Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

RDA

"Réunification allemande" ou révolution politique ?

· Inprecor n° 296, 30 octobre 1989 · p. 4-5 · 1 989 mots

Allemagne Europe de l'Est Stalinisme Pologne

est-allemand), a été obligé de sacrifier son chef, Erich Honecker qui a dû démissionner. Egon Krenz, son successeur, n'est qu'un opportuniste notoire qui a déjà prouvé, en d'autres occasions, qu'il était disposé à adopter la ligne dure (il n'avait notamment, pas hésité à approuver le massacre de Tiananmen). Cependant, adopté une attitude analogue et s'opposent, dès lors, à toute remise en question, aujourd'hui, des frontières de la RDA. Dans les conditions actuelles, pareille remise en question impliquerait, en pratique, l'absorption de la RDA par la RFA impérialiste et par l'Europe des trusts.

C'est la première fois, depuis 1920, que la classe ouvrière allemande apparaît ainsi sur la scène politique européenne avec sa force unie, une indépendance de classe et un potentiel anticapitaliste, même si elle manque de vues claires sur le débouché de cette prise de position. Cette prise de position du mouvement ouvrier et de toute l'extrême gauche de RFA, rejoignant celle des masses de RDA elles-mêmes, est pleinement conforme aux intérêts de classe du prolétariat. Les travailleurs de RDA ont, aujourd'hui, la possibilité de modifier radicalement la situation en leur faveur, beaucoup plus radicalement que ceux de RFA. Ce qui est à l'ordre du jour, dans l'immédiat, c'est le renversement de la bureaucratie est-allemande.

Un immense espoir

Une RDA socialiste et démocratique pourrait devenir ensuite un levier pour une Allemagne et une Europe socia listes. Si les travailleurs de RDA arrachaient liberté, démocratie et souveraineté politiques ; instauraient l'autogestion ouvrière dans leurs entreprises ; généralisaient l'activité d'organismes de démocratie directe ; mettaient en place un contrôle ouvrier et populaire qui assure la protection effective de l'environnement; supprimaient l'armée permanente ; introduisaient immédiatement la semaine des 35 heures, alors la RDA socialiste et démocratique deviendrait un pôle d'attraction puissant pour les masses laborieuses, pour la jeunesse, pour les mouvements écologistes et pacimême en URSS

Alors un immense espoir se lèverait de par le monde. Alors un modèle de socialisme attrayant s'opposerait en pratique à la faillite conjointe du despotisme stalinien et de la social-démocratie gérant la crise capitaliste. Alors tout le vacarme sur "la fin du communisme" et "la fin du socialisme" s'évanouirait du jour au lendemain.

Ce n'est encore qu'un espoir. Ce n'est encore qu'une possibilité parmi beaucoup d'autres. Mais ce lundi 30 octobre, 300 000 personnes étaient de nouveau dans la rue à Leipzig. A Schwerin, une ville de 100 000 habitants, ce sont 80 000 personnes qui manifestaient ce soir. Samedi prochain (5 novembre), c'est un million de personnes qui sont attendues à Berlin. Il faut saisir la chance ouverte d'une victoire en RDA et remporter cette victoire décisive contre la bureaucratie et contre l'impérialisme.

"Réunification allemande" ou révolution politique ?

LE PARTI socialiste unifié (SED, Parti communiste dans la situation actuelle, face au puissant mouvement de masse, Egon Krenz et la direction du SED ont décidé d'opter pour une "ligne souple".

Winfried WOLF

CETTE décision signifie, dans l'immédiat, que ceux qui le veulent peuvent quitter le pays. Un peu plus tard

- Juste après la répression de la première semaine d'octobre - la direction est- allemande déclarait que les manifestants pouvaient manifester.

Aujourd'hui, à la fin de ce mois d'octobre crucial, cette "ligne souple" prend une autre tournure : le SED cherche à s'installer à la tête du mouvement, à discuter, à y prendre part et à s'orienter vers une

RDA "réformée", ou même transformée.

Cela implique une dialectique nouvelle entre opportunisme, réformes bureaucratiques et mouvement de masse.

Une dynamique nouvelle est ouverte, qui tend à devenir autonome et à échapper au contrôle des initiateurs du tournant en RDA. D'une certaine manière, les dirigeants est-allemands devraient accomplir, en quelques semaines, ce que Gorbatchev a réalisé en trois ans.

Ils se sont engagés dans une course contre la montre.

