Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

ESPAGNE

Pour la légalisation des partis ouvriers

· Inprecor n° 3, 31 mars 1977 · p. 11-15 · 4 108 mots

État espagnol Syndicalisme France

Les dernières semaines ont été marquées dans l'Etat espagnol par quatre développements majeurs : la lutte pour la légalisation de toutes les organisations ouvrières en prévision des élec tions législatives du printemps; la reprise de fortes luttes ouvrières au pays basque; la restructuration du mouvement syndical; le réveil de la paysannerie laborieuse. Pris dans leur ensemble, ils ne remettent pas par eux-mêmes en question le projet du grand Capital d'institutionnaliser un "Etat fort" monarchiste, fondé sur une combinaison d'institutions parlementaires et d'institutions (ainsi que d'un appareil de répression) héritées du franquisme. Mais ils révèlent plus que jamais l'instabilité fondamentale de la situation, l'incapacité de la bourgeoisie espagnole à la stabiliser, et la possibilité pour le mouvement de masse, à travers une généralisation des luttes, de bousculer tous les plans et projets du régime juancarliste. Après un certain tassement au cours des semaines précédentes, il y a eu une vigoureuse reprise des luttes ouvrières au mois de mars, surtout en Euzkadi. En riposte à l'assassinat d'un jeune étudiant à San Sebastian, des assemblées populaires ont réuni des milliers et des milliers de personnes. Une grande vague d'occupations d'usines a impliqué quelque 40000 travailleurs dans la lutte pour exiger la fin des licenciements. Mais ce qui entrave un mouvement de masse unifié contre la politique d'austérité du gouvernement Suarez, c'est l'absence d'une perspective politique d'ensemble pour le mouvement ouvrier. Depuis que le gouvernement Suarez a entamé le "dialogue" avec l'opposition démocratique, celle-ci a perdu toute capacité de présenter aux masses populaires une solution de rechange par rapport au projet politique de la bourgeoisie. Elle se contente en fait d'exercer une pression sur le gouverement pour qu'il accélère le "processus de démocratisation". Mais cette pression s'inscrit dans le cadre du projet politique du régime juancarliste, non en opposition à celui-ci. Dans ces conditions, il existe incontestablement un certain désarroi et un vide politiques au sein du mouvement de masse. C'est dans ce cadre que la campagne pour la légalisation de toutes les organisations ouvrières prend tout son sens.

ЗОЛАЯ Juan FERNANDEZ La campagne pour la légalisation des organisations ouvrières A l'exception des partis socialistes, toutes les autres organisations ouvrières continuent à rester formellement dans l'illégalité. Mais les dates limites pour la décision de la Cour suprême se rapprochent. En fait, on s'attend à une décision dans les tous prochains jours sur la question la plus importante pour les masses et pour la bourgeoisie : celle de la légalisation du Parti communiste. Selon les rumeurs contradictoires, il semble pourtant que le PC sera légalisé. Le Tribunal suprême - ce n'est qu'un indice parmi d'autres - a déjà accepté les preuves réunies par le PC à l'appui de sa demande de légalisation. Mais dans une situation aussi instable que celle de l'Etat espagnol d'aujourd'hui, il reste toujours difficile de faire des pronostics précis. Politiquement, le dilemme avec lequel la bourgeoisie espagnole est confrontée à ce propos, est réel. Si le gouvernement va aux élections sans légalisation du PC en tant que parti, sous son sigle propre, les élections ne seront pas considérées comme "légitimes" par une grande partie de l'opinion publique ouvrière et démocratique. Dans ce cas, la bataille pour la légalisation se poursuivra, y compris au sein des Cortèscroupion qui résulteront de ces élections fantoches. La majeure partie des partis bourgeois (à l'exception de la "droite dure" ', l'"Alianza Popular" de Fraga) sont eux-mêmes en faveur de cette légalisation, pour accroître la "légitimité démocratique" du régime juancarliste. Dans ces conditions, afin d'éviter une période prolongée de défi du mouvement de masse et d'instabilité politique accrue, il est probable que les Cortès modifieront les dispositions électorales et légaliseront le PC, ce qui provoquerait de nouvelles élections à court terme. Mais cela ferait perdre à la bourgeoisie une partie des avantages qu'elle compte bien arracher par surprise des élections de ce printemps, grâce notamment à une loi électorale réactionnaire qui la favorise, et au retard de la légalisation du PC. II paraît donc dans l'intérêt de la bourgeoisie de légaliser le PC in extremis, à la veille des

