Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

UNION SOVIETIQUE

Menaces de guerre au Caucase

· Inprecor n° 296, 30 octobre 1989 · p. 16-17, 17 · 1 721 mots

URSS et Russie Syndicalisme Grèce et Turquie

«L'ARMENIE ET L'AZERBAIDJAN sont au bord de la guerre I », a déclaré Aradi Volsky, président du comité spécial mis en place pour diriger le Nagorny Karabakh (voir encadré ci-contre), lors du plenum du Parti communiste d'Union soviétique (PCUS) de septembre dernier. Malgré ce signal d'alarme, les informations

Menaces de guerre

au Caucase

sur le conflit restent rares, en particulier en ce qui concerne l'évolution des forces politiques en présence. Gerry FOLEY

LES ASSOCIATIONS indépendantes des deux républiques ont demandé aux jeunes de ces nationalités de ne plus servir dans l'armée soviétique. Les comités du Karabakh ont appelé à la formation d'unités d'auto-défense dans les villages. La presse soviétique a rapporté que des groupes armés auraient été repérés. Des soldats soviétiques ont été tués. Dans la région autonome du Nagorny-Karabakh, le Congrès des représentants plénipotentiaires du peuple, une organisation indépendante appuyée par la population arménienne, veut être reconnu comme pouvoir légal. 10 000 membres des troupes du ministère de l'Intérieur ont déjà été déployés dans cette région, soit un soldat pour trente-deux habitants.

Au sujet du blocus par l'Azerbaïdjan de tous les trains à destination de l'Arménie, Leila Yunusova, une dirigeante du Front populaire azéri, a déclaré aux Nouvelles de Moscou : « La décision de la grève des cheminots a été prise par le Front populaire et non par le Soviet suprême. Nos conditions pour la cessation de cette grève sont maintenues : l'Arménie doit, avant tout, renoncer à ses pré-

Nagorny-Karabakh. Il ne s'agit pas d'un "blocus": nous avons simplement cessé de livrer à l'Arménie ce que nous lui cédions gratuitement jusqu'ici, c'est-a-dire notre pétrole et nos denrées alimentaires. »

Cependant, les Nouvelles de Moscou ont remarqué que, selon les chiffres du fonds officiel chargé d'approvisionner l'Arménie, seulement 3 à 4 % des marchandises qui arrivaient en Arménie, avant le blocus, étaient des produits azerbaïdjanais ; mais environ 85 % des cargaisons à destination de l'Arménie passent par l'Azerbaïdjan.

En référence à la réponse des Arméniens du Nagorny-Karabakh aux nouvelles lois votées par le Soviet suprême d'Azerbaïdjan, Leila Yunusova a précisé: « Ceux qui ne sont pas satisfaits pourront regagner l'Arménie. Nous installerons à leur place des réfugiés sans

Les Nouvelles de Moscou ont également rapporté des rumeurs fantasmagoriques circulant en Azerbaidjan, selon lesquelles les Arméniens eux-mêmes attaqueraient les trains se rendant en Arménie ! D'après un autre dirigeant du Front azéri, Khikmet Gadzhi-Zade : " Ce n'est pas si incroyable que ça. Les Arméniens y trouvent leur compte en ayant l'air maltraités. Ils auraient voulu que les trains ne circulent pas et que des troupes soient envoyées chez nous. D'ailleurs, je n'exclue pas une réaction spontanée due au stress. »

Blocus ferroviaire

Il est indubitable que le Front azéri apparaît comme une structure militante bien plus anti-Arménienne que ne le sont le PC azerbaïdjanais ou la direction de la République. Cela montre aussi clairement que le blocus des trains pour l'Arménie et le Nagorny-Karabakh est organisé par le Front. Avec une inconscience totale, les dirigeants du Front azéri offrent donc à Moscou un prétexte idéal pour intervenir militairement quand ils le veulent.