Les conditions de départ

En RDA, les conditions de départ de cette course sont, sous certains aspects, particulières. Tout d'abord, il faut souligner une relative stabilité économique. Le niveau de vie en RDA est le plus élevé de tous les pays du Pacte de Varsovie. Selon les statistiques de l'ONU, il serait même plus élevé que celui du Portugal et presque comparable à celui de la Grande-Bretagne. Les données principales concernant la politique sociale

— mortalité enfantine, alimentation, alphabétisation, pourcentage de médecins et de lits d'hôpitaux, etc. — situent la RDA parmi les pays industrialisés les plus avancés, aussi bien capitalistes que post-capitalistes.

Le deuxième facteur particulier est l'influence (beaucoup plus forte que dans n'importe quel autre pays du Pacte de Varsovie) exercée par l'impérialisme occidental. Dans ce pays, aucune censure n'est réellement efficace. Jusqu'à la mi-octobre 1989, les médias est-allemands étaient certes soumis à une très stricte censure, mais tout le monde pouvait suivre les émissions de la télévision et de la radio ouest-allemandes. Selon les statistiques, jusqu'à la fin du mois d'octobre, ces émissions étaient beaucoup plus suivies que d'habitude.

Enfin, il existe des relations très étroites entre la RDA et la République fédérale d'Allemagne (RFA): quelques millions de personnes dans les deux pays sont unies par des liens familiaux ; la culture, ainsi que l'histoire du mouvement ouvrier sont communes.

Fuites de masse

Globalement, en 1989, 180 000 personnes ont quitté la RDA pour s'installer en RFA, la plupart légalement (c'est-àdire avec un permis d'émigration). II s'agit d'un chiffre record depuis la construction du Mur de Berlin, en 1961.

Une des causes décisives de cette émigration massive se trouve certainement dans la situation politique de la RDA, dans le manque de perspectives et dans le manque des droits démocratiques les plus élémentaires. Avec le changement des données politiques en Hongrie et en Pologne et, surtout, depuis que la Tchécoslovaquie a renoncé à jouer son rôle de cerbère de Berlin-Est, les digues se sont soudain ouvertes, et des dizaines de milliers de citoyens est-allemands ont saisi l'occasion de s'en-

Cependant, il y a trois aspects particuliers de ce mouvement migratoire qu'il ne faut pas surestimer :

Page 5

TOI AUSSI ? 118)

a) Le gouvernement de RFA mène une politique systématique pour développer l'immigration en provenance de RDA, ainsi que celle des "Allemands de souche" ressortissants de Pologne, de Roumanie et d'Union soviétique.

Ainsi, la RFA ne reconnait aucune citoyenneté est-allemande. conséquences très concrètes : chaque citoyen est-allemand se présentant dans n'importe quelle ambassade dans le monde obtient immédiatement, sans aucune démarche, un passeport ouest-allemand, et devient ainsi un citoyen de ce pays. Dès qu'ils arrivent en RFA, les fugitifs est-allemands obtiennent immédiatement le statut de "chômeurs", ce qui leur permet de bénéficier de plusieurs aides sociales et de toucher une indemnité mensuelle de chômage qui va de 1 800 à 2 000 marks (pour les adultes). Il faut ajouter que seule la moitié des deux millions de chômeurs ouest-allemands perçoivent une telle indemnité, tandis que l'autre moitié doit se débrouiller avec une aide sociale mensuelle de 600 à 800 marks. C'est une discrimination ouverte qui dévoile une politique favorisant les immigrés de RDA.

De plus, il faut rappeler que 100 000 exilés provenant d'autres régions du monde ont cherché refuge en RFA, mais ont été refoulés. Pourtant, nombre de ces réfugiés s'était expatrié pour des raisons liées entre autres à la politique étrangère ouest-allemande (ainsi, l'exportation d'armes, lors de la guerre du Golfe, a éu pour conséquence la fuite des Kurdes d'Irak).

b) Ce sont surtout des techniciens spécialisés qui, grâce à des stimulants matériels non négligeables, quittent la RDA. Parmi les nouveaux arrivés, on compte plusieurs milliers de médecins et d'enseignants. La différence de revenu de ces catégories entre les deux pays est assez importante : en RFA, ils peuvent gagner entre trois et cinq fois plus qu'en RDA. La fuite massive de citoyens qualifiés pose actuellement d'énormes problèmes à l'Etat est-allemand.

c) Le nombre de ceux qui quittent la RDA est certes très élevé. Cependant, si l'on considère les avantages matériels

RFA dont ils peuvent bénéficier, cela ne devient plus "étonnant", mais presque "normal". Par exemple, en 1989, 50 000 personnes ont quitté la République d'irlande. La plupart des émigrants irlandais se dirigent vers les Etats-Unis ou vers la Grande-Bretagne, où ils trouvent souvent des travaux illégaux. Pourtant, ces pays n'encouragent pas cette immigration qui est plutôt le produit d'un taux de chômage très élevé (20 % en moyenne et 50 % parmi les jeunes). La presse internationale — y compris celle de gauche — ne parle pas de cette "fuite de

, pourtant proportionnellement plus importante que celle de RDA. En fait, le cas irlandais ne concerne pas le conflit Est-Ouest et, de plus, en parler risquerait de briser l'harmonie censée caractériser l'Europe de 1992.