Page 12

ESPAGNE élections. Cela lui permettrait de combiner les avantages résultant des dispositions électorales et. institutionnelles réactionnaires actuellement en vigueur, avec ceux d'élections considérées malgré tout comme "légitimes" par une partie du mouvement ouvrier. Mais par ailleurs, les effets de la légalisation du PCE au sein du mouvement de masse créeraient incontestablement aussi de graves inconvénients pour le grand Capital, fût-ce des inconvénients d'une autre nature. Tout d'abord, la pression sur le PC pour qu'il s'engage dans une action de solidarité unitaire pour la légalisation de l'ensemble des organisations ouvrières et populaires (les organisations politiques d'extrême-gauche, les syndicats, les groupements de quartier, les groupes de femmes et de jeunes, etc.) deviendra immense et irrésistible. Leur maintien dans la clandestinité continuerait à donner aux élections un caractère fantoche, et non libre. Il deviendrait de plus en plus en plus difficile pour le PC et même pour le PSOE de ne pas adopter une position de solidarité, dans les faits, avec l'extrême-gauche, les organisations nationalistes des nationalités opprimées, les organisations de masse non encore légalisées, etc. En outre, les effets d'une légalisation du PCE sur les mouvements de masse revendiquant leur liberté d'action illimitée seraient immenses. La lutte pour l'amnistie sans exclusives ni exceptions, pour la liberté de presse, d'organisation, de manifestation, de grèves sans limites, pour le droit à l'autodétermination des nationalités opprimées, y trouverait un tremplin extrêmement efficace. Et dans ce cas, les difficultés pour la bourgeoisie d'éviter un affrontement avec un mouvement de masse amplifié et encouragé, pour lui faire accepter les projets politiques du grand Capital, seraient de même majeures. Dans une certaine mesure, la question de la légalisation du PCE résume l'ensemble des contradictions du projet politique du gouvernement Suarez. Il est certain qu'il y a des secteurs au sein de la bourgeoisie, de l'armée et de l'appareil d'Etat, qui sont opposés à cette légalisation. Le choix est un choix politique. On ne peut plus dire qu'il y ait aujourd'hui un centre de pouvoir unique, capable d'imposer pareil choix sans hésitations, tergiversations ni divisions, à l'ensemble de la bourgeoisie. Il y a donc une crise fort nette de direction politique bourgeoise, que cette question de l'attitude à adopter à l'égard de la légalisation du PCE ne fait qu'illustrer. De toute façon, même si le PCE est légalisé, on peut être certain que cette légalisation sera combinée avec toute une série de limitations imposées à l'activité publique du PC. La légalisation de l'extrême-gauche A propos de l'extrême-gauche par contre, la position du gouvernement et de l'ensemble de la bourgeoisie semble assez claire : ils ne sont pas disposés à permettre cette légalisation, du moins pas avant les élections. Mais, indépendamment des projets et des • désirs de la bourgeoisie, le rythme de la légalisation de l'extrême-gauche dépendra en dernière analyse de la capacité du mouvement de masse de déborder les plans politiques du gouvernement.

