Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

AMERIQUE CENTRALE

Double défaite

· Inprecor n° 301, 26 janvier 1990 · p. 21-23 · 2 597 mots

Nicaragua El Salvador Amérique centrale États-Unis

international" vient de redonner vie à un avorton archaïque, la diplomatie de la canonnière. Rien de plus classique, hélas, dans l'histoire latino-américaine qu'un corrompu et trafiquant de drogue — autrefois accueilli à bras ouverts dans les rangs de la CIA par son compère G. Bush — n'est qu'un prétexte pour jeter de entre les deux "grands", la fin de l'idéologisation" des conflits n'ont pas pour but de permettre aux peuples dominés de se libérer mais bien de maintenir le statu

Double défaite

Malta-Yalta, 2 000 morts à Panama... Le "nouvel environnement débarquement de CI's pour renverser un gouvernement afin de rétablir la

"démocratie". Le fait qu'il s'agisse, cette fois-ci, de lutter contre un dictateur la poudre aux yeux. L'intervention au Panama n'est rien d'autre que la continuation de la bonne vieille doctrine Monroe : le continent américain aux

Américains... du Nord (1). Au moins les choses sont claires : les négociations quo. L'espoir que la nouvelle donne internationale pourrait signifier la fin des interventions militaires extérieures vient d'être démenti.

Janette HABEL

L'EVOLUTION politique en Amérique centrale, au Panama et au Salvador sanctionne le maintien de cette région dans la sphère d'influence des Etats-

Unis. Ce n'est certes pas l'avis des peuples, mais ce qu'expriment les accords internationaux. Le règlement des prétendus "conflits régionaux" trouve ainsi sa signification réelle. La symétrie scandaleuse établie entre la Contra nicaraguayenne et le

Front Farabundo Marti de libération nationale (FMLN) salvadorien — forces "irrégulières" contre gouvernements ayant prétendument la même légitimité au centre des négociations sur l'Amérique centrale.

Le marchandage et le chantage exercés par Washington, assortis de pressions économiques et militaires sur le Nicaragua, ont consisté à "échanger" la survie de la révolution nicaraguayenne contre la capitulation du FMLN salvadorien, dont les bonnes âmes disaient, en coulisses, qu'il n'avait de toutes façons aucune chance de victoire...

La survie de la révolution sandiniste dépend du bon vouloir des Etats-Unis qui imposent au Nicaragua, par le biais du blocus et des pressions économiques, une politique et des échéances électorales

AMERIQUE CENTRALE

GUATEMALA HONDURAS

NICARAGUA

ELSALYADOR conformes aux conceptions démocratiques à géométrie variable de Washington.

La fin de l'année 1989 aura été marquée pour l'Amérique centrale et les Caraibes par une double défaite : la signature des accords de San Isidro le 12 décembre dernier et l'intervention à Panama, le 20 du même mois (2). C'est à la surprise de tous les observateurs que Daniel Ortega a signé un accord constituant un « succès diplomatique monumental » (3) pour le président salvadorien, Cristiani, et pour Washington. Loin d'être un chiffon de papier ou une manœuvre diplomatique sans importance, cet accord marque un tournant dans la région et dans les rapports entre les organisations révolutionnaires centraméricaines.

Depuis plusieurs années, la diplomatie impérialiste — suivie sur ce terrain par les bourgeoisies d'Amérique latine — a fait de la symétrie entre la Contra nicaraguayenne et le FMLN salvadorien l'axe et la condition d'un accord régional. Que ce soit lors des pourparlers internationaux entre l'URSS et les Etats-Unis, ou dans les coulisses à l'occasion des négociations sur l'Afrique du Sud, le désarmement de la Contra nicaraguayenne a toujours été lié à l'arrêt de la lutte armée par le FMLN. Ainsi, Youri Petrov, ambassadeur soviétique à Cuba, a déclaré en avril dernier : « Pour résoudre le conflit en Amérique centrale, il faut recourir à la même approche qu'en Afrique australe. De la même manière que nous avons collaboré avec les Etats-Unis dans le cas de l'Angola et de la Namibie, il faut que des pays tiers jouent le rôle de médiateurs dans le cas du Nicaragua et du Salvador. » (4)

Washington a fait preuve sur ce plan d'une constance remarquable en poursuivant un double objectif : politique, par la mise hors jeu de l'avant-garde politico-militaire la plus implantée de tout le continent latino-américain, et idéologique par l'identification de la Contra au Nicaragua avec la guérilla au Salvador. Façon subtile de faire oublier qu'il s'agit, d'un côté, de mercenaires armés grassement payés par la CIA qui se sont révélés incapables de gagner une base populaire en dépit des difficultés économiques du pays et, de l'autre, d'une guérilla qui résiste depuis dix ans malgré la présence des conseillers militaires et des bérets verts, l'aide colossale de Washington et la répression qui a causé des dizaines de milliers de morts.

