Le résultat des élections municipales accélère brutalement la crise du régime instauré en 1958 par le coup de force gaulliste. Les 49% de François Mitterrand lors des élections présidentielles de 74 suivi du succès de la gauche aux élections cantonales de 76, puis le départ en claquant la porte de Chirac et la création du Rassemblement pour la république (RPR) avaient déjà montré la nature double de cette crise. Crise sociale dans la mesure où la base sociale du régime se rétrécit régulièrement depuis 1968 et crise institutionnelle dans la mesure où la constitution a été faite pour un bonaparte incontesté et non pour un président en conflit avec sa majorité parlementaire et n'ayant pas plus de "légitimité" qu'elle. Pour enrayer cette crise, Giscard comptait construire un grand parti bourgeois "libéral" Pour ce faire, il poursuivit une triple tactique : 1) rassembler les différents groupuscules du "centre" derrière les républicains indépendants; 2) mordre sur l'électorat du PS en particulier parmi les "nouvelles couches salariées" , grâce à une politique de "réformes à bas prix" (majorité à 18 ans, loi sur l'avortement, ...); 3) laminer l'UDR représentant une droite populiste appuyée sur la petite bourgeoisie traditionnelle, en giscardisant progressivement l'appareil d'Etat et en s'annexant un certain nombre de notables locaux "apolitiques" C'était compter sans la polarisation sociale à l'œuvre depuis 1968. Dans une période de montée de la lutte de classe, les dentielles de 1969. Pour se développer largement dans la classe ouvrière et la nouvelle petite bourgeoisie, le PS devait offrir une alternative gouvernementale crédible pour la classe ouvrière. Et il ne pouvait le faire qu'en alliance avec le PCF. Rompre, c'était courir à l'échec. Mais Giscard, lui, se mit en tête de "gouverner au centre gauche" au moment même où le centre se révèle de plus en plus faible socialement et divisé politiquement. D'où l'impression de flou et d'hésitation dégagée par cette politique en porte-à-faux, incapable de séduire la petite la petite bourgeoisie réactionnaire effrayée par la gauche. L'échec de la politique giscardienne fut précipité par deux facteurs supplémentaires. D'une part la crise écono-
René YVETOT mique qui enlisa les réformes et accentua la polarisation sociale en créant 1500000 chômeurs. D'autre part, le système électoral majoritaire qui renforce relativement les forts (l'UDR et le PS) au détriment des faibles (les centres et, dans une certaine mesure, le PCF). Les élections municipales viennent de consacrer l'échec complet de cette politique : l'Union de la Gauche est majoritaire avec 52,5% des voix et gérera désormais 2/3 des villes de plus de 30000 habitants (la loi électorale dans les villes de plus de 30000 habitants, par liste bloquée sans possibilité de radiation et d'alliance entre les deux tours était faite pour laminer le PCF dans le cadre de primaires PS-PCF. En fait elle contraint le PCF jusque là plus faible que le PS dans les municipalités à s'allier dès le premier tour avec lui, hormis quelques exceptions. Et la loi se retournera en son contraire assurant une forte progression du PCF - qui par ailleurs commence à profiter de sa nouvelle image un peu plus "démocratique" -). La droite recule mais le RPR résiste politiquement un peu mieux dans la mesure où Chirac l'emporte à Paris contre le candidat de Giscard, d'Ornano, battu ainsi que trois autres ministres. Une question se pose désormais. Que va faire la droite ? Alexandre Sanguinetti, un leader du RPR; déclare désabusé : "J'a.vais prévu la défaite actuelle depuis 18 mois, c'est-à-dire depuis les cantonales. La politique suivie menait à la défaite. Mais maintenant je ne sais pas ce qui va se passer. Que va faire Giscard d'Estaing ?..." En effet la bourgeoisie semble avoir une politique en cas d'accession de la gauche au gouvernement mais elle ne semble pas en avoir pour empêcher le PS et le PC d'y arriver. Giscard se prépare à jouer de son pouvoir institutionnel pour négocier un compromis avec le PS qui relativiserait au maximum le PCF, quitte dans un deuxième temps à nouer une nouvelle alliance PS-centriste. Chirac, lui, se prépare à rameuter derrière lui toutes les couches effrayées pour les lancer dans une "stratégie de tension" politique et sociale, si ce n'est encore paramilitaire, contre le mouvement ouvrier. La bourgeoisie ainsi aura deux fers au feu. La matraque chiraquienne et la main tendue
giscardienne. Les réformistes sous le fouet chiraquien iront brouter dans la main de Giscard et élargiront au maximum leur alliance à droite, freinant des quatre fers toute mobilisation populaire. Par delà leur complémentarité objective, ces divergences politiques au sein de la droite. expliquent les divergences immédiates entre Chirac et Giscard. Ainsi les gaullistes sont hostiles au scrutin proportionnel que souhaitent les centristes. La stratégie de tension entre les "blocs" s'accompagne mieux du scru. tin majoritaire. Les alliances et compromis parlementaires s'accommodent mieux de la proportionnelle. Chirac: souhaiterait une politique de relance économique préélectorale dans le but de rallier au régime 2 ou 3% d'électeurs. Barre préférerait poursuivre l'application de son plan d'austérité, préparant le patronat aux échéances ultérieur et dont finalement le PS ne critique pas