De même que les autres organisations d'extrême-gauche, la LCR a présenté ses statuts au Tribunal suprême et a réclamé sa légalisation. Ce n'est pas que nous ayons beaucoup d'espoirs d'y arriver tout de suite. Mais en réclamant notre légalisation, nous pouvons développer de manière plus cohérente et plus convaincante notre bataille de principe pour dénoncer le maintien dans l'illégalité d'une bonne partie du mouvement ouvrier, notre bataille de principe pour conquérir les libertés démocratiques pour l'ensemble des travailleurs. Nous avons essayé de prendre le maximum d'initiatives unitaires dans ce sens. Nous avons impulsé la rédaction d'un document public en faveur de la légalisation de tous les partis ouvriers. Le document a été présenté avec la signature de plus de deux cents intellectuels et personnalités connues, dont l'ex-membre du BP du PC, Fernando Claudin, et Ararguren. A présent, de nombreuses signatures sont collectées dans les organisations ouvrières, les usines, les quartiers, à l'appui de ce document. Une "commission pour promouvoir la légalisation de tous les partis" a été mise en place. Une très forte pression s'exerce sur toutes les organisations ouvrières pour qu'elles en fassent partie. Nous nous battons et nous battrons de toute façon pour imposer notre légalisation. Nous tenons déjà des réunions et des meetings publics. Notre propagande, nos journaux ("Combate" sort déjà à 25 000 exemplaires) sont vendus publiquement. Un nombre toujours croissant de nos camarades apparaît au grand • jour, comme militant ou porte-parole de la CR. Il est aussi important de souligner que nous orientons systématiquement la bataille pour la légalisation de tous les partis ouvriers à s'intégrer dans l'activité au sein des syndicats et des comités de quartier. Nous faisons de sorte que chacune de ces organisations ouvrières et populaires lie l'exigence de sa propre légalisation à celle des partis ouvriers, et vice-versa. La restructuration du mouvement syndical A présent, il y a une croissance plus rapide des Commissions ouvrières, beaucoup plus rapide qu'au cours des mois précédents. Néanmoins, le taux de syndicalisation reste fort bas, à peine 2% de la masse des salariés en l'Etat espagnol (quelque 10 millions de salariés). Nous continuons à être en présence d'un syndicalisme d'avant-garde. Cela s'explique fondamentalement par deux raisons. D'une part, les syndicats (à l'exception de l'UGT) sont toujours clandestins. Ils n'ont toujours pas suffisamment de locaux (cela s'applique également à l'UGT) ni de moyens matériels pour assurer des "prestations syndicales normales" , auxquelles s'attendent les masses laborieuses. D'autre part, les Centrales syndicales paraissent axer leur activité sur l'affiliation de membres plutôt que sur la construction d'un Central syndicale unique et démocratique. Leur intervention dans les luttes ouvrières a été faible sinon nulle quant à l'organisation de la solidarité. La plupart des grèves "dures" ont été abandonnées par les Centrales. Pareille image ne favorise évidemment pas l'essor d'un syndicalisme de masse.

Page 13

Voilà la raison pour laquelle chaque fois de nouveau, les négociations sur les revendications salariales sont en fait prises en main par des délégués élus au sein des entreprises. Les organismes de délégués s'efforcent de structurer la lutte au moyen de divers comités (d'hygiène, de sécurité, de contrôle sur les cadences, etc.), s'amplifiant de fait vers une pratique quasisyndicale et unitaire au sein de l'entreprise. La direction des Commissions ouvrières a décidé de lancer une campagne pour l'élection de ces conseils de délégués dans toutes les entreprises. Derrière cette campagne, il y a incontestablement la tentative de la part du PCE d'essayer d'assurer son hégémonie qui n'apparaît pas encore comme totale si l'on confronte en nombre d'affiliés les Commissions ouvrières et l'UGT, contrôlée par le PSOE. Mais les effets pratiques de cette campagne pour l'élection de délégués unitaires peuvent être très importants du point de vue de l'unité et de la démocratie syndicales, si les révolutionnaires interviennent de manière correcte dans ce mouvement. Par ailleurs, il y a tout le problème de la démocratie interne au sein des Commissions ouvrières. Dans le projet de statut syndical présenté par la direction des Commissions ouvrières, il y a des aspects positifs en ce qui concerne les droits d'expression des différents courants syndicaux, ainsi que sur quelques autres questions. Néanmoins, il y a encore une importante controverse concernant l'autonomie des structures syndicales de base. A ce propos, nous nous battons pour que le projet d'unité syndicale défendu par les Commissions ouvrières inclue explicitement le droit à l'existence et à la structuration de tendances syndicales, forme unique pour rendre crédible la fusion entre les diverses Centrales déjà en voie de construction. Mais à ce propos, le débat au sein des Commissions ouvrières est encore peu avancé. Par contre, au Pays basque, les choses ont évolué de manière plus claire et plus rapide. Le gouvernement a interdit la tenue du Congrès de fondation de la Confédération syndicale des Commissions ouvrières d'Euzkadi. Mais cette interdiction ne pourra sans doute pas empêcher l'unification définitive des deux secteurs des Commissions ouvrières basques, l'un sous l'influence prépondérante du PCE, l'autre sous l'influence majoritaire du MCE et de ELKI-LCR, qui s'étaient divisés en 1974. Les deux secteurs ont signé un document commun préparatoire au Congrès, qui fut adopté dans une assemblée syndicale de 1200 délégués, document qui représente un succès incontestable pour la démocratie syndicale : élection de délégués respectant la proportionnalité des tendances; édition d'un bulletin unique préparant le congrès et contenant les diverses propositions alternatives de statuts, de programme, etc. Au moment où le congrès devait se réunir, le courant de gauche MCE-LCR avait 540 délégués, et le courant le plus influencé par le PCE, 460 délégués. Evidemment, il y a des divergences qu'au sein du courant inspiré par le PCE, notamment sur ' qu'au tant au sein du courant de gauche dit "courant unitaire" programme d'action syndicale, sur l'attitude à adopter par rapport aux prochaines élections, sur le problème de la démocratie syndicale, sur la conception à défendre en matière d'unité syndicale, etc. Mais il est très important que tout cela puisse être discuté et voté démocratiquement. C'est un progrès qui exercera son poids sur le devenir du mouvement syndical dans l'ensemble de l'Etat espagnol. L'extrême-gaucheet la question syndicale Diverses modifications se sont produites dernièrement dans l'orientation syndicale des différentes organisations d'extrême-gauche. La plus significative fut la rupture au sein du fantomatique "Syndicat unitaire" créé par les deux organisations maoîstes, PTE et ORT, l'an dernier, à travers une scission abrupte et aventuriste des Commissions ouvrières. L'échec de leur projet de construction d'un syndicat "unitaire" en marge des Centrales existantes est apparu rapidement. Mais il y eut même un autre problème : chacune des deux organisations maoîstes a cherché à constituer sa propre centrale "unitaire" PT a affirmé que cette centrale existe d'ores et déjà. L'ORT a créé une "commission de gestion pour la constitution de la Centrale unitaire". Les deux projets représentaient une tentative sectaire de créer une petite centrale syndicale "révolutionnaire" ', strictement contrôlée par le "parti d'avant-garde"