Son offensive insurrectionnelle de novembre (5) a permis au FMLN d'effectuer une spectaculaire démonstration de force. Elle n'est aujourd'hui contenue que par les pressions internationales auquel le FMLN est soumis.

FMLN versus Contra ?

Cette symétrie entre FMLN et Contra a été niée par Humberto Ortega, ministre de la Défense du Nicaragua (voir p. 24). Or, le point 6 de la déclaration de San Isidro mentionne explicitement « la démobilisation de la Résistance nicaraguayenne et du FMLN » comme condition « pour dépasser la crise que traverse le processus de paix »... L'accord réussit même le tour de force (point 3) d'en appeler au FMLN seul à « renoncer publiquement à tout type d'action violente qui affecte directement ou indirectement la population civile », sans même évoquer les bombardements des quartiers populaires de San Salvador par les troupes gouvernemen-

Le texte précise enfin que le FMLN doit « se réintégrer au processus de dialogue déjà commencé » alors qu'il est de notoriété publique que Cristiani a déserté la table des négociations... A la dernière offre du FMLN, qui proposait comme condition de reprise du dialogue la destitution des chefs militaires les plus compromis dans la répression et les tortures,

1) Pour ce qui est de cette moitié de siècle, cela fait suite au débarquement au Guatemala en 1954, à Cuba en 1961, à Saint Domingue en 1965, à Grenade en 1983 ; au minage des ports et à l'armement de la Contra au Nicaragua : à la présence de "conseillers" militaires américains au Salvador

2) Voir Inprecor numéro 300 du 12 janvier 1990.

3) El Pais, 13 décembre 1989

4) Le Monde, 7 avril 1989.

5) Voir Inprecor numéros 298 et 299 des 27 novembre et 11 décembre 1989.

Page 22

= AMERIQUE CENTRALE Cristiani a répondu par la négative. L'accord signé par Daniel Ortega a non seulement légitimé Cristiani mais, en outre, l'a placé en position de force.

Comment la direction nicaraguayenne a-t-elle pu en arriver là? Simple manœuvre diplomatique comme le suggèrent certains ? Evolution politique des sandinistes vers la social-démocratie comme pourrait le laisser penser l'interview au journal La Cronica (3 au 10 janvier 1990) où Sergio Ramirez, vice-président du Nicaragua, évoque la possible adhésion du Front sandiniste de libération nationale (FSLN) à l'Internationale socialiste ? Pressions colossales de l'URSS? Une chose est certaine : il y a bien longtemps que le gouvernement soviétique a tiré un trait sur la révolution salvadorienne.

Pressions soviétiques sur le Nicaragua...

Tout récemment, Gorbatchev a répété à satiété que les livraisons d'armes au Nicaragua avaient cessé, alors même que la Contra bénéficie encore de l'aide américaine et, qu'en novembre 1989, les EtatsUnis ont reconnu l'infiltration de 2 000 contras au Nicaragua. Les accords de Tela (6) avaient fixé le dernier délai pour la démobilisation des contras au 6 décembre dernier: rien n'a commencé. Il est clair que les Etats-Unis imposent dans les faits leur position : ne pas démobiliser la Contra avant les élections nicaraguayennes du 25 février, et attendre et voir...

Il faut alors être aveugle ou cynique pour prétendre, comme le fait le chef du département Amérique latine du ministère des Affaires étrangères soviétique, que l'arrivée de Bush a signifié une coopération plus "constructive" dans la région entre les deux grandes puissances (7)... Dans ces conditions, il est évident que les pressions soviétiques ont joué un rôle déterminant ; on ne saurait l'oublier quand on adresse les critiques les plus sévères à la direction sandiniste. Quant à savoir si le FSLN manœuvre, louvoie, cherche à gagner du temps... bien malin qui pourrait le dire. En tout état de cause, si la diplomatie consiste à ruser avec l'ennemi, elle ne saurait se réduire à cela. Les accords de San Isidro ne sont pas un trompe-l'œil : quelle que soit l'évolution des choses, ils ont déjà suscité une protestation du FMLN (8), engendré la défiance dans la solidarité internationale, affaibli la révolution nicaraguayenne elle-même.

