mis fin brutalement à la grève générale de Novocherkassk (1) - à l'apogée de la "déstalinisation" de Khrouchtchev — fut la démonstration objective que des actions collectives indépendantes des travailleurs, en marge des organisations, ne seraient pas tolérées.

Répression et paternalisme

Au niveau de l'entreprise, la direction disposait également d'un ensemble impressionnant de pouvoirs arbitraires pour décourager toute vélléité d'indépendance syndicale. Cela incluait, entre autres, la perte des primes et des baisses de salaires (l'arbitraire régnait dans leur calcul), la perte de sa place sur les listes pour le logement, le transfert vers les postes les moins désirés, la rétrogradation dans l'échelle des qualifications et le licenciement. Même s'il existait certains recours, en justice ou devant des niveaux de pouvoirs plus élevés, leur succès demeurait très incertain et demandait des sacrifices que beaucoup de travailleurs n'étaient pas prêts à faire.

Cependant, la répression que fondamentale — n'était qu'un des éléments de ce système. Si les travailleurs l'ont accepté, malgré des réticences, spécialement durant la période brejnevienne, cela était aussi dû à la nature paternaliste de l'encadrement et des relations entre l'Etat et les travailleurs. Certains ont qualifié cela de contrat social, malgré le fait que l'on n'avait pas demandé leur avis aux travailleurs. Au niveau des entreprises, à condition de fermer les yeux sur les malversations de la direction et les mauvaises conditions de travail, les travailleurs pouvaient, en compensation, compter sur la sécurité du travail et sur un salaire plus ou moins garanti (jusqu'aux hausses de la fin des années 70), souvent plus élevé que ce qui leur était légalement dû, et en matière de discipline au travail, ils pouvaient bénéficier d'une attitude généralement tolérante de l'encadrement.

La perestroika bouleverse les données

La perestroïka a fondamentalement changé cette situation. D'une part, vu la libéralisation du régime, les travailleurs ont peu à peu perdu leur peur de la répression. D'autre part, les changements économiques introduits par Gorbatchev ont amoindri le paternalisme dans l'entreprise. La sécurité de l'emploi et le salaire garanti commencèrent à être du domaine du passé. Et, en tous cas, durant les dix-huit derniers mois, l'inflation et les pénuries de plus en plus importantes de biens de consommation ont causé une baisse sérieuse du revenu réel. Le nouvel intérêt des dirigeants d'entreprise à faire des économies sur le coût du travail les a également rendus moins tolérants dans leurs rapports avec les travailleurs.

En théorie, la réforme économique prévoit l'auto-organisation dans les entreprises, à travers des conseils collectifs de travail élus démocratiquement. Mais, à l'exemple des syndicats, ceux-ci ont aussi largement été les jouets des directions. En réalité, le régime ne veut pas d'organisations indépendantes des travailleurs. D'un côté, il comprend que c'est vraiment le minimum qu'il puisse offrir aux travailleurs qui sont confrontés à une réforme économique qui menace certains de leur intérêts fondamentaux, alors que le pouvoir est incapable de leur offrir une consommation plus grande à court, et probablement à moyen terme.

Mais d'un autre côté, il rechigne à encourager de telles organisations, car cela pourrait saboter, voire empêcher, les réformes du marché et l'entière restructuration du pouvoir bureaucratique, dont la réforme économique est un aspect central.

Quant aux dirigeants des entreprises, dans leur grande majorité, ils voient la démocratie dans l'entreprise et les syndicats indépendants, comme des complications superflues de leur travail, et au pire comme des menaces sur leur position.

Ainsi, les travailleurs ont commencé à s'organiser et à agir indépendamment

1) Sur les événements de Novotcherkassk, voir Inpres cor numéro 278 du 13 décembre 1988

Page 19

des syndicats et des conseils collectifs de travailleurs. La grève des mineurs, apogée (jusqu'à présent) d'une vague de grèves sans précédent dans l'ère soviétique, a définitivement accéléré le processus. Dans les régions minières, les comités de grève se sont transformés en comités de travailleurs prêts à remplacer les syndicats si, après les prochaines élections, ces derniers ne deviennent pas des organisations de travailleurs combatives. Des organisations analogues ont commencé à apparaître dans d'autres secteurs, tels le pétrole et les chemins de fer.

