Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

EL SALVADOR

L'épreuve de force

· Inprecor n° 298, 27 novembre 1989 · p. 4-5 · 1 198 mots

El Salvador

SAMEDI 11 novembre, à 20 heures, le Front Farabundo Marti de libération nationale (FMLN) a lancé une offensive générale, jugeant que l'accélération dramatique de la répression contre le mouvement populaire exécutée par l'armée combinée à l'échec des dernières négociations avec Cristiani nécessitaient une initiative d'ensemble pouvant déboucher sur un soulèvement populaire. Arnold BERTHU

| LE FMLN a considéré que la conjoncture internationale, déterminée par l'évolution récente en Europe de l'Est, rendrait plus difficile une intervention nord-américaine directe au Salvador celle-ci n'est cependant pas à écarter. Le FMLN ne s'est pas lancé dans une initiative désespérée ou aventuriste et n'a pas mis les organisations populaires devant le fait accompli. Celles-ci appelaient de leurs vœux une telle action depuis le massacre perpétré au local de la Fédération nationale des travailleurs salvadoriens (FENASTRAS), le 31 octobre dernier, qui s'est soldé par la mort de dix personnes.

Dès le début de l'offensive l'URSS a explicitement demandé au FMLN d'y mettre un terme, déclarant : * Quelles que soient les raisons de l'explosion actuelle (...) aucun des deux côtés ne peut arriver à dominer l'autre et les tentatives

L'épreuve de force

pour y parvenir ne peuvent qu'augmenter le nombre de victimes au sein de la population. » (Le Monde, 15 octobre

Par sa part, l'administration Bush, malgré les difficultés qu'elle rencontre dans sa politique centraméricaine, n'a pas hésité longtemps : elle a obtenu du Congrès américain l'octroi immédiat de 85 millions de dollars d'aide militaire aux forces armées. Mais elle a cependant été embarrassée par l'assassinat, perpétré par une fraction de l'armée, de six jésuites, dont le recteur et le vice-recteur de la prestigieuse université de San Salvador, le 6 novembre. Ce massacre et la révélation de la présence illégale de douze Bérets verts dans la capitale salvadorienne (découverte lors de l'occupation du Sheraton par le FMLN) ont

June importante congressistes nord-américains à tenter de remettre en cause l'octroi de l'aide d'urgence qu'ils avaient votée au début de l'offensive (194 voix pour la suspension de l'aide contre 215). Cela indique quune partie des congressistes commence à percevoir les effets négatifs possibles pour l'opinion publique américaine d'un engagement trop poussé des Etats-Unis aux côtés de l'Alliance républicaine nationale (ARENA, formation d'extrême droite au pouvoir).

Le fait qu'un avion, supposé provenir du Nicaragua, se serait écrasé sur le territoire salvadorien, alors qu'il transportait des missiles, tombe bien à propos pour réalimenter la thèse de la menace nicaraguayenne pesant sur les pays voisins, qu'en conséquence les Etats-Unis se doivent de protéger. Cela a permis à Cristiani de rompre les relations diplomatiques avec le Nicaragua et d'annoncer qu'il ne se rendrait pas, en décembre à Managua, au prochain sommet des chefs d'Etat centraméricains. Bush ne va pas manquer d'utiliser l'affaire de chant les guérilleros blessés parmi les civils blessés, etc.

Une offensive d'envergure

Les détails de l'opération militaire ne sont pas tous connus, mais il est évident que le FMLN a pu conquérir des positions clés dans les villes sans lancer toutes ses forces immédiatement dans la bataille, se donnant ainsi les moyens de soutenir la lutte pendant une période prolongée. De nouvelles forces ont pu, au cours de la semaine, venir prendre la relève des hommes et des femmes engagés dans les premiers affrontements. Les hostilités ont été déclenchées simultanément sur tout le territoire et le FMLN a investi au moins sept villes clés : San Salvador, San Miguel (deuxième ville du pays), Santa Ana, San Vicente, Zacatecoluca, Chalatenango et Usulutan.

