E STALINISME n'est pas russe par essence. C'est une dictature politique de la bureaucratie, lui assurant ses privilèges dans l'URSS tout entière (mais aussi en Roumanie, en Tchécoslovaquie, etc.) sur le dos des travailleurs et de la population russes et non-russes. Mais il s'est accompagné d'une domination nationale, dont le chauvinisme grand-russe était déjà dénoncé par Lénine peu avant sa mort; elle s'est accentuée lors de la Seconde Guerre mondiale avec les conséquences du pacte germano-soviétique (notamment l'annexion des Républiques baltes), puis la répression et la déportation de peuples entiers suspects en tant que tels de collaboration.
Chauvinisme russe
La remontée des nationalismes périphériques en Union soviétique, en réaction à l'oppression, a pu être exploitée par des fractions des bureaucraties régionales non moins corrompues que la bureaucratie grand-russe. Néanmoins, les privilèges de fait accordés à la langue et à la culture russes et le comportement arrogant et chauvin de la bureaucratie grand-russe, sur fond de nationalisme de grande puissance, constituent la cause fondamentale de la crise actuelle des rapports entre nationalités. Ensemble, avec les méfaits idéologiques, socio-économiques et écologiques de la dictature bureaucratique, ils expliquent la dynamique explosive de cette crise.
Les mouvements de masse nationaux, qui ont très souvent démarré sur le terrain écologique, se sont nourris des appels à la transparence et à l'autonomie lancés par les réformateurs. Ils ont parfois trouvé (au moins au départ) un soutien dans une partie de l'appareil réformateur, lui-même évoluant de façon tactique en fonction de la force populaire des mouvements et de leur dynamique.
C'est donc dans le cadre d'une crise globale et de réformes d'ensemble affectant toute l'Union soviétique que les mouvements nationaux se sont développés récemment, avec des contenus différents. Les mouvements "d'en bas" ont eu la possibilité d'exploiter les réformes "d'en haut" pour étaler leurs propres exigences.
Les grands mouvements de masse des peuples non russes ont, pour l'essentiel, exprimé de puissantes aspirations démocratiques et anti-bureaucratiques. On peut regrouper les revendications au contenu progressiste, en trois grands types de demandes :linguistiques et culturelles, partout où la langue
EN UNION SOVIETIQUE, Etat multinational, l'oppression nationale est un des aspects de l'oppression bureaucratique, qui suscite les mobilisations les plus grandes. Au-delà de sa dimension culturelle, elle pose la question du niveau où s'exerce le pouvoir: police, choix des investissements, contrôle de la pollution, etc.
Catherine VERLA
¡nationale a été étouffée ; socio-économiques et écologiques, remettant en cause les choix bureaucratiques des industries imposées du Centre ; politiques, dénonciation des crimes staliniens des peuples entiers après guerre et, plus généralement, luttes en faveur de la souveraineté nationale des
Républiques soviétiques.
Mais sont apparus aussi : des pressions pour une restauration capitaliste, développées ; des conflits interbureaucratiques tentant d'exploiter les différents nationalismes, pour renforcer le pouvoir bureaucratique local ; des courants intégristes, racistes, ainsi que de véritables pogroms parfois exercés par des nationalités non russes (elles- mêmes opprimées) contre leurs propres minorités ; et enfin, le mouvement Pagrand-russe, vieux-slave, xénophobe et
Droit à l'auto-détermination Une solution correcte de la question l'abolition de tous privilèges nationaux ou linguistiques, et de toutes formes de tutelle exercées sur la moindre nation ou ethnie, mais aussi une réparation des torts séculaires de l'oppression nationale ou raciale, par une "action positive"
en faveur des nations et minorités opprimées, de manière à faciliter leur affranchissement dans tous les domaines.
Alors seulement, pourra s'établir une stricte égalité entre toutes les nations, toutes les langues et toutes les ethnies.
La domination de la langue russe exige une protection particulière des langues non russes : le statut de langue d'Etat doit assurer que la langue des républiques non russes soit effectivement utilisée dans la vie politique et culturelle.
Ceci ne signifie nullement l'acceptation d'une quelconque notion réactionnaire d'Etat ethniquement pur ou de citoyens de second rang : dès lors qu'ils sont résidents stables, tous les individus, quelle que soit leur nationalité d'origine, doi-
Event avoir les mêmes droits que tous les citoyens de la République. Pour être viable, l'adhésion à un Etat multinational doit être librement et démocratiquement décidée et librement réversible. Ce jugement fondamental implique la défense inconditionnelle du droit des nations opprimées à l'autodétermination, donc le droit à l'indépendance étatique. Celle-ci n'est pas la seule, ni forcément la meilleure réponse en terme de souveraineté. C'est en tout état de cause aux populations concernées de choisir librement et démocratiquement leur avenir, c'est-à-dire le cadre qui leur paraît le mieux permettre de défendre leurs aspirations culturelles, politiques et socio-économiques. Cela peut d'ailleurs changer très vite en fonction des conditions politiques de lutte.
Des républiques souveraines
Une fédération ou confédération d'Union de républiques socialistes soviéeffectivement souveraines pourra exister que sur la base de la plus large démocratie socialiste. Tout vestige du pouvoir stalinien doit donc être balayé par une révolution politique, avec le développement de l'auto-organisation de masse des travailleurs. La portée antibureaucratique des mouvements nationaux se mesurera par conséquent à leur capacité de stimuler et soutenir une telle auto-organisation, dans une URSS où le prolétariat représente désormais la majorité de la population active.
Ice point de vue, le récent Congrès du mouvement populaire ukrainien pour la restructuration (voir pages suivantes) puise sa force dans l'unité qui s'y est affirmée entre les représentants ouvriers de la grande lutte des mineurs et les différentes composantes du mouvement national ukrainien. Les concluprogrammatiques du Congrès illustrent la transformation profonde de l'Ukraine depuis des décennies de pouvoir bureaucratique, et le contexte politique présent : à la différence des années 30, la société ukrainienne est marquée, aujourd'hui, par une classe ouvrière puissante et russifiée, dont la logique est d'abord une lutte contre la bureaucratie à l'échelle de la République et de l'Union qui converge avec les grèves ouvrières en Russie même. La souveraineté nationale dans le cadre de l'Union soviétique est une des dimensions de cette lutte. La démocratie ouvrière sera réciproquement la condition d'une réelle souveraineté. Aujourd'hui, les deux objectifs doivent et peuvent être simultanément à l'ordre du jour.