"Etre ou ne pas être"

La crise des syndicats officiels a constitué le point central de la discussion lors de la sixième session plénière du CSU, Conseil des syndicats de toute l'Union (2). Un contremaître des exploitations pétrolières du Turkménistan a déclaré que « le problème est de savoir si les syndicats vont continuer à exister ou non ». « Des alternatives (...) existent déjà sous forme embryonnaire » signala le président du Conseil des syndicats (CS) de Biélorussie.

Cette crise a pour arrière plan la situation matérielle des travailleurs qui empire chaque jour. Selon le président du CS de Moscou : « Malgré les attentes, la réforme économique, la comptabilité autonome des entreprises, le crédit, les coopératives, se sont transformés en autant de phénomènes négatifs aggravé la situation économique du pays. (...) Cette situation non seulement ne s'améliore pas, mais va en se dégradant constamment ».

La présence au plenum de Chebrisecrétaire du Comité central et membre du Bureau politique, est un signe de l'ampleur de la crise - bien peu sont en mesure de se rappeler la dernière visite d'un membre du Bureau politique à de telles réunions, ce qui montre quel était l'intérêt porté aux syndicats dans le système soviétique... Invités pour la première fois, étaient également présents des représentants des comités syndicaux d'entreprises et des comités de travailleurs des régions mi-

Chalaev, président du CSU, a commencé son rapport en présentant ligne officielle qui veut que la grève des mineurs ait été l'expression d'un « support décisif pour la perestroïka », même si elle a pris une « forme dramatique, aiguë et inhabituelle pour notre société ». Mais le reste du rapport et la discussion qui s'ensuivit ont dressé un tableau dévastateur de la situation des travailleurs sous la perestroïka.

" Il est évident que la comptabilité autonome et l'auto-financement, le marché et le crédit, les coopératives, la création d'entreprises avec participation de capital étranger ont significativement élargi l'indépendance économique des entreprises et facilité l'augmentation de l'efficacité de la production. Mais, en même temps, dans de nombreux cas, ces mêmes formes de gestion, tout spécialement dans l'étape intermédiaire, sont accompagnées par une kyrielle de phénomènes négatifs qui heurtent directement les intérêts des ouvriers et des employés.

« Dans de nombreux collectifs de travail, des déformations ont eu lieu dans la rétribution du travail ; l'égoïsme corporatiste de certaines catégories de travailleurs se développe ; le désir d'obtenir un revenu maximal relègue à l'arrière plan les préoccupations de santé et de loisir, ainsi que de sécurité du travail. Dans le même but, la production de biens de consommation bon marché baisse, y compris ceux pour les enfants et les personnes âgées. A notre grand désespoir, nous rencontrons de plus en plus souvent des situations où des collectifs oublient les besoins de leurs anciens et des familles nombreuses, où ils licencient les femmes avec de jeunes enfants ou, souvent, les travailleurs en mauvaise santé. Il arrive fréquemment que l'accès aux collectifs de comptabilité autonome soit fermé aux jeunes gens qui n'ont pas encore été capables d'acquérir un haut niveau de qualification ».

Abus, mauvaises conditions de travail et baisse du niveau de vie

La réforme des revenus a également ouvert la voie à toute une série d'abus. Bien que ces derniers ne soient pas nouveaux pour les travailleurs soviétiques, ils ont augmenté de manière notoire, et les travailleurs y réagissent de plus en plus agressivement. Ces abus incluent des hausses injustifiées des normes de production ; la réduction des grades de qualification ; des fraudes dans le calcul des salaires et de fréquents retards dans leur paiement. Les travailleurs veulent de moins en moins travailler le samedi et faire des heures supplémentaires pour compenser les failles du système économique et les déficiences des dirigeants d'entreprises.