Une question nationale ?

Actuellement, la "question nationale" est revenue à l'ordre du jour en RFA, à la suite des récents développements en RDA. On en vient à parler à nouveau de "réunification". Une série de gouvernements impérialistes, en premier lieu l'administration américaine, ont déjà manifesté leur adhésion à cet objectif. Même dans certains milieux de gauche en dehors de la RFA, on parle d'une "question nationale ouverte" , en découvrant parfois des potentialités révolutionnaires à un tel projet de "réunification".

Ce qui frappe d'emblée dans cette approche est son caractère a-historique. La réunification de l'Allemagne — non seulement de la RFA et de la RDA, mais la création d'un nouveau Reich allemand avec les mêmes frontières qu'en 1937 — est le but déclaré de la Constitution de Bonn. Or, l'Allemagne de 1937 englobait une grande partie de la Pologne, une partie de l'Union soviétique et de la Tchécoslovaquie actuelles, en plus de la RFA et de la RDA. Evidemment, pendant longtemps ce "revanchisme" ne fut pas mis en avant par la politique gouvernementale ouest-allemande. Cependant, il ne fut pas abandonné non plus.

social-démocrate (SPD) lui-même ne l'a pas remis en question à l'époque de la nouvelle "politique de l'Est" (Ostpolitik), sous les gouvernements de W. Brandt et de H. Schmidt.

D'ailleurs, ce "revanchisme" est lié à la nature même de l'impérialisme. La politique des premiers gouvernements ouest-allemands fut de bâtir une armée puissante, d'entrer dans l'OTAN, de développer le réarmement, afin de favoriser l"'intégration occidentale", et aussi de créer les conditions pour revendiquer le retour à l'Allemagne des frontières de 1937. Toutes les hypothèses formulées dans les années 50 concernant une Allemagne neutre et démilitarisée furent repoussées. Le but ouvert et explicite demeure celui d'une "grande Allemagne" (Grossdeutschland) impérialiste et surarmée. Ce but est poursuivi, aujourd'hui, dans des conditions de crise économique profonde dans les pays du Pacte de Varsovie, et dans le cadre d'une concurrence inter-impérialiste accrue, où l'imd'une force croissante et peut jouer un

En discutant de l'hypothèse d'une réunification entre RFA et RDA, il faut, tout d'abord, souligner qu'il ne s'agit pas de la revendication d'une nation ou d'une minorité opprimée, mais d'un projet concernant deux Etats qui occupent une place centrale au sein de leurs blocs respectifs, à l'Ouest et à l'Est. Ensemble, ces deux Etats constitueraient une des plus grandes puissances de toute l'Eu-

Le problème de cette réunification ne se pose pas en termes abstraits, mais concrets. Le seul projet que l'on puisse actuellement envisager est celui de la réunification d'une Allemagne impérialiste. Tout le reste n'est qu'abstraction. Une Allemagne impérialiste unifiée signifierait un renforcement de l'impérialisme en général, et de l'impérialisme allemand en particulier. Aucune politique socialiste ou même démocratique ne peut souhaiter un tel renforcement des positions des plus forts aux dépens des plus faibles.

C'est dans ce contexte que se situe la diplomatie du "revanchisme". Il est tout à fait évident que la "question nationale allemande" n'est qu'un instrument de l'impérialisme contre les pays postcapitalistes. Cela explique pourquoi, jusqu'à maintenant, les groupes oppositionnels anti-bureaucratiques de la RDA se sont opposés au mot d'ordre d'une "réunification" allemande.

Pour les socialistes révolutionnaires ce projet de "réunification" n'est qu'un aspect d'une offensive impérialiste qu'il faut combattre. La réelle tâche à l'ordre du jour, aujourd'hui, est de soutenir le mouanti-bureaucratique en RDA. d'autres occasions : en Tchécoslovaquie en 1968 et en Pologne en 1980-1981. •

Köln, 30 octobre 1989

Une erreur sur cette page ?