le bien fondé. Mais ni une politique ni l'autre n'est un instrument suffisant pour empêcher avec assurance la gauche d'accéder au gouvernement. Reste la possibilité de provocations permettant de dramatiser la situation et de recourir à des élections anticipées. Manœuvre qui risque fort de se retourner en son contraire. Giscard et Chirac sont donc condamnés à négocier leurs divergences. En définitive, le meilleur atout de la bourgeoisie apparaît de plus en plus la politique de compromis avec les directions du PS et du PCF. En effet, la politique des directions réformistes consiste à chercher à convaincre la bourgeoisie qu'eux seuls pourront éviter un nouveau mai 68 en échange de quelques réformes limitées. Le PS et le PCF s'engagent à respecter la constitution de 58, c'est-à-dire à garder Giscard, lui laissant notamment l'arme de la dissolution du parlement. Ils s'engagent à respecter l'économie de marché et à maintenir la France dans la communauté économique européenne. Ils annoncent qu'il n'y aura pas d'autres nationalisations que les 9 prévues par le programme commun, répudiant la petite phrase bien timide du dit programme, qui prévoyait la possibilité d'étendre par décision parlementaire les nationalisations à la demande des travail -leurs. Le PS propose que les actionnaires gardent intégralement leur capital mais perdent seulement le droit de vote dans les conseils d'administration. Le PC proteste mais propose lui d'indemniser tous les actionnaires sans exception même s'il souligne qu'il y aura des distinctions entre les gros et les petits. Et dès à présent, le PS ne met pas en cause le plan Barre, estimant seulement que le gouvernement ne dispose pas du "consensus social" pour appliquer son plan. Ce qui veut dire en clair que le PS et le PC jouissant de la confiance des travailleurs, auront eux la possibilité de leur faire accepter des sacrifices. Et Georges Séguy rappelle les bons et loyaux services de la CGT à la Libération où elle appela à "retrousser les manches" pour "gagner la bataille de la production" Cherchant à concrétiser sur le plan des alliances cette politique de collaboration de classe, le PS et le PC cherchent à élargir leur coalition sur la droite : après les radicaux de "gauche" ', les gaullistes de "gauche" ... Groupuscules qui pèseront de façon disproportionnée demain lors de la révision du programme commun et encore plus après-demain au gouvernement. Quant au PSU, qui a obtenu quelques strapontins sur les listes de l'Union de la Gauche, il ne servira, si sa direction pousse sa ligne actuelle, que de parure autogestionnaire de l'Union de la Gauche. Aussi n'est-il pas étonnant que ce soit "l'Humanité" ", quotidien du PCF, qui minimise au maximum les résultats en titrant modestement au lendemain du 2ème tour des élections municipales : "La gauche accentue sa poussée". Cependant que François Mitterand ne cesse de répéter qu'il n'a "ni les moyens ni la volonté de provoquer une crise politique" et qu' "il appartient à Giscard et à lui seul de dissoudre le parlement s'il le juge nécessaire" Cette politique de "l'arme au pied", qui consiste à "attendre et voir venir" , peut avoir pour une partie importante de la classe ouvrière un grain de réalisme. En effet, depuis 74, les luttes, du moins les luttes à l'échelle nationale, n'ont pas rapporté grand chose, alors que d'élections en élections, la gauche unie dans la passivité ne cesse d'améliorer ses scores. Aussi un certain nombre de travailleurs voit dans l'attentisme des directions traditionnelles une ruse tactique "mais après vous allez voir ce que que vous allez voir ! " Mais une fraction de plus en plus large de la classe ouvrière commence à se méfier de la politique réformiste. Il est difficile d'expliquer aux travailleurs victimes du chômage ou de la répression qu'il faut attendre que le fruit pourri se décide à tomber. De plus se dégage une avant-garde qui comprend confusément que si le PS et le PC ne veulent pas combattre de front le plan Barre, c'est qu'ils se préparent à l'appliquer lorsqu'ils seront au pouvoir, une avant-garde qui comprend qu'on ne peut aller au socialisme avec les radicaux et les gaullistes ralliés de la dernière heure. C'est cette défiance qui s'est exprimée de façon différenciée à l'occasion du ler tour des élections municipales à trois niveaux. 1) Par l'échec significatif de la tentative d'alliance du PC à Brive avec Charbonnel, maire sortant, ancien ministre du Travail de Pompidou, soutenu par les radicaux de "gauche" et finalement battu par une liste PC-PS et l'échec symétrique de l'alliance du PS à Toulon avec l'amiral Sanguinetti, battue par la liste regroupant le PC et la majorité du PS local (CERES) ayant scissionné à cette occasion. 2) Le succès électoral des listes écologiques est certes de nature différente, marquée par une base sociale hétérogène à prédominance petite bourgeoise et une orientation politique ambigue refusant le désistement au 2ème tour pour les listes conduites par le PS et le PC. Mais ces listes exprimaient aussi dans une certaine mesure la défiance vis-à-vis des partis réformistes tant sur les problèmes écologiques que sur la perspective du contrôle direct de la population sur l'urbanisme et la vie de la cité. Et pour l'essentiel leurs voix se sont reportées au 2ème tour sur les listes de l'Union de la Gauche.