Les mauvaises conditions de travail, spécialement en ce qui concerne la santé et la sécurité, sont une autre source majeure de mécontentement que la perestroika n'a rien fait pour améliorer. Selon Chalaev, la mortalité professionnelle dans la construction de machines, les industries d'électricité et de charpente, ainsi que dans la métallurgie est de trois à huit fois plus élevée que la moyenne nationale. Dans ces branches « 10 à 26 % des ouvriers travaillent dans des conditions réellement dégradantes

En même temps, le niveau de vie s'abaisse. Les orateurs ont attribué cela à diverses politiques du gouvernement, liées entre elles. Tout d'abord, intervient la hausse incontrôlée des prix. Depuis l'instauration des nouvelles conditions économiques, la recherche de "profits" a conduit les entreprises de biens de consommation à se spécialiser dans des produits chers et à supprimer la production de produits bon marché. Cependant, les hausses de prix sont justifiées par des changements minimes dans les caractéristiques des produits, présentés comme des améliorations de la qualité. Intervient également la vente à des prix contractuels, c'est-àdire non régulés, de biens de consommation produits en marge des ordonnances d'Etat. En mars, un plénum du Parti décida, malgré l'opposition du CSU, d'autoriser des prix contracfruits et les légumes, y compris en conserves. Officiellement, cela devait commencer au 1er janvier, mais tous les fournisseurs n'ont pas at-

Les travailleurs sont « mécontents de la hausse incontrôlée des prix », s'est plaint un chef de brigade de l'usine métallurgique de Novolipetsk ; « on a l'impression que personne dans le pays ne s'en occupe ». Les retraites ont récemment été portées à 70 roubles par mois, c'est-à-dire l'équivalent du salaire minimum. Mais, " si les prix continuent à augmenter à ce rythme, même quelqu'un ayant une pension de 120 roubles va rapidement se retrouver en-dessous du seuil de pauvreté ».

Les coopératives, amèrement attaquées par pratiquement chaque orateur, ont également été condamnées comme sources d'inflation. Elles ont été accusées d'acheter des produits bons marché dans les magasins d'Etat, participant ainsi à la pénurie, et de les revendre ensuite trois ou quatre fois plus cher après avoir ajouté très peu, ou pas du tout de travail propre. Ces biens sont uniquement accessibles aux gens bénéficiant des revenus élevés provenant de "l'économie souterraine".

Cette libéralisation progressive des prix - sans introduction officielle de la "réforme des prix" que l'opinion populaire a si unanimement rejetée — cause d'autant plus de colère que la hausse des salaires dans le secteur de production de biens a été gelée à 3 %. Selon la nouvelle Loi sur la taxation de la masse salariale des entreprises d'Etat, quand la masse salariale augmente de plus de 3 %, un rouble est payé en taxes pour chaque augmentation d'un rouble. Si l'augmentation est de 5 à 7 %, deux

2) Les comptes-rendus de ce plenum ont été publiés dans Trud des 6 et 7 septembre 1989.

3) Le 16 juillet dernier, le journal syndical Trud remarqua le slogan : "A bas les prix contractuels /' sur les affiches des mineurs en grève. Les rédacteurs n'essayèrent pas d'expliquer comment cela pouvait coïncider avec leurs affirmations selon lesquelles le mouvement appuyait la perestroïka.

Page 20

roubles de taxes sont dus pour chaque rouble ; si l'augmentation dépasse 7%, la taxe est de trois roubles. Cela signifie que chaque augmentation du plus de 3% est annulée par les taxes, et que chaque augmentation de plus de 5% signifie actuellement une perte nette de revenu (4). Un orateur signalait que : « L'inflation est aujourd'hui de 7 % et l'augmentation des salaires est en pratique limitée à 3 % : nous sommes délibérément en train de jeter les bases d'une baisse des niveaux de vie. »

Après le 1er janvier, quand les prix contractuels seront officiellement introduits pour les légumes et les fruits, on peut s'attendre à ce que les prix soient multipliés plusieurs fois. Ce gel des salaires qui, il faut le noter, a été promulgué par le nouveau Soviet suprême, indique combien ce dernier est étranger aux intérets populaires.