I AGAMBLEA DE EUSKADI * CC.00 CECO)

POR LA LINIDAD DE COMISIONES OBRERAS

POR UN SINDICATO OBRERO

SOLIDARIDAD CONTRA LA E AS TRABAJADORES EN LLICHA ON CAPITALISTA VIVA 8. Ts NAN Première assemblée d'Euzkadi des Commissions ouvrières La rupture au sein de ce minuscule "syndicat rouge" a d'ailleurs abouti à la liquidation du projet politique de fusion du PT et de l'ORT. Aujourd'hui, les militants de ces deux organisations échangent quolibets et coups, et non bulletins de discussion pour une fusion prochaine. Mais comme conséquence de cette fragmentation, il est possible que l'ORT révise l'ensemble de son orientation syndicale. Un de ses dirigeants les plus représentatifs, Ibarrola, a déclaré que la campagne des Commissions ouvrières pour l'élection de conseils de délégués, et les progrès de la démocratie syndicale au sein des Commissions ouvrières influencées ou gagnées par le "courant unitaire" (MCE-LCR), permettrait d'ouvrir la perspective d'un travail unitaire incluant les forces syndicales influencées par l'ORT. Nous sommes de toute façon résolus à déclencher une discussion claire sur tout cela. Ce fut une immense erreur que d'essayer de séparer les ouvriers révolutionnaires des réformistes, dans l'espoir de construire ainsi un "syndicat de masse rouge" Même aujourd'hui, le PTE continue à affirmer que le préten-

