Inprecor 1974–2004

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EL SALVADOR

Chronique d'une offensive annoncée

· Inprecor n° 298, 27 novembre 1989 · p. 5-7 · 2 390 mots

El Salvador Nicaragua URSS et Russie Amérique centrale

LE PLUS PETIT des cinq pays d'Amérique centrale (21 000 km2, à peine les deux-tiers de la Belgique), El Salvador, comme ses mouvement populaire. Ainsi, en janvier 1932, une insurrection personnes par l'armée, annihilant le mouvement populaire pour plusieurs décennies. Dictatures militaires ou gouvernements

Après la victoire de la révolution sandiniste au Nicaragua, en

1979, et face à la formation de groupes révolutionnaires et d'un région, ont aussitôt décuplé leur aide économique et militaire au gouvernement salvadorien. Depuis cette date, le pays s'est enfoncé dans une guerre civile larvée, mais meurtrière (70 000 morts à ce jour), entre l'armée gouvernementale et les forces révolutionnaires, regroupées dans le Front Farabundo Marti de

Chronique d'une offensive annoncée voisins, fait partie de l'"arrière cour" des Etats-Unis.

L'oligarchie et l'armée, au pouvoir dans le pays depuis le dix-neuvième siècle, ont toujours réprimé sauvagement le paysanne générale s'est soldée par le massacre de 30 000 civils "fantoches" se sont succédés, avec la bénédiction du

"grand frère" nord-américain.

mouvement de masse puissant au Salvador, les Etats-Unis, effrayés par la perspective d'un embrasement général de la libération nationale (FMLN).

Arnold BERTHU

1970 : Constitution des

Forces populaires de libération Farabundo Marti (FPL), à partir d'une scission du Parti communiste salvadorien (PCS)

qui menait une politique électoraliste et étapiste.

Parmi les fondateurs des

FPL, se trouvaient Salvador Caetano

Carpio (ex-secrétaire du PCS) et Ana

Maria, future commandante de la guérilla et fondatrice du syndicat lutte de des enseignants, l'Association classe nationale des enseignants salvadoriens

(ANDES) (1).

1972 : Formation du Parti de la révolution socialiste (PRS) et de sa branche armée, l'Armée révolutionnaire du peuple (ERP), à partir des milieux chrétiens radicalisés.

1974-1975 : Une scission du PRS-

ERP crée la Résistance nationale, dont le bras armé s'appelle les Forces armées de libération nationale (FARN), dirigées par le poète Roque Dalton.

Février 1977 : Le général Romero est élu président à la suite d'élections truquées.

1978 : Création du Parti révolutionnaire des travailleurs centraméricains

1 (PRTC), qui veut se construire l'échelle centraméricaine et dispose, de fait, d'un répondant au Honduras.

Ces quatre organisations se réclament du marxisme et s'inspirent des leçons des révolutions cubaine et vietnamienne. Elles optent donc pour la lutte armée, pour la liaison entre les tâches de libération nationale et celles à caractère socialiste et effectuent progressivement un dépassement des théories foquistes (2) sur la base des échecs des guérillas d'Amérique du Sud, tant urbaines que rurales.

Ces organisations se définissent en porte-à-faux par rapport à la ligne suivie par le Parti communiste salvadorien. Avec la montée des luttes des masses salvadoriennes, chacune constitue son organisation à caractère de masse, mais elles maintiennent entre elles des relations de concurrence quelques fois très prononcées. Néanmoins, dès 1978, les organisations révolutionnaires ont quasiment conquis l'hégémonie sur l'essentiel du mouvement de masse.

Octobre 1979 : Suite à la révolution sandiniste au Nicaragua en juillet, et

1) La commandante Ana Maria a été assassinée en avril 1983 à Managua, par des militants des FPL. A la suite de cet assassinat, Salvador Caetano Carpio, connu comme le "commandant Marcial" s'est suicidé. Voir Inprecor numéro 150, du 23 mai 1983

2) Vulgarisation erronée de la stratégie castriste du "foco", foyer révolutionnaire de lutte armée, à partir duquel s'etfectue la révolution.