Un diplomate latino-américain a ainsi pu déclarer que : « La démonstration a été faite une fois de plus que la fraternité idéologique marxiste léniniste est de la rhétorique pure. A l'épreuve de la vérité, tout cela se réduit à des fantaisies livresques. Il ne pouvait en être autrement : entre les intérêts du FMLN et ceux du Nicaragua, Ortega a choisi ceux du Nicaragua et particulièrement ceux de son parti. » (9)

A supposer qu'il n'ait pas eu d'autre solution, Daniel Ortega se devait, pour le moins, de ne tromper ni son peuple ni son camp. Affirmer qu'avec ces accords « nous continuons à marcher vers la paix », c'est prendre des vessies pour des lanternes. L'essentiel de l'argumentation d'Ortega vise le court terme et repose sur les promesses de démobilisation de la Contra. Comme le remarque un commentateur avisé (10), ce qu'il a obtenu sur ce plan est minime : la demande — qui sera probablement ignorée des Etats-Unis — que les fonds votés par le Congrès américain pour la Contra soient utilisés à sa démobilisation. A plus long terme, la révolution nicaraguayenne ne pourra pas survivre seule dans l'isthme centraméricain, et la défaite de la révolution salvadorienne lui porterait un coup dramatique.

A peine les accords de San Isidro étaient-ils signés, incluant un appel à l'URSS, à Cuba et aux Etats-Unis pour qu'ils cessent toute ingérence en Amérique centrale, que le gouvernement nicaraguayen décrétait l'état d'alerte sur tout le territoire afin de parer à toute éventualité : en effet, le gouvernement Bush venait de lancer contre Panama 27 000 soldats, 150 hélicoptères, des dizaines d'avions de guerre, de tanks et de blindés. Bilan : 2 000 morts, davantage qu'à Timisoara ; un président, soi-disant élu démocratiquement, prêtant serment sur une base militaire sous les salves des canons nordaméri-cains; une intervention "justifiée" par la corruption du dictateur alors que le Pentagone n'a jamais jugé utile de faire de même contre Pinochet, Stroessner ou Duvalier. Sans parler de la morgue d'une grande puissance qui foule au pied l'immunité diplomatique de Cuba et du Nicaragua, attitude impensable à l'égard des "puissants".

Quant aux pertes en vies humaines provoquées par l'invasion, le secrétaire d'Etat adjoint Eagleburger les a évaluées à 400, et a félicité les militaires de leur "brillant" résultat (11).

La lutte contre le trafic de drogue n'est évidemment qu'un prétexte : si leur objectif était vraiment de s'emparer de Noriega, pourquoi les troupes américaines sont-elles encore présentes, malgré l'arrestation du dictateur ? Les véritables (et injustes) causes sont ailleurs : il s'agit de remettre en question les accords Torrijos-Carter de 1977 qui prévoyaient la restitution du canal au Panama et le retrait des bases militaires américaines au 31 décembre 1999. Le traité était d'ores et déjà entré dans une nouvelle phase : depuis le ler janvier, la compagnie du canal devait être administrée par un Panaméen et il devait y avoir plus de Panaméens que de Nord-Américains dans le comité directeur de la compagnie.

•et invasion américaine de Panama

En intervenant au Panama, « les Etats-Unis ont créé les conditions pour continuer leur domination sur le canal grâce à un gouvernement soumis et docile, celui de Guillermo Endara » (12) Or, Panama ce n'est pas que le canal ; ce pays de 75 000 kilomètres carrés et de deux millions d'habitants est également un centre militaire stratégique qui abrite la base aérienne Howard, la plus importante du sous-continent, ainsi que le quartier général du Commando Sud considéré comme le centre logistique et le laboratoire de la guerre de basse-intensité. Aux 12 000 soldats nord-américains qui stationnent de façon permanente dans la zone du canal dans 14 bases militaires, il faut ajouter 7000 employés et leurs familles, 2 700 employés civils dépendant du secrétariat à la Défense et 3 700 conseillers militaires.

