Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

BRESIL

Un nouveau type de parti

· Inprecor n° 301, 26 janvier 1990 · p. 16-20 · 4 506 mots

Brésil Syndicalisme Stalinisme

La fondation du PT, en 1979, marque le début d'un nouveau chapitre de l'histoire du mouvement ouvrier au Brésil : la construction d'un parti de masse, expression de l'indépendance politique de la classe ouvrière et des travailleurs, d'un parti démocratique, pluraliste et militant, libre de tout lien avec les classes dominantes et leur Etat ; avec un programme clairement anti-capitaliste ; un partisolidaire avec les luttes ouvrières du monde entier, indépendant de la politique de tout Etat post-révolutionnaire en particulier (l'URSS, la Chine, etc.). En réalité ce qui est en jeu c'est un nouveau type de parti dont la signification et les intérêts vont bien au Michael LOWY

Le PT est le résultat d'un siècle d'efforts des travailleurs brésiliens pour se donner une expression politique propre. Au début du siècle, les anarcho-syndicalistes luttèrent, avec une énergie et un esprit de classe admirables, pour une orientation prolétarienne indépendante mais, leur dogmatisme les amena à refuser l'idée d'un parti politique de masse. C'est probablement le Parti communiste brésilien (PCB) qui réalisa la plus importante tentative de construction d'un véritable parti des travailleurs au Brésil. Mais, malgré l'abnégation et l'esprit de sacrifice de ses militants et de ses cadres, la logique du stalinisme le conduisit à adopter une politique de subordination à la bourgeoisie "nationale". Cette orientation, combinée à la dépendance

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idéologique par rapport à l'URSS et à l'absence de démocratie interne a engendré une série de scissions qui, de 1962 jusqu'à aujourd'hui, l'ont divisé et affaibli (la majorité de ses dirigeants historiques ont abandonné le parti durant cette période). D'autre part, le Parti des travailleurs brésilien (PTB), fondé par Getulio Vargas en 1945 et dirigé ensuite par Joao

Goulart et Leonel Brizola, n'a jamais représenté autre chose qu'un appareil parlementaire, avec une large base électorale dans les masses ouvrières mais (sauf exceptions individuelles) sans engagements organiques, politiques ou programmatiques vis-à-vis de la classe ouvrière. Et cela vaut également pour le Mouvement démocratique brésilien (MDB), le seul parti d'opposition toléré par la dictature militaire de 1964 jusqu'à la récente réforme politique (1). Quant aux petits groupes de la "gauche armée" des années 60 et 70, ils n'ont jamais gagné de présence réelle à l'intérieur du prolétariat et, malgré leur héroïsme et leur courage exemplaires, ils ont connu une fin tragique due à leur pratiques minoritaires et à leur isolement des travailleurs urbains et ruraux. Le PT marque donc l'apparition, pour la première fois, de l'expression propre d'un parti de masse des travailleurs en lutte contre le capital et son Etat, un parti enraciné dans la classe ouvrière, la paysannerie et chez les intellectuels.

L'initiative de constitution du PT est apparue à l'intérieur d'une classe ouvrière nouvelle qui a émergé après 1964, sans liens avec le stalinisme ou le populisme et qui, sur la base de sa propre expérience dans la lutte des classes, a compris la nécessité d'une organisation politique indépendante. Des dirigeants syndicaux qui représentaient la nouvelle perspective avec leur pragmatisme et leur "instinct de classe", furent réunis peu à peu par diverses générations de militants marxistes qui avaient tiré des leçons du passé et qui ont apporté au PT leur riche expérience politique et leur connaissance de la pensée socialiste. Ainsi, la formation du PT duTant les années 1976-1986 est due à la confluence de divers courants, chacun d'eux apportant sa sensibilité particulière et sa contribution à la construction du parti :

1) les membres de syndicats "authentiques", initiateurs et conducteurs du processus, qui constituent l'expression d'un nouveau syndicalisme massif, combatif et classiste ; ceux dont la région dite ABC (San Andrés, San Bernardo del Campo et