Les dirigeants arméniens indépendants, au contraire, sont relativement conscients de cela. Ainsi, Levon Ter Pétrossian, un dirigeant des Comités Karabakh, a expliqué que « si le blocus se poursuit, cela ne peut être qu'avec l'approbation de Moscou. Les déclarations alarmistes de Volsky, avec lequel nous avons été en contact plusieurs fois, ont une base réelle : la situation est en effet très tendue, l'approvisionnement de l'Arménie et du Karabakh est dans un état cou poursuit des objectifs politiques bien particuliers qui n'ont rien à voir avec l'Azerbaïdjan. Il s'agit de faire pression sur l'Arménie, une nouvelle fois, de l'amener à renoncer à la conception de la perestroika telle que les Arméniens l'ont exprimée pour la première fois en URSS, c'est-à-dire la démocratisation par le bas et non par le haut ».

Interrogé en particulier sur l'attitude du Front azéri, Ter Pétrossian a répondu : " J'ai, en effet, beaucoup de mal à expliquer la position du Front populaire azéri. C'est une énigme qu'en un an et demi aucune voix ne se soit élevée en Azerbaïdjan (et non seulement à Moscou) pour condamner les crimes de Soumgait (2). Il y a une dizaine de jours, une délégation du Comité Karabakh a rencontré, à Moscou,des dirigeants du Front populaire azéri, (...) sans résultats tangibles. Ils ont en effet la même position que le pouvoir azerbaïdjanais : aucune concession, pas même un élargissement éventuel de l'autonomie du Karabakh. On est dans la droite ligne d'une politique ultra-nationaliste encouragée depuis 69 ans, et qui se résume a obliger les Arméniens à quitter le Haut-Karabakh. C'est cette politique systématique, et non une prétendue "hostilité populaire" anti-arménienne, qui est à l'origine des difficultés actuelles. »

Slogans pan-turquistes et pan-islamiques

Le Front azéri s'est développé à la suite des manifestations de masse anti-arméniennes de novembre et décembre 1988, encouragées par les autorités azéris, et probablement aussi soviétiques. Ces manifestations sont devenues incontrôlables, du point de vue de Moscou. Selon la presse soviétique, prononcé des slogans anti-soviétiques, nationalistes certains dirigeants azéris ont été emprisonnés. Mais ces manifestations ont favorisé le développement d'une ambiance chauvine que seule une direction très autoritaire et consciente

Apparemment, au moins la majorité de la direction du Front a choisi la voie la plus facile : essayer de faire de la surenchère sur le chauvinisme des autorités azéries qui se sont alliées à l'aile conservatrice du PCUS. La figure de proue des conservateurs, Igor Ligatchev, a offert son appui inconditionnel au gouvernement azerbaïdjanais dans sa position sur le Nagorny-Karabakh.

Cependant, il semble évident qu'un réel conflit a opposé les autorités azéries et le Front. La grève générale qui a débuté à l'appel du Front, le 4 septembre dernier à Bakou, ne s'est achevée que lorsque le gouvernement a accepté de lui octroyer une reconnaissance légale. Certaines revendications de cette grève étaient d'ordre démocratique : « Reconnaissance du Front populaire d'Azerbaïdjan en tant qu'organisation

1) Libération, 3 octobre 1989.

2) Le 28 février 1988, un pogrom a été déclenché à Soumgait, en Azerbaïdjan, contre la population arménienne. Le bilan officiel, très contesté, fait état de 32 morts, 197 blessés, 12 viols, etc.

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sociale ; libération des prisonniers et arrêt des poursuites contre ceux qui ont été arrêtés lors des regroupements de masse de novembre dernier; annulation du résultat des élections des députés du peuple de l'URSS qui se sont déroulées sous le couvre-feu ; fin du couvre-feu et tenue de nouvelles élections. »

Le Front a également avancé des revendications de souveraineté nationale, similaires à celles des Fronts populaires des Pays baltes, qui ont ensuite été adoptées par le Soviet suprême azéri.