Le gouvernement soviétique a condamné l'intervention militaire on ne peut plus timidement... Tout aussi compréhensif, le gouvernement nord-américain a

6) Voir Inprecor numéro 293 du 18 septembre 1989

7) El Nuevo Diario, Managua, 14 décembre 1989.

8) Voir Inprecor numéro 300 du 12 janvier 1990

9) La Cronica, Managua, du 14/20 décembre 1989

10) El Pais, 14 décembre 1989

11) Dans le Herald Tribune du 8 janvier 1990 l'ancien ministre américain de la Justice, Ramsey Clark, a dénoncé la conspiration du silence qui entoure le nombre de victimes et a cité des estima tions faisant état de 4 000 décès.

12) Bulletin de l'Agence Nueva Nicaragua, 17 janvier 1990.

Page 23

approuvé le recours à la force et l'intervention de l'armée soviétique en Azerbaïdjan. Selon le porte-parole du département d'Etat : « Il y a une différence fondamentale entre l'emploi de la force pendant un temps limité pour rétablir l'ordre, et le recours à la force pour réprimer l'expression pacifique et légitime d'aspirations politiques. » (13) Au nom de quel droit telle ou telle grande puissance peut-elle décider de rétablir l'ordre, et de quel ordre s'agit-il?

Bane d'essai panaméen

Va-t-on consacrer de nouveau le principe d'intervention universelle et le rôle de gendarme mondial des Etats-Unis ? N'est-ce pas ce à quoi l'on risque d'assister en Amérique centrale ? L'intervention au Panama n'est-elle pas un banc d'essai ? Pour quelles raisons le Pentagone a-t-il utilisé, pour la première fois, de nouveaux chasseurs bombardiers invisibles, capa-bles de pénétrer les défenses radar les plus perfectionnées sans être détectés ? Par ailleurs, l'invasion a été l'occasion d'expérimenter de nouvelles bombes et de nouveaux explosifs, des avions AC-130 pouvant concentrer sur un seul objectif des centaines de projectiles en quelques secondes, le tout contrôlé grâce à des ordinateurs ultra-modernes camouflés (14).

En réalité, le Panama a été « le théâtre d'une guerre expérimentale qui a permis aux Etats-Unis, avec deux douzaines et demi de pertes, de mettre en pratique quelques unes de ses armes les plus puissantes » (15). Dans quel but ? Interrogé sur l'existence d'une doctrine Bush qui viserait à légitimer des interventions militaires pour imposer des élections libres, le secrétaire d'Etat adjoint nord-américain, Eagleburger, a jugé « hautement improbable » une intervention semblable au Nicaragua... Autant dire que d'une intervention plane déjà sur la révolution sandiniste au cas où l'administration américaine, mécontente du résultat des élections du 25 février, jugerait nécessaire d'en "corriger" les résultats. G. Bush n'a-t-il pas déclaré que « les deux dinosaures restants, Ortega et Castro, ne vont pas durer très longtemps » ?

Le 14 janvier, le commentateur de l'organe du PC cubain, Granma, voyait dans les récents événements l'annonce d'une hécatombe dans la région. Malgré son caractère apocalyptique, la prophétie

13) Le Monde. 24 janvier 1990.

14) Washington Post, cité par El Pais des 25/26 décembre 1989.

15) El Pais, 2 janvier 1990.

est peut-être moins excessive qu'il n'y paraît.

Si le chemin qui a conduit de San Isidro à Panama devait se poursuivre avec son corollaire, la division des forces révone peut prédire ce qui en résultera pour les peuples dominés. L'écartèlement politique actuel entre un Nicaragua démocratique, mais dont on peut craindre qu'il

AMERIQUE CENTRALE = abandonne tout internationalisme, et Cuba qui s'en tient à un anti-impérialisme radical mais refuse de rompre avec des pratiques anti-démocratiques, risque d'avoir des effets désastreux sur tout le continent ; et ce, au moment où l'impérialisme américain croit pouvoir, à la faveur de l'effondrement du stalinisme, bénéficier de la neutralité soviétique pour effacer le syndrome vietnamien et faire ce que bon lui semble, en toute impunité. *

Une erreur sur cette page ?