San Cayetano, faubourg industriel de Sao Paulo où le "nouveau prolétariat" concentré) est le bastion et le symbole ;

2) l'opposition syndicale qui, durant des années, a mené une lutte difficile à l'intérieur des entreprises et des syndicats contre la structure soumise à l'Etat et de la bureaucratie syndicale "jaune" (2) ;

3) les syndicats ruraux et les ligues paysannes, souvent d'inspiration

4) les communautés ecclésiastiques tholiques laïques dans le travail avec des paysans sans terre (pastoral da terra) et des travailleurs urbains (pastoral operaria), et d'autres secteurs chrétiens de tenmuniste ou de la "gauche armée" qui ont abandonné leur organisation ;

6) des groupes de révolutionnaires gauchistes de différentes tendances (trotskystes, castristes, etc.) ;

7) des intellectuels : sociologues, économistes, enseignants, écrivains, journalistes et chercheurs attirés par le mouvement ouvrier ou la théorie marxiste ;

8) des représentants parlementaires, appartenant originellement à l'aile gauche dire que la création du PT représente la intellectuels, deux forces sociales qui ont suivi des voies parallèles, quelques fois convergentes mais souvent assez di-

Le processus à travers lequel s'est formé le PT présente quelques caractéristiques spécifiques propres au Brésil et au moment historique actuel, comme par exemple l'important rôle joué par les CEB et les pastorais da terra. D'un autre côté, ce processus surprend, comme s'il s'agissait d'un exemple extrait directement de certains textes classiques de Marx ou de Engels : un mouvement ouvrier qui surgit dans les grands centres industriels modernes ; un mouvement syndical qui découvre, à travers ses luttes économiques, la nécessité d'un parti des travailleurs ; et un parti qui fait confluer diverses couches sociales populaires sous l'hégémonie de la classe ouvrière.

La diversité des sources qui compose le PT se retrouve dans la composition de sa direction. Les dirigeants syndicaux prédominant : Luis Ignacio da Silva, plus connu sous le nom de Lula, président du

BRESIL= Syndicat des travailleurs métallurgiques de San Bernardo (mis à la porte par le ré gime militaire et élu sénateur en novembre 1986) ; Jacob Bittar, du Syndicat des travailleurs des champs pétrochimi ques ; Olivio Dutra, président du Syndicat des travailleurs bancaires de Puerto Alegre ; de vieux dirigeants révolutionnaires, comme le légendaire Apolonio de Carvalho, dirigeant communiste depuis 1935, combattant des Brigades internationales en Espagne et dans la résistance française (il a organisé plusieurs libérations de villages français en 1944) ; et des intellectuels connus comme Fransisco Weffort, sociologue de l'Université de San Paulo et auteur de travaux importants sur l'histoire du mouvement ouvrier brésilien.

La rapide constitution du PT, qui s'est faite en deux ans, surprit la majorité des groupes qui, au Brésil, suivent une ligne socialiste ou communiste. Quelques uns d'entre eux décidèrent d'entrer dans le parti, mais la majorité partie des secteurs "arriérés" de la gauche, surtout les groupes de formation stalinienne + tant le Parti communiste brésilien (PCB prosoviétique) et le courant représenté par le périodique A Hora do Provo, que le Parti communiste du Brésil (PC du Brésil pro- albanais), qui refusa de participer aux élections — préféra rester dans le PMDB, le parti de l'opposition bourgeoise libérale. En 1978, année où se dessinèrent les premières ébauches du nouveau syndicalisme (classé hâtivement par certains sociologues comme "corporatiste" "apolitique", ou comme repré "aristocratie ouvrière"), l'idée d'un parti des travailleurs autonome commença à être promue par différents dirigeants syndicaux "authentiques" — idée probablement issue de leurs expériences initiales dans une série de grèves historiques, de leur affrontement avec l'appareil politico-militaire d'Etat et, pour certains, d'un bilan des luttes sociales dans l'histoire récente du pays (après 1964). Par exemple, en 1978, lors d'une Rencontre pour la démocratie, organisée par l'opposition libérale de gauche à Rio de Janeiro, Lula, avec l'appui d'autres dirigeants syndicaux, rejeta leur thèse principale : réunir autour

