L'ECONOMIE de la République démocratique allemande (RDA) est en état de crise ouverte. Cette situation dramatique a certainement été décisive dans l'éclatement de la crise politique, et elle l'est encore. Winfried WOLF
TOUS CEUX qui ont dit, comme nous (voir Inprecor numéro 296 du 30 octobre 1989), que l'économie est-allemande était "relativement en bon état" ont eu tort, c'était vrai en comparaison avec celle des autres pays du COMECON.
En revanche, il est juste de dire que toute l'économie des pays du COMECON est traversée par une crise profonde qui s'approfondit et qui menace d'éclater encore plus brutalement, notamment en Tchécoslovaquie.
De plus, l'état réel de ces économies, et surtout de celle de RDA, a été dissimulé avec un relatif succès. A ce camouflage s'ajoute la collaboration des institutions officielles de l'Ouest - et surtout de la République fédérale allemande (RFA) — avec celles de RDA. En général, l'économie de RDA montre le ta-
— L'économie a connu, jusqu'à la fin des années 60, une période de croissance relativement accélérée où elle pouvait se vanter de posséder des branches d'industrie souvent compétitives au niveau du marché mondial.
- Cette croissance résultait en grande partie de la faible consommation, donc, en parallèle, le niveau de vie ne suivait pas cette croissance. La comparaison permanente avec la RFA et l'absence de compensation de cette grande différence par d'autres "valeurs" (comme par exemple la démocratie directe, etc.) a abouti au mouvement bien connu des fuites vers l'Ouest. Cela a eu des coûts très importants pour la société : officiellement, 130 milliards de marks de l'Est en 1961. Après la construction du mur, cela s'est traduit par une pression pour une consommation accrue.
- L'ère Honecker, dès le début des années 70, a amené un tournant économique dont le but était de faire taire le peuple par une extension de la consommation et par un niveau de vie plus élevé, en guise d'ersatz à la satisfactions des besoins de démocratie.
Ainsi, déjà le premier plan quinquennal, sous Honecker, prévoyait une forte baisse du taux de croissance de la production industrielle et des investissements, et une montée correspondante de la production des biens de consommation.
Selon les statistiques officielles de RDA, les investissements pour l'industrie minière, l'énergie et l'industrie de transformation ont doublé entre 1960 et 1970 (passant de 10 milliards de marks en 1960, à 21 milliards en 1970), et ont encore augmenté de 50 % en 1980 (34 milliards de marks). En revanche, ils ont peu augmenté depuis (34 milliards de marks en 1986).
- Une telle orientation signifiait une augmentation des tendances de crise, dans les conditions d'un attachement à l'économie planifiée, rigide, hyper-centralisée et non démocratique.
D'autant plus que la reproduction du fond de base des moyens de production était menacée dans l'industrie centrale. D'après des informations officielles, l'accumulation (investissements nets et investissements complémentaires pour de nouveaux moyens de production) mesurée comme pourcentage du revenu national, a été de 29 % en 1970, et de 28 % en 1976 (taux les plus élevés). Depuis, ce pourcentage a continuellement décru : pour 1986 on l'évalue à 21,6 %. En relation avec cela, le pourcentage de la consommation a augmenté.
- Ce phénomène devait s'aggraver à partir du milieu des années 70, et s'accélérer à partir de 1984 à cause de la hausse des prix des matières premières et surtout à cause de l'augmentation des importations de matières premières en provenance d'Union soviétique. Leurs prix sont liés à l'évolution du marché mondial, même si le mécanisme élaboré pour les déterminer dans le plan prévoit des fluctuations dues à la conjoncture.
Finalement, le tout s'est combiné, au milieu des années 70, avec les tendances de crise dans le monde capitaliste et avec la concurrence accentuée sur le marché mondial.
La crise de l'économie est-allemande s'est aggravée avec de plus grandes difficultés à trouver des débouchés "suffisants" à l'Ouest, où l'augmentation de la productivité a été accélérée par la nécessité d'être compétitifs et par le chô mage de masse (vague de rationalisation et d'automatisation, flexibilité croissante de la force de travail, etc.). Paradoxalement, les apparitions d'un relâchement dans la sphère du COMECON ont accéléré l'orientation de la RDA vers le marché mondial.