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dans un contexte de montée des luttes des masses, un coup d'Etat militaire est effectué par certains secteurs de l'armée contre la dictature du général Romero et est mise en place une Junte de gouvernement de civils et de militaires, soutenue par le Parti démocrate-chrétien (PDC), le Mouvement national révolutionnaire de Guillermo Ungo (actuel président du Front démocratique révolutionnaire, FDR), et du Parti communiste salvadorien. Cette junte bénéficie de l'aval des Etats-Unis de Carter, et d'une partie de la Chambre patronale, qui y voient l'alternative à une solution révolutionnaire de type nicaraguayen. Cette junte met en œuvre des réformes radicales.

Les quatre organisations révolutionnaires (FLP, ERP, FARN et PRTC) optent pour une opposition irréductible à la junte. Elles passent ainsi leur baptême du feu : en déjouant le piège politique réformiste, elles ont sauvé la perspective

Janvler 1980 : La junte entre en crise face au développement du mouvement de masse et à la radicalisation à droite des forces armées qui répriment le mouvement. La montée révolutionnaire radicalise fortement l'Eglise, et ce jusqu'à son sommet. Monseigneur Romero, archevêque de San Salvador, prend fait et cause pour le mouvement de masse et lance des appels aux soldats du rang pour qu'ils refusent de réprimer la

24 mars 1980 : Mgr Romero est assassiné en pleine homélie par les escadrons de la mort (menés par le major d'Aubuisson, dirigeant de l'Alliance républicaine nationale, ARENA, formation d'extrême droite), partie intégrante de l'armée. Une répression de massive se développe.

Févrler-mars 1980 : Le Parti communiste salvadorien (PCS) effectue un tournant à 180° (unique en Amérique latine) et opte pour la lutte armée. Son secrétaire général, Shafik Handal (aujourd'hui commandant du FMLN), dans une autocritique qui fera date, déclare en substance, que le PCS doit changer de perspective stratégique en définissant la révolution comme une combinaison entre tâches de libération nationale, tâches démocratiques et début de transformation socialiste. Il ajoute que c'est le seul moyen d'éviter que se reproduise, au Salvador, l'expérience nicaraguayenne où le PCdN (Parti socialiste du Nicaragua, pro-Moscou) s'est retrouvé contre le cours de la révoltuion (3).

Avrll 1980 : Constitution du Front démocratique révolutionnaire (FDR), à partir de l'ancienne composante de gauche de la junte des civils et des militaires, constituée par le Mouvement national révolutionnaire (MNR) et une scission du PDC, le Mouvement populaire social-chrétien (MPSC) dirigée par Ruben Zamora.

Mai 1980 : Progressivement, les organisations révolutionnaires ont réussi à dépasser leurs divisions, et se mettent d'accord pour constituer une Direction révolutionnaire unifiée (DRU).

Octobre 1980 : Les organisations révolutionnaires leurs efforts et forment le Front Farabundo Marti de libération nationale (FMLN).

Dernier trimestre 1980 : La répression atteint un sommet, beaucoup de cadres révolutionnaires urbains doivent se replier dans la guérilla ou dans la

Janvier 1981 : Le FMLN lance une ment comme décisive. Les masses qui ont participé de manière massive, tout au long de l'année 1980, aux différentes grèves générales ont été lées par la réet elles ne sont plus en état de se soulever. Après avoir réussi à prendre certaines villes clés, le FMLN organise le repli, huit jours après le début de l'offen-

1981/1984 : La bourgeoisie continue à miser sur la répression massive (40 000 morts entre 1979 et 1983, et plus d'un million de départs vers le Honduras et le Nicaragua). Le pays est dirigé par une alliance entre ARENA et le Parti de conciliation nationale (PCN), tous deux étroitement liés à l'armée qui joue un rôle politique central. Le FMLN construit, pendant cette période, une véritable armée révolutionnaire, prend le contrôle de 20 à 25 % du territoire et commence à reprendre pied dans les villes. Il adopte une politique combinant pression militaire et travail de réorganisation des masses, ainsi qu'une proposition de dialogue et de négociation avec le régime, tout en maintenant la perspecstratégique insurrectionnelle. Jamais il n'envisage le dépôt des armes * avant que des changements structurels visant à traiter l'injustice sociale à la racine ne soient mis en œuvre ».