1) La loi sur la réforme politique, édictée par la dictature militaire au début des années 1980 imposait des normes bureaucratiques particulièrement difficles à satisfaire pour la reconnaissance d'un parti.

2) Loi syndicale établie par Vargas au début des années 40 sous l'inspiration de la Carta del Lavoro de Mussolini, subordonne par catégories les syndicats au ministère du Travail et interdit toute forme de regroupement intercatégoriel à l'échelon municipal, régional ou national.

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BRESIL du MDB un "front démocratique ample". Il invoqua à dessein l'expérience de 1964 comme argument contre cette politique traditionnelle de subordination du mouvement ouvrier au populisme bourgeois: «Si nous, les travailleurs, ne contrôlons pas l'unité des forces d'opposition, nous pourrons connaître des échecs comme celui de 1964 quand la bourgeoisie rompit avec les travailleurs, leur tourna le dos et les laissa tomber. » Sans nier la nécessité d'une position unitaire face au rémit en avant l'importance d'une politique ouvrière indépendante : « La classe ouvrière poursuivra son irréversible jusqu'à ce qu'elle atTôt ou tard elle créera un parti politique. La classe travailleuse ne doit pas être un simple instrument. Il est essentiel qu'elle participe directement en montrant la force qu'elle représente. Et, sur le terrain politique, participation implique que la classe constitue son propre parti ».

Lancement du PT

En octobre 1979, à San Bernardo del Campo, forteresse ouvrière du syndicat de Lula, a eu lieu la première rencontre nationale du PT. En termes pratiques, la rencontre marqua la fondation du nouveau parti et l'élection de sa première direction provisoire. Dans cette conférence on approuva une brève déclaration politique dans laquelle l'objectif du parti était clairement affirmé : « Le PT s'engage à lutter pour que tout le pouvoir économique et politique soit directement exercé par les travailleurs. C'est l'unique voie pour mettre fin à l'exploitation et l'oppression.» Le document appelait également «toutes les forces démocratiques à former un large mouvement de masses contre le régime dictatorial ». Le PT commença sa lutte pour la constitution d'une confédération syndicale, la Centrale unique des travailleurs (CUT), en insistant sur le fait que « sa constitution ne pourra être effective qu'avec la démolition de l'actuelle structure syndicale soumise à l'Etat ».

En avril-mai 1980, éclata la grande grève des 250 000 ouvriers métallurgistes de San Bernardo. Après l'intervention policière et militaire (qui eut pour conséquence l'arrestation de Lula et des principaux dirigeants de la grève, ainsi que le contrôle militaire du syndicat par l'intermédiaire d'un "médiateur"), le mouvement connut une pause. Malgré cela, sa capacité d'organisation massive (des rencontres de dizaines de milliers d'ouvriers avaient lieu régulièrement) révéla la force surprenante du nouveau syndicat, dont l'avant-garde avait clairement bénéficié de la formation du PT.