Dans une interview publiée le 29 septembre dans les Nouvelles de Moscou, Yunusova déclare : « Et la session a dû satisfaire aussi notre revendication d'enregistrer la loi sur la souveraineté nationale, proposée en discussion publique. Cette loi a été adoptée à la séance du 23 août dernier. Désormais, les décisions du gouvernement d'URSS n'entreront en vigueur sur le territoire de l'Azerbaïdjan qu'après avoir été validées par le Soviet suprême de cette République ».

Elle ajoute qu'à un moment, « le Premier secrétaire du Comité central du PC d'Azerbaïdjan a même ordonné au procureur d'arrêter les membres du Front populaire qui se trouvaient dans la salle. Tout le personnel des entreprises qui suivait les émissions de télévision en direct s'est alors immédiatement mis en grève.». Cela montre un réel et profond conflit entre le Front et les autorités azéries alliées aux conservateurs.

Le poids du Front azéri dans les luttes

Comme les autorités des Républiques d'Ukraine et de Biélorussie, les chefs du Parti en Azerbaïdjan étaient réticents à la formation d'un front populaire indépendant. La reconnaissance officielle a finalement été accordée un an après celle des Fronts des Pays baltes, et uniquement après une action de masse d'une importance comparable des rassemblements et des grèves en Arménie. Par ailleurs, le Front a une autorité totale sur les travailleurs des chemins de fer et lors de la grève générale de septembre, il a également prouvé son autorité sur les travailleurs de Bakou. Cependant, le Front azéri a beaucoup, et peut-être tout, à perdre si ses actions aveugles contre les Arméniens ouvrent la voie à un éclatement central.

années d'expérience ont montré que dans les conflits nationaux entre Arméniens et Turcs, le Kremlin se rangeait normalement aux côtés de ces derniers. Le poids démographique stratégique des peuples de culture musulmane en URSS est beaucoup plus grand que celui des Arméniens. Les relations diplomatiques et avec la Turquie jouent aussi un rôle. Cependant, la seule chose qui pourrait faire pencher Moscou vers l'Arménie serait la croissance d'un pan-turquisme agressif. L'Arménie et la Géorgie forment une barrière entre les Turcs soviétiques et la Turquie. Lors du blocus, notamment, il

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Arméniens, Azéris, frères ennemis

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paraît que des travailleurs des chemins de fer azéris ont également arrêté l'apqu'il aurait pu être, ensuite,

En revanche, malgré le chauvinisme de masse très développé qui règne en Azerbaïdjan, toutes les prises de positions connues des dirigeants des Comités Karabakh indiquent que le mouvement arménien n'est pas tombé dans le piège d'une alliance avec Moscou contre l'Azerbaïdjan (à part des prises de positions individuelles éventuelles, ce qui est presque inévitable, en particulier depuis que les Comités Karabakh n'ont plus le droit agir ouvertement pour imposer leur discipline à la population). Les résolutions du Congrès des représentants mandatés par le peuple du Nagorny-Karabakh prenaient la forme d'un appel au peuple azéri (Pravda du 23

En fait, culturellement, le peuple azéri, comme les autres peuples d'héritage musulman, est plus opprimé que les Arméniens. Alors qu'en Arménie les droits formels de la langue locale ont eu une certaine réalité, cela n'a pas été le cas en Azerbaïdjan (voir encadré). Par ailleurs, sur le plan matériel, les peuples d'Asie centrale sont aussi restés loin derrière les peuples ayant un héritage chré-

Le destin du Nagorny-Karabakh ne va absolument pas modifier les conditions de l'oppression nationale des Azéris ou des peuples de souche musulmane en général. Ils ne pourront se libérer que par une alliance avec les forces anti-bureaucratiques en Russie et les mouvements des autres peuples opprimés de l'Union soviétique, ce que les Arméniens semblent être en train de réaliser. Mais cela sera inévitablement un processus difficile.

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