Une autre des inquiétudes croissantes des travailleurs, mentionnée par plusieurs orateurs, est la perte de la sécurité du travail et l'augmentation du chômage. Sous la pression des mesures de la réforme visant à économiser sur la masse salariale, les directeurs d'entreprise deviennent réticents à garder (ou à embaucher) des travailleurs peu productifs. Cela touche en premier lieu les femmes avec des enfants en bas âge, les vieux travailleurs et les pensionnés, ainsi que les jeunes. Si le chômage n'est un problème nouveau dans des régions d'Asie centrale, il commence, aujourd'hui, à apparaître dans les villes industrielles de l'Union soviétique d'Europe (5). Un mécanicien de locomotive s'est plaint au Plenum que les réductions d'effectifs dans les chemins de fer en sont arrivées au point où elles représentent un danger pour les passagers et le personnel, à cause de l'impossibilité d'entretenir correctement le matériel.

« Les mesures qui sont en train d'être préparées et discutées par le Soviet suprême de l'URSS et dans les républiques, pour améliorer le mécanisme économique, ne devraient pas créer les conditions préalables au chômage » avança le président du CS de Moscou. Mais Gorbatchev n'a-t-il pas promis qu'il n'y aurait pas de chômage avec sa réforme ? Le président d'un CS de Kuybychev s'est plaint que, « aujourd'hui, au niveau national, il n'existe aucun programme destiné aux travailleurs en surnombre, pour leur donner une nouvelle formation. Et, par conséquent, il n'y a pas de programmes au niveau des branches des régions. (...) Nous avons besoin d'un plan pour créer de nouveaux postes de travail, d'un système de formation professionnelle et de garanties sociales. Comment pouvons-nous rester silencieux dans une telle situation ? ». Ceci se passe presque deux ans après la réunion conjointe PartiEtat-syndicats qui appela à la mise en place d'un tel système et à l'établissement de telles garanties.

Les coopératives ont fait l'objet des critiques les plus vives du congrès, reflétant en cela l'humeur de la population. L'une des revendications des mineurs en grève dans le Donbass et le bassin du Karaganda était la fermeture des coopératives médicales, commerciales, de vente, et celles servant d'intermédiaires. D'ailleurs, là-bas, nombreuses sont celles qui ont été fermées par les comités de travailleurs. Dans une ville du

Turkménistan, où les autorités locales n'avaient pas pris en compte la revendication des habitants de fermer les coopératives, vingt-neuf d'entre elles furent dévastées en une seule nuit. L'assassinat de deux coopérateurs par un officier de l'armée, dans la ville de Tchita, a été accueilli avec une satisfaction manifeste par la population (6). Mais la politique centrale du gouvernement a consisté à s'en laver les mains, l'encouragement du secteur privé faisant partie integrante de la réforme économique. La régulation a été laissée au soin des gouvernements locaux, avec la consigne implicite de n'agir que quand les tensions sociales la rendraient inévitable. « Nous devons poser la question au gouvernement » déclarait le président du Syndicat des travailleurs de la chimie et de la pétrochimie : - Quand va-t-il enfin mettre l'économie et le pays en ordre, dans le but de défendre les travailleurs des voleurs, des escrocs, des spéculateurs, des racketteurs et des prix des coopératives ? »

Les orateurs n'étaient pas opposés aux coopératives en tant que telles. Mais uniquement à celles qu'ils considèrent comme des couvertures pour la spéculation et les revenus mal acquis. Un travailleur de Liptesk expliqua : « Nous avons lié nos espoirs en une amélioration du commerce et des services a la population (...) au développement du mouvement coopératif. Mais cela ne s'est pas produit. De nombreuses coopératives recherchent des revenus, non en effectuant un travail correct, mais en exploitant comme des parasites les pénuries du commerce

[d'Etat]. Quand vous descendez du train, vous rencontrez, dès la gare, tous les "délices" du mouvement coopératif. Là, vous avez à payer trois fois plus cher pour tout - depuis un verre d'eau jusqu'à, vous m'excuserez, l'accès aux toilettes. Tout est aux mains des coopérateurs. Les prétendues coopératives d'achat sapent la stabilité du marché, sont la cause de l'inflation, et permettent l'augmentation de la spéculation.