Page 14

ESPAGNE du "syndicat unitaire" qu'il contrôle éliminerait le "syndicalisme jaune" des confédérations majeures. Il s'agit d'une exagération évidente de ce qu'est la ligne syndicale des Commissions ouvrières, de l'UGT, de l'USO, etc. Mais il s'agit surtout d'une erreur d'appréciation catastrophique. On ne gagnera pas les ouvriers aujourd'hui encore en grande majorité influencés par les réformistes, en se séparant syndicalement d'eux, en essayant de les influencer de l'extérieur de leurs propres organisations syndicales. Deux autres phénomènes intéressants se produisent aujourd'hui à la gauche du mouvement syndical, bien qu'on ne puisse pas les englober à proprement parler dans l'appréciation de la tactique syndicale de l'extrême-gauche : une réorientation de l'USO et l'apparition d'une gauche syndicale au sein de l'UGT. L'USO est une petite confédération syndicale d'origine chrétienne de gauche (assez proche de la CFDT première période), dont les cadres évoluent en général vers des positions socialistes de gauche. Vu le poids majoritaire des deux confédérations Commissions ouvrières et UGT au sein du mouvement syndical, l'USO est actuellement confrontée avec de sérieux problèmes à sa base. Ses militants ne rencontrent que peu d'espace pour recruter, en concurrence avec les deux confédérations majeures. En plus, l'évolution des forces politiques qui influencent l'USO crée des problèmes supplémentaires. En Catalogne, il s'agit surtout du Parti socialiste catalan (PSC). Mais celui-ci est en train de négocier son unification avec la social-démocratie "officielle" , le PSOE. Pareille unification poserait presqu'immédiatement le problème d'une fusion UGTUSO. Néanmoins, il n'est pas exclu que la direction de l'USO cherche à conquérir un espace syndical propre en se fondant surtout sur la propagande en faveur de "l'autogestion" , qui est une de ses définitions programmatiques caractéristiques et qui, surtout en Catalogne, peut servir d'instrument de récupération d'une partie de l'influence syndicaliste révolutionnaire puissante dans cette région, jadis dominée par la CNT. Les problèmes concernant la distinction fondamentale entre la lutte pour le contrôle ouvrier et toute tentative de cogestion des entreprises en régime capitaliste seront de toute manière posés à toutes les centrales syndicales. Il est peu probable que l'USO conservera un quelconque monopole du thème contrôle ouvrier/autogestion ouvrière. Il faut en outre tenir compte du fait que le "courant unitaire" des Commissions ouvrières exerce également une force d'attraction sur la base de l'USO. C'est pourquoi il est nécessaire et possible d'ouvrir aujourd'hui un débat clair et fraternel avec les camarades de l'USO, débat qui doit être centré sur trois problèmes : le contrôle ouvrier; l'unité syndicale; la démocratie syndicale. En fonction du déroulement d'un tel débat, l'USO pourrait jouer un rôle fort positif dans la lutte pour l'unification de l'ensemble du mouvement syndical de l'Etat espagnol. Par ailleurs, au sein de l'UGT commence à se cristalliser également un courant de gauche. Ceci ne se limite pas aux positions défendues par les marxistes-révolutionnaires au sein de l'UGT, qui n'y ont encore qu'une influence fort réduite. II s'agit d'un courant plus large, lié à la gauche au sein du PSOE lui-même. Au cours du dernier congrès régional de l'UGT de

Madrid, ces positions de gauche se sont exprimées avec force. Elles se sont notamment prononcées en faveur d'une rupture de l'unité d'action avec les autres confédérations syndicales (Commissions ouvrières et USO) et la conclusion d'une alliance préférentielle avec la seule CNT (à présent encore très petite dans l'Etat espagnol). Derrière cette proposition, en soi fausse et dangereuse, il y a cependant des motivations plus confuses et plus complexes. D'une part, il existe incontestablement une stalinophobie qui inspire le sectarisme à l'égard de la confédération syndicale principale d'aujourd'hui. Combinée avec les manoeuvres évidentes de la bourgeoisie de favoriser le développement de l'UGT afin de neutraliser en partie la montée des Commissions ouvrières, cette stalinophobie a des relents manifestement réactionnaires. Mais il y a aussi une motivation plus intéressante chez les militants de la gauche du PSOE qui avancent de telles propositions, à savoir la volonté d'imposer à l'UGT une rupture avec la politique de négociations et de concessions au gouvernement Suarez. Au fur et à mesure que les thèmes du rejet du "pacte social" , d'une mobilisation réelle contre la politique d'austérité, de l'organisation d'une solidarité effective avec les luttes ouvrières en cours, passent de plus en plus à l'avant-plan, il est important que l'es partisans de l'unité syndicale combinent constamment les propositions et débats sur les questions de structure et de statuts des syndicats avec un programme revendicatif et des propositions d'action fort concrets, pour que la fonction de l'unité syndicale comme instrument de défense et de mobilisation des travailleurs apparaisse clairement. C'est la condition pour rendre la lutte pour l'unité syndicale efficace, pour lui donner une large audience à la base, et pour éviter qu'elle n'apparaisse en définitive comme une variante de plus des querelles et des manœuvres entre diverses fractions de l'appareil. A ce propos, il faut dire un mot au sujet du "courant unitaire" des Commissions ouvrières. Ce courant, essentiellement inspiré par les camarades du MCE (une organisation mao-centriste) et nos camarades de la LCR, a joué un rôle fort positif au cours de la dernière étape de restructuration du mouvement . syndical. Sans l'action de ce courant, les progrès vers la démocratie syndicale au sein des Commissions ouvrières ne se seraient pas réalisés. Mais à plus long terme, ce courant ne pourra se maintenir s'il ne définit pas clairement un programme de lutte, s'il ne met pas à l'ordre du jour un programme d'action contre la politique d'austérité du gouvernement. Ce sont ces thèmes-là qui polarisent aujourd'hui l'attention des travailleurs. A ce sujet, il y eut certains problèmes et quelques divergences entre militants du MCE, de la LCR et "indépendants" au sein de ce courant, à l'occasion de la convocation du congrès d'Euzkadi des Commissions ouvrières. Ce débat doit se poursuivre. Il s'agit de toute façon du thème central du débat au sein des Commissions ouvrières dans leur ensemble, et de tout le mouvement syndical dans l'Etat espagnol.