L'impérialisme américain empêche la réélection d'ARENA en donnant un appui massif au candidat du Parti démocrate-chrétien, Napoleon Duarte, appliquant ainsi la politique dite de Guerre de basse intensité : mise en place d'un espace démocratique limité, engagement à appliquer la deuxième phase de la réforme agraire décrétée par la junte d'octobre 1979, etc., tout en poursuivant la guerre contre le FMLN, et en réprimant de manière sélective le mouve1984 /1989 : On assiste à la recomposition du mouvement de masse, qui aboutit à la constitution l'Union nationale des vailleurs salvadoriens (UNTS), en février 1986. L'UNTS regroupe un large spectre d'organisations de masse : syndicats d'industrie, de services, mouvements coopératifs enseignants, étudiants, de chômeurs, etc. Les communautés chrétiennes de base se développent également et il s'organise un mouvement de retour des réfugiés vers les zones sous contrôle du FMLN, surtout à partir Le projet des Etats-Unis autour de Duarte s'effrite rapidement : les réformes ne sont pas réalisées, une partie des organisations sociales-chrétiennes retirent leur appui au PDC, la misère se développe, l'UNTS gagne du terrain, le FMLN accroit ses activités militaires et reconquiert une implantation importante dans les villes. C'est dans ce contexte qu'intervient la victoire d'ARENA aux élections législatives de mars 1988, puis à l'élection présidentielle de mars 1989. Le vote en faveur d'ARENA est surtout un vote contre le PDC (qui se présente divisé à l'élection). Afin de séduire les Etats-Unis, ARENA présente comme candidat à la présidence Alfredo Cristiani, réputé "modéré" par rapport à la frange dure du parti, regroupée autour de d'Aubuisson. Le FMLN boycotte l'élection présidentielle de mars 1989, alors que le FDR, engagé dans une alliance électorale de gauche (Convergence démocratique) y participe (4), mais ne recueille qu'un faible pourcentage des voix (environ 4 %). Cette attitude discordante entre les deux alliés créé temporairement quelques frictions, mais malgré cela l'alliance FDR-FMLN

3) Voir Quatrième internationale, numéro 11, juin-juillet-août 1983.

4) Exilés pendant des années, les dirigeants du FDR, Guillermo Ungo du MNR et Ruben Zamora du MPSC, sont rentres au Salvador fin 1988, grâce, comme ils le déclarent eux-mêmes, à la force militaire du FMLN.

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se maintient (5). Par ailleurs, le taux de participation électorale est plus faible qu'en 1984, le boycott du FMLN ayant été entendu. A partir de juin 1989, ARENA occupe tous les leviers du pouvoir et reçoit finalement l'appui de l'administration Bush.

Depuis 1984, le FMLN a utilisé systématiquement l'arme du dialogue et de la négociation, d'abord avec le PDC puis, après sa victoire, avec ARENA. La lutte pour le dialogue a recréé un espace d'action politique pour les masses et leurs organisations. Elles descendent dans la rue pour exiger du gouvernement qu'il négocie avec le FMLN, ce qui leur permet indirectement d'affirmer le caractère légitime et incontournable du FMLN et de son allié, le FDR. Une véritable situation originale de dualité de pouvoir s'est instaurée à partir de la position de force militaire du FMLN : les deux pouvoirs se font face, et pas seulement dans les campagnes.

Handicaps de la révolution

Plusieurs facteurs handicapent le dénouement révolutionnaire de cette dualité de pouvoir. Premièrement, la menace d'une intervention militaire directe des Etats-Unis, en cas de basculement du régime en place.