Les moyens extrêmement meurtriers utilisés par l'armée pour venir à bout de cette offensive (bombardements aériens massifs de quartiers entiers à l'aide de DC3 ; encerclement des hôpitaux pour empêcher les soins ; assassinat par l'armée de personnalités civiles, médiateurs possibles, etc.) n'ont pas été suffisants pour venir à bout des insurgés au cours d'une lutte prolongée de 16 jours. Ceux-ci ont finalement décidé d'abandonner une série de positions dans les villes, sans pour autant donner un ordre de repli général. Mieux, pour montrer sa capacité à prendre des initiatives militaires, le FMLN a occupé avec succès, le 21 novembre, l'hôtel Sheraton ainsi qu'une partie du quartier huppé de l'Escalon. Le lendemain, Cristiani opposait une fin de non recevoir à la proposition de négociation réitérée par le FMLN. La relative accalmie qui règne depuis le 22 novembre peut être mise à profit par le FMLN pour préparer une nouvelle offensive.

Parmi les cinq facteurs qui expliquent le déclenchement de l'offensive, on note : le degré élevé d'organisation et de radicalisation du mouvement de masse : la force du FMNL sur le plan militaire (il contrôlait un tiers du territoire national avant l'offensive, agissait dans tous les départements et disposait de comman-

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dos urbains importants) ; la conjoncture internationale ; l'accélération de la répression contre le mouvement populaire à partir de la fin octobre ; et l'échec du dialogue avec le gouvernement Cristiani.

Ces deux derniers facteurs méritent des précisions. L'accélération de la répression lancée par une fraction d'ARENA et des Forces armées menaçait de décapiter toute la direction publique des organisations de masse et des partis de gauche, ramenant de huit ans en arrière le mouvement de masse. Le FMLN avait annoncé, après la victoire d'ARENA, qu'une atteinte à la vie des dirigeants de l'opposition signifierait une riposte militaire de grande envergure.

L'échec du dialogue

Concernant l'échec du dialogue entre Cristiani et le FMLN, il faut savoir que le FMLN a gagné la sympathie de larges secteurs de la population en montrant sa constante disposition à arriver à une solution négociée de la guerre, ce qui supposait des changements structurels profonds pour mettre fin à l'injustice sociale et permettre l'avènement d'une démocratie. Cristiani avait dû accepter d'entamer le dialogue avec le FMLN, abandonnant l'exigence du dépôt préalable des armes, mais il avait refusé d'adopter les revendication légitimes avancées par les révolutionnaires.

Dans leur dernière proposition, formulée lors de la rencontre avec une délégation gouvernementale, mi-octobre, à San José de Costa Rica, les représentants du FMLN demandaient un accord pour que soient jugés les responsables de l'assassinat de Mgr Romero ainsi que les responsables des escadrons de la mort. Ils demandaient également la convocation d'élections anticipées.

Sous réserve de la satisfaction de ces revendications, ils se déclaraient prêts à décréter, avec le gouvernement et les Forces armées, un cessez-le-feu de trois mois qui aurait dû être mis à profit pour mettre en cuvre des réformes fondamentales : réforme agraire, épuration de l'armée (mise à la retraite de tous le chefs militaires et traduction en justice pour tous leurs crimes), dissolution des corps spéciaux de répression, arrêt de toute répression, retrait des lois répressives, remplacement des ministre de la Défense et de la Police par des civils.

Durant cette trêve de trois mois, ils n'auraient pas déposé pas les armes, mais auraient envisagé de participer aux élections et d'en reconnaître les résultats. Le dépôt des armes survenant éventuellement ensuite, après que Tarmée ait été ramenée de 52 à 13 000 hommes, et qu'elle ait été professionnalisée. Le refus de Cristiani d'accepter ces revendications, qui recevaient un large appui des masses, combiné à l'intensification de la répression constituent donc les deux facteurs clés qui ont amené le FMLN à engager l'épreuve de force.

27 novembre 1989

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