En mai et juin, se déroula une nouvelle conférence nationale du PT avec des délégués de 22 états brésiliens, qui représentant approximativement 30 000 membres du Parti. On y approuva un manifeste et un programme qui définissaient le PT comme « l'expression politique réelle de tous les exploités par le système capitaliste » et comme un parti de masses, avec une large base, ouvert et démocratique. Son objectif était, disent les documents, de démanteler la machine répressive du régime présent et de créer « une alternative de pouvoir pour les travailleurs et les opprimés qui conduise à une société sans exploiteurs ni exploités. Pour construire cette société, les travailleurs sont conscients que leur lutte est dirigée contre les intérêts du grand capital national et international ». Cependant, en aucune manière, le PT n'a élaboré de "doctrine" ; beaucoup de questions et de définitions programmatiques sont restées délibérément ouvertes pour permettre les plus amples débats et une "maturation" progressive de l'ensemble de ses militants comme un tout. C'est particulièrement vrai sur le terrain international, bien que quelques positions aient été déjà clairement adoptées comme, par exemple, la solidarité avec la révolution sandiniste et la lutte des travailleurs polonais (3). Il est évident que les militants et les dirigeants du PT ne voulaient pas répéter la tragique erreur de la vieille gauche brésilienne et refusaient de transformer leur parti en vassal de l'Est ou d'un quelconque Etat "socialiste".

Un parti ouvert

Une des caractéristiques particulières du PT comme parti "ouvert" est l'existence en son sein d'un certain nombre de groupes, organisations ou courants de gauche (généralement marxistes) qui ont souvent leur propre structure et leur propre presse. Certains de ces groupes voient comme tâche principale la construction du PT comme un véritable parti de masses avec une base militante et misent sur sa future transformation en une force capable de conduire un processus de changement social révolutionnaire au Brésil; d'autres, au contraire, le voient comme "un front de masses tactique" comme un instrument d'expression politique légal des travailleurs à l'intérieur duquel il faut construire le "véritable" parti de l'avant-garde marxiste léniniste : leur propre organisation.

Un des dirigeants du parti, Apolonia de Carvalho (qui durant quelques années conduisit un groupe d'avant-garde clandestin) rédigea un texte pour ouvrir la discussion à l'intérieur du parti sur cette question délicate ; de son point de vue, les courants politiques de gauche à l'intérieur du PT peuvent y apporter beaucoup de choses à condition d'être capables d'assimiler son caractère original de parti de masse et d'expression directe de la nouvelle qualité du mouvement ouvrier et populaire au Brésil. Ainsi, sa fonction est double : enseigner la science sociale et apprendre la nouvelle réalité. Mais pour jouer ce rôle, ces courants doivent dépasser la fausse conception qui envisage le PT comme un front politique de masses — c'est-à-dire, comme un accord tactique et transitoire entre diverses entités autour d'objectifs conjoncturels — et comprendre sa nature comme un nouveau type de parti politique, un parti des masses et de lutte, profondément démocratique (ce qui n'exclut pas la centralisation), et orienté avant tout vers la pratique politique autonome des masses elles-mêmes (4).

Légalisation et construction

Au cours des années 1980, le PT fit son premier pas vers sa constitution en tant que parti légal dans le cadre de la loi sur la "réforme politique" établie par le régime militaire. Face aux expectatives des autorités, le PT réunit avec succès les conditions extrêmement difficiles demandées par la nouvelle "Loi des partis politiques" pour la formation d'un parti encore non représenté au parlement (par exemple, l'exigence d'avoir des comités du parti dans 20% des municipalités du pays). La Corte s'est vue obligée de concéder au PT le caractère provisoire de parti légal (pour que le caractère définitif soit accordé, des exigences encore plus draconiennes devaient être obtenues). En réalité, le PT a transformé à son avantage la campagne pour sa légalisation en s'étendant à travers le pays et en élargissant considérablement ses rangs ; en organisant des cellules (groupes centraux), qui constituent la base de son appareil actif et démocratique.

3) Lula publia dans la presse brésilienne un article intitulé "Les revendications des Polonais sont les nôtres" et rencontra Lech Walesa à Rome.