«Nous les ouvriers, nous sommes "pour" les coopératives, mais pour celles qui utilisent des matières premières locales, qui produisent et transforment leurs propres produits agricoles, qui fabriquent des biens dont les gens ont besoin; mais pas pour celles qui passent leur temps à acheter et à revendre. (...) Durant le premier semestre de cette année, les coopératives de Lipetsk ont reçu onze millions de roubles des banques, mais elles n'ont rendu que deux millions. Pendant ce temps, les travailleurs ne peuvent toujours pas recevoir leurs salaires ou leurs avances pour construire un logement, tant que la banque n'a pas l'argent. »

Le Soviet de Lipetsk a décidé de fermer ces coopératives. Mais « quelqu'un doit porter la responsabilité des distorsions de fonds, et peut-être que cela se produira à un niveau plus élevé que celui de la région ».

Le boom des coopératives

« Les coopératives médicales sont en train de pousser comme des champignons », s'est plaint un ouvrier de Voroshilovgrad. « Jusqu'à présent, on proclamait que les soins médicaux étaient gratuits dans notre pays. Les hôpitaux manquent des médicaments les plus simples, mais on les trouve au triple de leur prix dans une coopérative !... Qui se charge de tout cela ?» demandent les travailleurs alarmés.

De nombreux orateurs sont plaints d'une pratique de plus en plus courante des entreprises, consistant à abandonner aux coopératives les cafétérias, les boutiques, et des secteurs entiers des usines, à des conditions très favorables. Les salaires élevés dans ces coopératives causent le départ d'ouvriers qualifiés, au détriment de la production de base, et montent les travailleurs les uns contre les autres. La presse a aussi relaté l'augmentation des cas de corruption impliquant des diri-

4) Trud, 6 septembre 1989.

5) Voir N. Menitskaya, "Je ne veux pas être au chômage", Rabotnitsa, numéro 7, 1989. Selon Menitskaya: • La comptabilité autonome dicte des lois très dures, et introduit de nouvelles relations de production dans le collectif. La productivité du travail augmente, non seulement sur la base des améliorations technologiques, mais également par l'augmentation de la charge de travail. Il n'existe pas d'échappatoire à ce surmenage physique et psychologique, depuis qu'il est devenu évident que, si vous travaillez mal, quelqu'un d'autre prendra votre place. Et vous vous retrouverez à la rue avec votre allocation pour un trimestre. Mais si vous dépassez vos limites pour ne pas être viré, vous restera-t-il une énergie quelconque pour votre famille ? Et votre usine n'a ni crèche ni centre aéré. -

6) Trud, 7 septembre 1989 ; Komsomol skaya pravda, 29 juillet 1989.

Page 21

geants d'entreprises et des coopératives.

Au plenum, tous étaient d'accord pour que les syndicats, s'ils veulent continuer à exister dans ces circonstances, doivent donner la priorité à la défense des droits et des intérêts des travailleurs, tant au niveau de l'Etat que des entreprises. Ceci est apparu dans la résolution sur "La période actuelle et les tâches des syndicats" qui appelle à « une restructuration radicale de l'activité des syndicats, une évolution de leurs obautour de défense des travailleurs » et à l'abandon de leurs activités en relation avec l'organisation de la production, qui reviennent légitimement à la direction des entreprises. Entre autres mesures, les organisations syndicales ont été chargées de défendre les travailleurs avec « l'utilisation du droit de grève, dans les limites de la loi, comme forme de lutte pour préserver leurs intérêts quand tous les autres moyens ont été épuisés ». Parallèlement, la résolution demandait l'élaboration d'une loi "digne de confiance et effective" sur la résolution des conflits du travail.

Une résolution aux accents revendicatifs

Les syndicats sont supposés utiliser les conventions collectives et l'autonomie plus large des entreprises pour améliorer les conditions de vie des travailsont supposés lutter pour le plein emploi, et faire pression sur le Soviet suprême pour qu'il adopte un plan de lutte contre le chômage (...). Les comités de syndicats locaux obtiennent davantage d'autonomie, et les membres de base des syndicats devraient avoir la possibilité d'élire directement des délégués au niveau supérieur des comités syndicaux. La résolution, enfin, appuie une plus large autonomie économique des régions et une réelle souveraineté dans le règlement des questions socio-

Get culturelles nationales, en demandant aux syndicats de promouvoir des valeurs internationalistes et de prendre leurs distances avec ceux qui voudraient détruire l'intégrité de l'Union

Sur la question du niveau de vie, la résolution a demandé le gel des prix des biens de première nécessité et l'application de prix maximum pour les pommes de terre, les fruits et les légumes (comme cela existe déjà en Ukraine). Elle appelle le gouvernement à contrôler strictement les prix des services fournis par l'Etat et par les coopératives ; à compenser entièrement la perte du salaire réel due à l'inflation ; et à éliminer, d'ici les prochains mois, les pénuries de biens de première nécessité tels que le lait pour es enfants, le savon, le dentifrice et les cahiers d'écoliers.