Deuxièmement, le mouvement de masse n'atteint pas le niveau d'autoactivité de 1979-1980, le souvenir de la répression massive de cette époque pesant de tout son poids. Ce souvenir est entretenu par une répression qui, si elle est sélective, n'en demeure pas moins très meurtrière. Si bien que la décision de déclencher une contre-offensive militaire généralisée coïncidant avec un soulèvement populaire, plusieurs fois envisagée, est chaque fois remise, dans l'attente d'une conjoncture propice. Les masses veulent avoir la certitude que le FMLN est en mesure de porter des coups décisifs à l'armée. De son côté, le FMLN veut éviter au maximum que le déclenchement d'une offensive militaire généralisée se fasse sans un soulèvement de la population.

Troisièmement, l'armée salvadorienne s'est considérablement renforcée depuis 1980, passant de 13 à 52 000 hommes, et on ne perçoit pas de véritable fissure en son sein, malgré les

5) Sur l'élection présidentielle de mars 1989, voir inprecor numéro 284 du 20 mars 1989. Dans le numéro 291, Spécial Amérique centrale, du 3 juillet 1989, on trouve des analyses de la situation salvadorienne après la victoire d'ARENA ainsi qu'une interview de Gulllermo Ungo explicitant les divergences entre le FMLN et le FDR.

6) Le commandant du FMLN Joaquin Villalobos, membre de l'ERP, a ainsi déclaré : - II serait également absurde de considérer le conflit salvadorien comme partie intégrante du conflit Est-Ouest et espérer ainsi le résoudre par un accord entre /URSS et les Etats-Unis. Les révolutions n'attendent pas, elles représentent un processus social inévitable. Dans le cas salvadorien, le niveau de crise qui affecte le système laisse prévoir une explosion sociale comme résultat de la force accumulée par le mouvement révolutionnaire (...). Une détente au niveau centraméricain ne sera possible que si les problèmes structuraux de la région trouvent une solution. - (Revue Universidad, mars-avril 1989, p. 10).

7) Accords d'Esquipulas, en août 1987 (voir Inprecor numéro 248, du 13 septembre 1987), puis de Tela, en août 1989 (voir Inprecor numéro 293, du 18 septembre 1989).

pertes très lourdes que lui inflige le FMLN (en moyenne, ces deux dernières années, environ 500 pertes — morts et blessés — par mois). L'appui financier des Etats-Unis au pouvoir en place est massif : 3 000 millions de dollars depuis 1981, soit plus d'un million et demi de dollars par jour. Enfin, le développement des négociations entre Reagan et Gorbatchev, puis entre Bush et Gorbatchev, tant globales que régionales, constitue une difficulté majeure pour le FMLN, même si celui-ci déclare haut et clair que la détente internationale n'implique pas l'impossibilité au niveau centraméricain, salvadorien en particulier, de nouvelles victoires révolutionnaires (6).

En revanche, les accords entre les n'ont pas constitué, jusqu'ici, un obstacle véritable à la stratégie du FMLN. La difficulté réside surtout du côté des pressions soviétiques sur les Cubains et les sandinistes pour limiter les tensions dans la région. Heureusement, Cubains et sandinistes n'ont pas mis un terme au soutien qu'ils apportent au FMLN.

En neuf ans d'existence, le FMLN a été confronté à une succession de défis majeurs, dans des conditions parfois très difficiles. Il a su, pourtant, adopter une souplesse tactique, utilisant chaque faiblesse de l'ennemi pour prendre l'initiative, soit sur le plar militaire, soit sur le plan socio-politique, soit sur le plan diplomatique, voire sur les trois à la fois.

Chaque initiative importante comporte une démarche à l'égard des masses pour augmenter la confiance qu'elles ont en elles-mêmes, pour développer leur degré d'organisation, leur insuffler le désir de s'armer en se posant la question de la prise du pouvoir. La souplesse tactique du FMLN n'a pas entamé sa fermeté stratégique. De plus, il démontre la possibilité de construire une avant-garde pluraliste, sans chercher à tout prix à unifier les différentes composantes révolutionnaires sous l'hégémonie de l'une d'entre elles supposée la plus léniniste. Les attitudes de concurrence entre les composantes du FMLN ont alimenté parfois des tensions importantes, sans pour autant que cela ait handicapé l'unité d'action aux moments décisifs.

18 novembre 1989

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