4) Em Tempo , numéro 42 du 25 décembre 1978

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Un des aspects fascinants du PT durant cette période fut la manière dont les organisateurs agirent pour remplir les exigences légales compliquées d'une loi autoritaire - qui cherchait à maintenir les travailleurs en marge de la politique - et construire dans le même temps une structure d'organisation de parti démocratique depuis la base. Résultat de cela, le parti a aujourd'hui un double fonctionnement : légal, purement formel, dans lequel aucun type de décision n'est pris ; et réelle, où les délégués, élus démocratiquement par les cellules (qui n'ont pas d'existence légale), se réunissent dans les conventions locales, votent sur l'orientation du parti et élisent leurs délégués à la convention de l'Etat (qui, à leur tour, élisent les délégués à la convention nationale), A partir du moment où d'importants désaccord apparaissent dans la direction, c'est à la base qu'il revient de décider. Par exemple, en 1984, certains des dirigeants (et la majori-

BO: té des députés fédéraux) voulaient que le PT participe aux élections présidentielles indirectes imposées par la dictature et vote pour Tancredo Neves (candidat qui représentant un compromis entre le PMDB et les sections du PDS, l'ancien parti du régime militaire). La direction du parti décida de consulter l'opinion des cellules, dont les délégués dans les conventions locales, régionales et nationale se prononcèrent à une écrasante majorité contre une telle participation.

Le rôle central des cellules

Les cellules sont d'une importance fondamentale pour le PT. C'est cela qui fait de lui un nouveau type de parti, radicalement différent des autres partis légaux existants au Brésil. En rendant l'intervention active dans les luttes sociales et les mouvements, les cellules — présentes dans les usines, les banques, les centres de travail, les quartiers, les écoles, les universités, les fermes et les villes — ont permis au PT de se convertir en un instrument d'éducation, d'organisation, d'action quotidienne et de participation continue dans les mobilisations. En d'autres termes, cela lui a permis de se convertir en un parti de militants et non simplement d'adhérents et de votants.

En reprenant le côté positif des organisations marxistes et des CEB, les cellules constituent la source principale de vitalité du PT en tant que "parti de la vie quotidienne", construit "depuis la base" et enraciné organiquement dans la classe ouvrière. De plus, comme structures populaires ou de base, ayant des prérogatives et des pouvoirs leur permettant de contrôler la direction, et comme centres de libre débat sur la politique du PT et ses interventions, les cellules constituent une des principales garanties du caractère démocratique du parti. Finalement, elles sont la condition essentielle pour que le PT ait un caractère de parti de masses, caractère indispensable pour qu'il joue son rôle et que sa base ne se transforme pas en adhérents passifs, amorphes et atomisés, dépendant d'un appareil bureaucratique omnipotent (soit parlementaro/techno-cratique comme la social-démocratie, soit autoritaro/ monolithique comme le stalinisme).

Les adversaires du PT critiquent son hétérogénéité politique et manque de défi-ДАСТАНІЙ • SHO JONA

BORRACHHRIP LULAI PRESIDENTE nition programmatique plus précise. L'une et l'autre caractéristiques découlent de la diversité des sources qui convergent dans le parti et de sa nature large, ouverte tandis que dans la majorité des partis de la gauche brésilienne (de formation stalinienne), le débat a été systématiquement étouffé (dans une telle ampleur que cette pratique est devenue irréversible) et a conduit à des scissions et à des récriminations mutuelles. Les caractéristiques du PT proviennent aussi du souhait de ses fondateurs et dirigeants de n'imposer aucune "formule" particulière aux masses, sinon de permettre surtout que le programme — et le parti lui-même — se façonne "depuis la base", se construisant à partir du développement réel et concret de la conscience de classe du prolétariat urbain et rural.

