travailleur ukrainien à Brejnev
Il est rare de pouvoir entendre, dans les pays capitalistes, la voix d'un travailleur soviétique. Il est même plus exceptionnel d'avoir connaissance directement des revendications de la classe ouvrière d'URSS. De ce point de vue, le document
Il a été écrit par un travailleur ukrainien d'Odessa, L.M. Siryi. Il faut se rappeler que les circonstances dans lesquelles ce document a été écrit sont fort particulières. Siryi désire émigrer parce que ses conditions de vie matérielles sont extrêmement mauvaises et parce que toutes les protestations adressées aux syndicats ou à d'autres organismes officiels n'ont amené aucun changement. Il n'y a pas d'autre choix. Mais ce qui est remarquable dans cette lettre, c'est que Siryi fait le bilan dans le détail de ses "malheurs provoqués par la politique du Parti et du gouvernement..."
tions est longue. Ses revendications sont nombreuses et beaucoup peuvent faire partie d'un programme pour la révolution
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Lettre ouverte d'un
que nous reproduisons ci-dessous est unique.
politique. "Lettre ouverte au secrétaire général du Comité central du Parti communiste d'Union soviétique, Léonid Brejnev, de la part de Léonid Mykhaylovych, un travailleur, un citoyen et père de six enfants" Nous vous demandons d'accélérer le plus possible notre émigration d'Union soviétique vers un des pays suivants : Canada, Etats-Unis ou Australie. Le 16 février 1976, nous avons fait parvenir une lettre au XX Vème congrès du PCUS. Nous y décrivions avec force détails nos conditions de vie et déclarions notre refus de continuer de la sorte. Nous écrivions aussi qu'il est impossible de vivre avec 50 roubles par personne., ce qui est sensé être le minimum pour faire face aux divers besoins d'une personne. Mais je ne possède même pas cela. Nous sommes huit à connaître cette situation : moi-même, ma femme et nos six enfants. Notre revenu global est de 195 roubles, avec une allocation familiale de 36 roubles pour trois enfants au-dessous de 8 ans et 13 roubles provenant du SOTBEZ (assistance sociale) pour les enfants. Après déduction des impôts, des cotisations syndicales, du loyer, il reste 180 à 190 roubles. Je ne veux pas me répéter. Mais à diverses occasions j'ai écrit au syndicat, aux journaux, au Soviet suprême et au Comité central du PCUS. Cependant, vous ne m'avez pas aidé et vous n'avez pas considéré nécessaire de me répondre. Néanmoins, je veux poser à nouveau quelques problèmes. Je ne suis pas membre du parti, je suis travailleur, membre du syndicat depuis 1952. J'ai officiellement affirmé mon désaccord avec la politique du parti et du gouvernement sur les questions suivan-
DOCUMENT . La liste de ses récriminaa) les augmentations de salaire sont très petites et très peu 1 fréquentes. Comme il est dit dans l'office des salaires : "Vous n'aurez pas plus de 140 roubles par mois." b) Les primes et les salaires à la pièce sont souvent révisés. Dès lors, on touche environ 5 à 6 roubles par jour, ce qui correspond au tarif normal. Cependant, il n'y a aucune amélioration dans les conditions de travail. La technologie reste toujours la même et le manque de matériel se fait sentir. Je dois apporter mes propres outils pour travailler. II semble que le travailleur se voit exproprié de plus de sang et de sueur, mais qu'il est toujours moins payé. 2 a) Depuis 1960, les prix ont augmenté fortement dans notre pays. Dans les magasins d'Etat, les prix des biens alimentaires ont crû de 30 à 40%, par exemple la viande, les œufs, le beurre, le lard, le miel et d'autres produits. b) Ce que l'on peut acheter dans les magasins est rationné de la façon suivante : deux kilos de pain, un kilo de farine et de pâtes, un kilo de sucre, un demi kilo de beurre, de graisse,... c) La viande, le beurre, les pommes de terre, les carottes, les choux et d'autres produits sont souvent introuvables. d) De nombreux magasins d'alimentation ont été fermés, alors qu'à presque tous les coins de rue des débits de boisson (vodka et bière). ont été ouverts. Nos enfants sont habitués à l'alcool.