Page 15

L'ouverturedu «troisième front»

Signalons pour finir qu'après l'essor du mouvement de masse dans les entreprises et dans les quartiers (englobant le mouvement de la jeunesse et celui des femmes), les deux principaux fronts de lutte jusqu'ici contre la dictature, le régime juancarliste et le capitalisme, un "troisième front" vient de s'ouvrir au cours des dernières semaines : celui du mouvement de la paysannerie laborieuse.

Il n'est pas étonnant que ce "front" s'ouvre avec retard par rapport aux deux premiers. La paysannerie laborieuse est plus dispersée que la classe ouvrière. Elle est plus lente à se mettre en mouvement. L'influence en son sein de l'idéologie bourgeoise est plus profonde. Le contrôle de groupements et associations contrôlés par l'Etat et la bourgeoisie a été plus strict dans ce milieu. Le nombre de militants d'avant-garde "contestataires" y est beaucoup plus réduit qu'en milieu urbain. Mais une fois réveillée, sous l'effet combiné de la crise d'ensemble de la société capitaliste et de l'essor du mouvement de masse dans les villes, la paysannerie laborieuse de l'Etat espagnol a commencé à agir avec détermination et sur un plan plus massif que dans les autres pays d'Europe. "Nous sommes brûlés et ce n'est pas le soleil" Ce ne sont pas moins de 200 000 paysans et paysannes qui ont participé ces dernières semaines à une vaste mobilisation qui a surtout pris la forme de barrages des routes. Une des manifestations les plus spectaculaires a été les mouvements revendicatifs de toute la population paysanne autour de la petite ville de Plasencia (27 000 habitants, dans la province de Caceres) lors de la visite du roi Juan Carlos dans cette ville, le 10 mars dernier. Pour punir la population d'avoir osé afficher des dizaines de pancartes avec des revendications (d'ailleurs très modérées) devant le roi, la police amenée en force de Tolède, a fait une véritable razzia répressive sur la ville, frappant sans discrimination hommes et femmes, jeunes et vieux, "contestataires" et partisans critiques du gouvernement actuel. Ainsi, la population de l'Estramadoure a reçu une bonne leçon de ce qu'est la "démocratie" juancarliste et bourgeoise.

Il faut souligner le rôle joué par l'agitation contre l'établissement des centrales nucléaires dans le déclenchement de la mobilisation paysanne. Mais il faut surtout préciser que si de nombreuses revendications paysannes sont immédiates et "corporatives" et tournent notamment autour de questions de prix de vente des produits agricoles, de construction de routes, d'insuffisance de l'infrastructure sociale (médicale et scolaire), des revendications fort avancées ont aussi fait apparition. Des paysans ont réclamé la nationalisation des canaux et centres d'irrigation sous propriété privée, et la constitution de coopératives d'achat et de vente entièrement contrôlées et démocratiquement gérées par les paysans travailleurs eux-mêmes. En fait, la COSA, l'organisation "corporatiste" qui contrôla la paysannerie sous Franco, organisation parallèle au syndicat "vertical" CNS dans les villes, est en train de s'effondrer. Un double mouvement de syndicalisation se développe à la campagne. Il y a celui des travailleurs agricoles, déjà en bon essor en Andalousie (Syndicat ouvrier de la campagne andalouse - SOCA) qui compte des milliers d'affiliés. Il y a celui des petits et moyens propriétaires paysans, qui se centre surtout sur les revendications de prix de produits agricoles, et qui a mis quelque 40000 cultivateurs en grève, surtout dans

ESTAMOS QUEMADOS

NO•ES DEL-SOL

les provinces de Leon, Logrono, Burgos et Navarra en protestant contre les bas prix de rachat des pommes de terre (qui s'accumulent en Espagne alors qu'ils sont rares et vendus à haut prix dans le reste de l'Europe occidentale). Tout cela ne peut que confirmer combien explosifs restent les problèmes posés par la crise sociale, économique et politique en Espagne, et combien la bourgeoisie reste éloignée d'un quelconque succès en matière de stabilisation, malgré le fait que le gouvernement Suarez ait réussi à lui faire gagner du temps.

20 mars 1977

Une erreur sur cette page ?