Après presque un demi-siècle de contrôle hégémonique de la classe ouvrière brésilienne par des appareils d'Etat populistes et bureaucratiques, le PT semble, dans une certaine mesure, s'être lié de nouveau aux meilleures traditions du mouvement ouvrier "classiste", auto-

BRESIL nome et anti-capitaliste, qui existaient en 1935-1937 (avant le coup du "Nouvel Etat" de Vargas qui écrasa la gauche indépendante et mit les syndicats sous la tutelle de l'appareil d'Etat). Cependant, le PT est essentiellement un phénomène nouveau, non seulement parce qu'il n'existe pas de continuité historique directe entre le PT de 1980 et le mouvement ouvrier d'avant 1937 — excepté les personnalités tels que Apolonio de Carvalho et Mario Pedrosa (fondateur en 1929 de l'Opposition de gauche communiste au Brésil et participant, en 1938, au Congrès de fondation de la IVe Internationale) -mais de plus parce que les formes actuelles d'organisation et que sa base de masses (surtout à la campagne) sont très différentes de celles qui existaient avant la guerre. Mais le PT s'est engagé à rompre avec un lourd héritage - dominant durant 40 ans — de passivité et de démobilisation des masses, de grandes manœuvres des structures burcaucratiques, de subordination à l'Etat et/ou à différents secteurs des classes dominantes (prétendument "démocratiques", "progressistes" ou "nationalistes"), de syndicats limités à être des institutions d'assistance sociale devant parti à la chasse aux votes tous les quatre ans. En d'autres termes, l'idée fondamentale, décisive et essentielle qui préside à la formation du PT, et qui a servi jusqu'à maintenant comme boussole politique, n'est autre que l'idée formulée par Marx dans le programme de l'Association internationale des travailleurs : « l'émancipation des travailleurs sera l'œuvre des travailleurs eux-mêmes. »

Pour le socialisme:

Lors de la conférence nationale de septembre 1981, étape finale de sa constitution légale, le PT a déclaré ouvertement avoir le socialisme comme objectif programmatique. Dans diverses conférences et interviews, Lula a rejeté tout autant la social-démocratie que le socialisme bureaucratique, mettant en avant la nécessitéd'une autre voie pour la révolution et le socialisme au Brésil.

Grâce à une campagne d'adhésion massive, le PT réussit un accroissement spectaculaire : fin 1982, il avait déjà 245 000 membres à travers tout le pays. Le gros des militants est concentré dans les états les plus industrialisés, dans le centre et le Sud du Brésil: Sao Paulo (64 000), Minas Gerais (35 000), Rio de Janeiro (36 000) et Rio Grande del Sur

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BRESIL (16 000). En 1987, on estimait que la force numérique du parti dépassait les 400 000 membres.

En 1982, le parti participa à la campagne électorale avec une plate-forme ayant pour mot d'ordre : « Travail, terre et liberté ». La plate-forme exigeait la fin de la dictature militaire au Brésil, le pouvoir aux travailleurs et au peuple et à la construction d'un Brésil socialiste. Le pourcentage national de votes obtenu par le PT fut une déception : 3,5 % et 8 députés fédéraux élus. Cependant, le fait est que 1600 000 personnes votèrent pour un programme indubitablement classiste, anti-dictatorial et anticapitaliste, socialiste et démocratique. Dans l'Etat de Sao Paulo, principal centre économique du pays, le PT a obtenu presque 10% des voix. La machine électorale, bien plus puissante, des partis traditionnels et la pression pour le vote "utile" — c'est-à-dire, en faveur du principal parti d'opposition, le PMDB (coalition démocratico-libérale) — explique le nombre de voix limité obtenu par le

C'est dans le domaine de l'activité syndicale que l'expérience du PT a été décisive. En 1983, s'est formée la CUT, organisme qui coordonne les activités des syndicats ouvriers et paysans et reprédix millions de travailleurs. Les principaux dirigeants de la première organisation syndicale de masses centrale dans l'histoire moderne du Brésil sont membres du PT ou sont proches. Battue dans la lutte pour l'hégémonie à l'intérieur du mouvement ouvrier, le courant réformiste (influencé par le Parti communiste) se retira de la CUT et forma sa propre structure nationale, la Coordination nationale de la classe travailleuse (CONCLAT) qui, plus tard, adopta le nom de Confédération nationale des travailleurs (CGT). Aujourd'hui, ont lieu des négociations sur une éventuelle unification, ou au moins l'unité d'action, entre ces deux organisations.