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3 9) En ce qui concerne l'aide aux familles nombreuses, elle n'existe pas ! En faisant la queue, nous montrons notre médaille "mérite pour famille nombreuse" . Mais cela ne vous permet pas de recevoir du lait. Dans le magasin ils nous disent : "Montre-moi où il est indiqué sur ta médaille que tu as le droit de recevoir des biens alimentaires sans attendre ton tour et plus que ta ration? " Tout ce que nous pouvons faire c'est hausser les épaules. C'est vrai! Quels sont les droits pour une famille nombreuse ? Il n'y en a simplement pas. Peut-être faut-il épingler cette médaille sur notre poitrine et laisser les enfants l'admirer au lieu de manger. Quel usage pouvons-nous en faire? Les appartements pour famille nombreuse ne sont pas alloués automatiquement comme la loi l'indique. S'ils sont attribués, c'est grâce à la corruption, ou selon la formule : "Je vais vous donner quelque chose que personne ne désire prendre". Par principe, ces familles sont mal traitées à l'école, au travail et dans la vie quotidienne. b) L'assistance médicale est déficiente, les ambulances ne répondent pas aux appels et les médecins sont indifférents. Dans les hôpitaux le service médical est médiocre, les traitements de même, ainsi que la nourriture. C'est un peu comme "l'Histoire du Grand Inquisiteur" : si le patient se conduit bien, il guérira de lui-même. c) Il n'y a pas d'assistance financière pour les médicaments. Vous ne pouvez vivre que de conseils ! 4 Je ne suis pas d'accord avec la restriction des libertés individuelles et des droits civiques. a) Il existe la liberté pour la propagande athée, mais pas de liberté pour la religion. Il n'y a pas de publications, de livres, de journaux, d'émissions de radio ou de télévision religieux. Les couvents et les églises sont fermés sous tous les prétextes et il est tout simplement impossible d'en construire de nouveaux b) Nos syndicats ont été fusionnés en une seule organisation, subordonnée au parti et au gouvernement, même s'il existe des syndicats de dockers, de marins, de métallurgistes. Chaque syndicat a ses propres problèmes et ses propres intérêts. Les syndicats doivent défendre les droits des travailleurs avant ceux du parti et de gouvernement. Ils doivent avoir le droit d'organiser des protestations collectives, de réclamer des augmentations de salaires comme des améliorations des conditions de travail ou une prolongation des vacances. Les organes de direction des syndicats doivent être élus et désignés directement par les travailleurs et non par le Bureau politique. Le parti et les syndicats doivent être indépendants l'un de l'autre. Ceci est spécialement vrai en ce qui concerne les comités syndicaux au niveau local où, par exemple, des listes de candidats acceptables (des laquais, des amis d'ivrognerie) sont préparées par le parti et données au syndicat local. Suite à cela, on donne l'illusion que ces derniers ont été choisis par l'assemblée syndicale. c) Ce type d'élection sans élection se fait au niveau local comme au niveau le plus élevé. Quelque part, lors d'une réunion du parti, un ami des chefs ou un laquais se lève et se prononcera en faveur de son chef. Il l'adulera. On le placera sur la liste. Il n'y a qu'un candidat par liste, ainsi il n'y a personne à choisir. Et même si un député honnête (au Soviet -NdT) doit être nommé, il possède peu de droits et peu d'occasions de venir en aide au peuple. d) Nos citoyens ne possèdent pas le droit de manifester, de faire grève et de protester d'une manière ou d'une autre. Se plaindre n'aide pas. e) Les citoyens qui expriment leur désaccord sont persécutés par la police, le KGB et, au travail, par ses chefs. Ceci m'est arrivé. Je fus persécuté parce que j'avais demandé que mon niveau de vie, mon salaire, soient élevés, afin que moi et mes enfants nous n'ayons pas faim, nous ne marchions pas pieds nus, afin que nous puissions faire face aux dépenses scolaires et aux autres besoins. On m'a empêché de passer dans la Sème catégorie de qualification. On n'engage pas ma femme pour nettoyer les bureaux des chantiers de réparation pour navires. On ne m'accorde pas de visa pour prendre un bateau pour l'étranger. Soit en s'amusant, soit sérieusement, on m'accuse d'être un "ennemi du peuple" , un élément anti-soviétique. Et qui dit cela ? Les chefs. f) Il faut restaurer et étendre les droits des républiques nationales, en particulier de l'Ukraine. L'éducation - écoles et universités - doit se faire en ukrainien. Les organismes d'Etat doivent aussi utiliser comme langue officielle l'ukrainien. Les Républiques doivent avoir leurs propres cadres nationaux à tous les niveaux.
Il faut mettre fin à la campagne de persécution et de ca5 lomnies de nombreux intellectuels, écrivains et poètes : Soljenitsyne, Sakharov, Tverdokhlebov, Boukovski, Valentin Moroz, N. Strokata, Dzyuba et Karavanski. Il faut leur donner le droit de faire des meetings et laisser les gens décider s'ils ont raison ou tort. Il faut libérer tous les prisonniers politiques en URSS; supprimer la censure du courrier et des publications.
a) Il faut une constitution qui garantisse le droit du citoyen 6 d'être libre et qui mettre fin aux activités du KGB. Il faut laisser le KGB faire la chasse aux sorcières d'espionnage étranger, plutôt que de poursuivre les citoyens dissidents. b) Des lois concrètes concernant la liberté de parole, de réunion, de presse, de manifestation et de grève doivent être établies. c) Il faut édicter une loi reconnaissant la liberté d'émigrer. C'est seulement dans un tel pays démocratique et florissant que nous serons d'accord de vivre et d'élever nos enfants. Odessa, le 14 novembre 1976.
Siryi.