3) Evidemment la défiance la plus claire fut exprimée à travers le vote pour les listes "Pour le socialisme, le pouvoir aux travailleurs" recueillant en moyenne 5 à 6% des voix (avec un maximum de 12% à Orléans). Pour la première fois en France, l'extrême-gauche fait un score aussi significatif politiquement. L'étude des différents bureaux de vote montre qu'il s'agit d'un électorat ouvrier et populaire. Et l'étude des différentes villes montre que les électeurs ont voulu pour l'essentiel "donner un avertissement" et "tirer à gauche" le PS et le PC. C'est ainsi que le score est le plus fort lorsqu'il n'y avait aucun risque d'empêcher la gauche de passer, lorsque les listes de la gauche se sont réalisées tardivement au prix de négociations ardues et apolitiques, lorsque les listes de gauche sont conduites par une social-démocratie traditionnelle enlisée dans la cogestion municipale, lorsqu'il n'y avait pas de liste autonome du PCF ou du PSU affirmant de fait une critique de gauche de la liste conduite par le PS. Et d'ailleurs au 2ème tour, les voix de l'extrême-gauche se sont reportées sans bavure sur les listes conduites par le PS et le PC. Aussi ce résultat électoral a pu être exploité dans un certain nombre de villes par les candidats d'extrême-gauche obtenant la possibilité d'exprimer le sens de leur désistement au 2ème tour dans des meetings de la gauche. Petite brèche dans la conception bureaucratique de l'unité qu'il conviendra d'exploiter désormais dans les luttes. (On ne peut que regretter que Lutte ouvrière n'ait pas compris l'intérêt d'une telle démarche y voyant un compromis inadmissible !). Désormais les questions centrales concrètes sont : comment refuser le plan Barre ? Comment chasser le gouvernement minoritaire ? Comment faire pour qu'une victoire du PS et du PC "n'échappent" pas aux travailleurs ? Plus que jamais les travailleurs comprennent qu'on ne peut lutter contre le plan Barre, secteur par secteur, mesure après mesure, mais qu'il faut le rejeter en bloc et que pour cela il faut une grève générale sur des objectifs unifiants tels que l'échelle mobile, les 2300 F par mois minimum, les 300 F pour tous, la semaine de 35 heures... Mais plus que jamais, les travailleurs comprennent surtout qu'aucune grève d'importance ne peut réussir si les organisations ouvrières syndicales et politiques ne sont pas prêtes à aller jusqu'au bout, c'est-à-dire renverser le gouvernement pour le remplacer par un gouvernement du PS et du PC. Or le PS et le PC ont les moyens de mettre en cause sans délai Giscard et le gouvernement Barre en refusant de cautionner le parlement, en exigeant sa dissolution, en rejetant la constitution de 58 et en revendiquant une assemblée nationale constituante élue à la proportionnelle intégrale. Au contraire, la passivité du PS et du PC va faciliter les réactions patronales cherchant a nier une panique préélectorale cependant que la droite cherche à faire reculer au maximum le PS et le PC sur le terrain des nationalisations et des revendications ouvrières. La bataille pour l'ouverture des livres de compte, la levée du secret commercial et bancaire, le contrôle sur les mouvements des capitaux et les investissements, les nationalisations sans indemnité pour les gros actionnaires et sous contrôle ouvrier, va gagner en actualité.
Voici les thèmes que les révolutionnaires devront avancer.
Mais leur audience sera d'autant plus grande qu'ils seront susceptibles de le dire ensemble. C'est pourquoi la LCR soumettra à la discussion du PSU, de Lutte ouvrière et de l'OCT un tel programme d'action tout en activant parallèlement le débat plus général entrepris avec Lutte ouvrière.
CRITIQUE
COMMNUNISTE
MARS 1977
N° 13/ 10F
LES
MUNICPALES
SOMMAIRE
J-Yves Touvais. M. Arnold : Municipalisme et contrôle ouvrier
Denis Berger : la révolution est-elle possible en France?
Jean-Marie Vincent : le PSU et l'action des révolutionnaires
Livio Maitan: Crise du systéme et stratégie ouvrière en Italie
Abonnement 10 NUMEROS : 80 F.
CRITIQUE COMMUNISTE - 10, impasse Guéménée
75004 Paris
(pour toute correspondance)