En ce qui concerne les coopératives, les syndicats n'appuyeront que celles qui vendent des produits et des services à des prix d'Etat, et non celles qui réalisent des gains illicites à travers des | ché était mise en place de accords avec les magasins d'Etat et les entreprises industrielles. La résolution a demandé au gouvernement de mener à bien un nouvel enregistrement de toutes les coopératives, supprimant celles qui se consacrent à la revente de produits d'Etat ou de marchandises importées à des prix spéculatifs, ainsi que celles formées dans des entreprises d'Etat qui vendent les produits au-dessus du prix fixé par l'Etat.

En même temps, l'Etat devrait renforcer son contrôle financier des coopératives et vérifier qu'elles n'attirent pas principalement des gens déjà employés dans le secteurs d'Etat, mais bien des pensionnés, des invalides, des femmes au foyer, des étudiants. La résolution demande enfin une délimitation stricte de l'usage du contrat de travail dans les coopératives car, dans la plupart des cas, c'est une forme de travail précaire.

Un tournant ?

Est-ce là un tournant pour les syndicats soviétiques ? Il est certain qu'on trouve un nouveau ton et un nouveau contenu dans ces résolutions. Mais, vu qu'elles arrivent après quatre années de perestroika, quand la pression croissante des travailleurs menace de balayer les syndicats officiels, l'on peut douter de la sincérité de ce changement de centre d'intérêt, tant aux niveaux les plus élevés de la bureaucratie syndicale que dans la direction de la bureaucratie de l'Etat et du Parti qui les contrôle.

Ce serait illusoire de penser que ce "tournant vers les travailleurs" fait partie de ses buts (ses conséquences sont imprévisibles : ceci, et bien davantage encore, dépend du degré de mobilisation des travailleurs) ; ce n'est rien de plus qu'un arrangement avec l'inévitable, dans l'espoir que cela permettra au régime de garder un certain contrôle sur les travailleurs, tandis qu'il mène à bien une réforme qui entre fondamentalement en conflit avec leurs intérêts et leurs aspirations. Les résolutions du plenum demandent que le gouvernement fasse beaucoup de choses qui, en pratique, vont à l'encontre des orientations premières de sa réforme. Cependant, personne (du moins selon le compte rendu) ne l'a directement remis en question. Ce qui est étonnant, puisqu'à travers la discussion, il apparaissait implicitement que la réforme économique et la façon dont la mène le gouvernement sont contraires aux intérêts des travailleurs.

Après tout, les phénomènes qui ont été condamnés n'étaient pas réellement des aberrations, mais bien des conséquences directes mesures de réformes, et ils prendraient sans doute des proportions bien rieuses, si la réforme du marfaçon significative. La dimension antiouvrière de la réforme était tout aussi implicitement reconnue dans la demande exprimée par certains orateurs d'un pouvoir de veto des syndicats sur les mesures du gouvernement affectant la situation des travailleurs. Mais ceux-ci ne forment-ils pas la grande majorité de la population, et le gouvernement n'est-il pas supposé être un gouvernement populaire, à défaut d'être démocratique ?

D'autres ont proposé de mettre des travailleurs - et même une majorité de travailleurs !- au Bureau politique. Il n'est pas impossible que ces propositions et d'autres, similaires, soient des manœuvres de bureaucrates conservateurs opposés à la perestroïka, essayant désespérément de se construire une base populaire. Leur manque gramme en positif rend leurs chances de succès douteuses. Mais qu'ils soient sincères ou non, leur critique des réformes reflète une préoccupation réelle et croissante de la classe ouvrière.