Les prix élevés des importations d'énergie soviétique ont amené la RDA à essayer de vendre plus de produits élaborés (produits chimiques en particulier) à l'Occident. La décision de l'URSS de s'appuyer prioritairement sur des produits électroniques (contacts avec Siemens) signifiait pour le trust est-allemand Robotron (le plus grand du COMECON), qu'il devait s'insérer plus rapidement dans le marché mondial.
Le processus de crise
Il apparaît donc un processus de crise où les anciens avantages provenant du lien avec le COMECON se transforment en désavantages. Le gouvernement Modrow et son nouveau ministre de l'Economie, Christa Luft, n'ont avoué qu'une petit partie de cette situa tion désastreuse. Quelle ironie ou quelle prudence délibérée : pour la première fois, une femme accède à une position centrale dans cette société gérontocratique machiste : Christa Luft. Et c'est elle qui doit maintenant faire l'aveu public d'insolvabilité du régime et demander des sacrifices à la classe ouvrière (la même tâche ingrate incombe aussi au président de la fédération syndicale, FDGB).
Si on prend en compte, dans leur ensemble, les tendances inflationnistes, le taux de croissance économique cinq dernières années montre très clairement que l'économie de la RDA sta-
L'orientation d'augmentation ou de maintien permanent du niveau de condans les conditions données par la structure de commandement bureaucratique déjà plusieurs fois décrite, a eu pour conséquence une mauvaise utilisation de la nature et du fond décisif des moyens de production dans
Le manque de reproduction du capital et la modernisation insuffisante, ont imposé à la société des coûts de plus en plus élevés de réparation (résultat d'une baisse de qualité de la production) et un accroissement des pertes de recettes à l'exportation (renvoi ou refus des exportations de la RDA par les pays importateurs, notamment l'URSS, ou vente forcée à des prix inférieurs aux coûts en raison de la mauvaise qualité des marchandises).
Parallèlement, afin de garder la consommation à un niveau relativement élevé, on a négligé des investissements nécessaires à l'infrastructure.
Dans les années 80, par exemple, la production de wagons pour le transport des personnes et des marchandises a fortement baissé (6 420 wagons en 1981 contre 4 522 en 1986) or le transport ferroviaire reste décisif en RDA : le trafic de marchandises par voie ferrée est quatre fois plus élevé que par la route.
Le maintien du statu quo et la stagnation ne peuvent plus être cachés : l'endettement intérieur et extérieur de la RDA s'accroit de manière relative et absolue.
Plus endetté que la Pologne
Il y a quelques semaines, Wolgang Wolf et Thomas Ulein, deux des membres de la Gauche unie, écrivaient dans un article que : « La RDA pourrait — à la différence de la Pologne — limiter à temps les conséquences catastrophiques de l'orientation des pays socialistes vers l'économie extérieure, qui misaient, avant 1974/75, sur une augmentation des importations de technologies occidentales partiellement financées par des
Cela est démenti par de nouvelles inselon lesquelles l'endettement extérieur de la RDA à l'égard de l'Occident serait deux fois plus élevé que ce qui a été déclaré jusqu'à présent, soit à peu près 21 milliards de dollars.
Les contreparties proposées par la RDA en échange des crédits occidentaux se sont révélées fictives et, au fond, inacceptables (par exemple, les propositions de crédits ou de livraison de marchandises à la République du Viêt-nam ou à l'Afghanistan).
Si ces chiffres étaient vrais - et, jusqu'à présent, c'est toujours le pire qui s'est avéré vrai — la RDA serait plus fortement endettée par habitant que la Pologne, qui était considérée comme le détenteur du record jusqu'à présent.
De plus, il faut ajouter un immense endettement intérieur de la RDA qui résulte surtout de la construction des logements financée à crédit. Dans un premier communiqué, le nouveau ministre des Finances de RDA, Ernst Höfner, dit que la dette intérieure de la RDA atteint environ 130 milliards de marks de l'Est, dont 55 milliards proviennent de la construction de logements financés à crédit allemande ADM a remarqué "l'étonnement incrédule" des députés du Parlement est-allemand quand on leur a présenté ces chiffres le 12 mars dernier. Si l'on tire un bilan des faits présentés sur l'économie de la RDA, on trouve un parallèle étonnant. Les dirigeants de RDA conduisent leur économie vers le marasme avec la même méthode que le gouvernement polonais, dans les années 70, sous Gierek.
Soz, 7 décembre 1989