«Quelle société allons-nous avoir ?»

• Quelle sorte de société allons-nous avoir ? » demanda le président du Comité central du Syndicat du transport automobile et des autoroutes. « Nous devons tout faire pour sauvegarder le système socialiste, le plus juste et démocratique de tous. Nous devons prendre en compte les leçons de la Pologne, où les leaders de Solidarité ont tout d'abord dit "nous sommes pour le socialisme" mais ont déclaré, après avoir pris le pouvoir, que la Pologne serait le premier pays à restaurer le capitalisme. (...) Les leaders de certains courants sont en train d'essayer de nous égarer quand ils se cachent derrière un écran de perestroika (c'est très à la mode en ment). Cependant, écran, le capitalisme et le nationalisme montrent le bout de l'oreille. »

Dans la même veine, mais plus sincère, une ouvrière d'entreprise chimique de Grodno a déclaré : « La plupart des milliers de travailleurs de notre collectif essayent de comprendre comment il se fait que, dans des conditions de démocratie et de glasnost où la priorité des travailleurs est proclamée, l'indifférence la plus totale règne en pratique, tout particulièrement de la part des plus hautes autorités économiques ». Cette déclaration reflète la position de la plupart des travailleurs soviétiques. Ils sont mécontents des résultats actuels de la réforme économique, mais l'appareil de propagande gagné au libéralisme leur dit que c'est parce que les mauvais bureaucrates ne la laisse pas aller assez loin. Ils s'opposent à la plupart: concrètes qui sont parties intégrantes de la réforme, tels

Page 22

la réforme des prix, le chômage, les augmentations de revenus basées de manière inégale sur les critères du marché, la privatisation des services de base, etc., mais on leur dit que c'est la seule manière de "civiliser" la Russie et d'aligner les niveaux de vie sur ceux de l'Occident. On leur dit que la réforme du marché est la seule alternative à l'économie planifiée" totalement discréditée de la bureaucratie, et que c'est l'alternative "démocratique" au système de la "direction administrative".

Ce n'est certainement pas l'appareil "restructuré" des syndicats qui va conduire les travailleurs dans une lutte pour une alternative ouvrière; cependant, sous la pression de la base, il est possible qu'il se transforme en une opposition loyale qui reprend en charge des revendications partielles des travailleurs. L'apparition d'une alternative ouvrière est suspendue à la formation d'un authentique mouvement indépendant des travailleurs. La grève des mineurs a donné une forte impulsion dans cette direction (que l'appareil syndical "restructuré" espère garder sous son contrôle).

Jonction entre les travailleurs

Get l'intelligentsia

Mais une telle alternative nécessite également un mouvement idéologique indépendant, structure qui sera plus difficile à mettre sur pied sans des contacts organiques avec la minorité marxiste de l'intelligentsia. La grève a clairement attiré l'attention des "mouvement informels" (principalement intellectuels) sur le potentiel politique des travailleurs. Le président du CS du Donet oblast s'est plaint, au plenum, de « l'activisme de diverses organisations extrémistes... qui voyaient constamment des émissaires dans le Donbass ». Le journal Sotsialisticheskaya industriya a fait rence méprisante à l'apparition dans le Katanga, pendant la grève des mineurs, de Boris Kagarlitski comme représentant du Front populaire (socialiste) de Mos-

Les conditions "objectives" semblent être en maturation. La grève des mineurs a créé les conditions politiques d'une organisation indépendante des travailleurs. Comme l'a montré le plenum, l'impact de la réforme a conduit les ouvriers à être de plus en plus critiques. Au cœur de cette grève, Gorbatchev s'est plaint que « récemment, l'augmentation de l'influence de positions de gauche dans de significatives strates sociales est devenu évidente. Des idées populistes, des spéculations gauchistes sur des revendications de justice sociale dans l'esprit de l'égalité universelle circulent de manière notable » (8).

Ce qui manque encore, c'est l'élément "subjectif", une direction avec un programme socialiste cohérent et crédible.

Octobre 1989

7) Sotsialisticheskaya industriya, 26 juillet 1989.

8) Trud, 19 juillet 1989.

Une erreur sur cette page ?