Aux élections de novembre 1986, le PT doubla son score électoral, passant à 6,5 % et obtint 17 députés fédéraux. Ce qui fut véritablement nouveau dans ces résultats électoraux est que le parti avait grossi principalement en dehors de Sao Paulo, son bastion traditionnel. Au contraire, il se multiplia par quatre dans d'autres zones du pays ! Quelques années auparavant, il était courant de caractériser le PT comme un phénomène pauliste, limité à la zone industrielle des alentours de Sao Paulo. Mais en 1986, il était devenu évident qu'il s'agissait d'un parti national, dont les électeurs vivent en majorité (55 %) hors de l'Etat de Sao Paulo. De plus, bien que le PT ait sa base principale dans les grands centres industrielles, sa plus grande croissance lors de ces élections a eu lieu dans les petites villes et dans la zone rurale, particulièrement dans les endroits où l'église a glissé vers la gauche et où se sont développées les CEB. PETE

Le grand gagnant de ces PETE élections a été le PMDB.

Grâce à la politique de "choc peu orthodoxe" du Plan Cruzado — qui libéra simultanément les salaires et les prix - la population eut l'impression que le gouvernement du président José Sarney Neves) — coalition sous l'hégémonie du PMDB — avait été capable de contrôler l'inflation qui, les années précédentes, avait atteint des niveaux supérieurs à 100 % par an. La popularité du Plan Cruzado explique la victoire du PMDB et le faible résultat du PT - tout comme celui du Parti démocratique des travailleurs (PDT) de Brizola, également en opposition au gouvernement.

Rébellion populaire

Moins d'une semaine après les élections, cependant, le gouvernement lança le Plan Cruzado II, qui permit une hausse des prix alors que les salaires continuaient à être bloqués. L'inflation augmenta imrage, se sentant floué par les promesses du PMDB. Des manifestations massives eurent lieu à Brasilia (violemment réprimées par les forces de police et de l'armée) et, le 12 décembre 1986, la CUT (avec le soutien de la CONCLAT) appela à une grève générale qui paralysa la moitié du pays. D'après le service d'information militaire (SNI) "seulement" dix millions de travailleurs suivirent le mot d'ordre de grève, mais la CUT parla de 25 millions de grévistes. Dans tous les cas, le mécontentement massif vis-à-vis de la politique gouvernementale et l'ouverture d'un nouvel espace social et politique pour le PT et la CUT devinrent évidents.

La rébellion populaire contre le gouvernement Sarney, la "Nouvelle République" et les partis bourgeois la dirigeant, se politisa rapidement et, en 1988, le PT triompha aux élections municipales, prenant les mairies de plusieurs villes, entre autres quelques capitales régionales comme Porto Alegre et, surtout, Sao Paulo, la plus grande ville industrielle de tout le Brésil et de toute l'Amérique latine. Il faut ajouter que la candidate élue à

Sao Paulo, Luiza Erundia — qui se déclare "marxiste chrétienne" sie démocratiquement par la base du parti contre l'opinion de la direction, qui la considérait trop radicale pour pouvoir gagner les élections...

Cette radicalisation des couches exploitées et pauvres de la population s'est aussi exprimée au premier tour des élections présidentielles de 1989, quand Lula, le candidat du PT, devança ses rivaux "de gauche" — le populiste Brizola et le social-démocrate Covas - et se retrouva au second tour. Bien qu'il n'ait pas été élu, Lula réunit l'impressionnant pourcentage de 47 % des voix autour d'un programme classiste et combatif qui allait vers le socialisme, fait sans précédent au Brésil et, en général, dans toute l'Amérique latine depuis la victoire d'Allende en 1970.

Le PT n'est pas uniquement un parti électoral. Après ces élections il continuera à se développer et intensifiera son activité quotidienne et son action dans les couches populaires pour préparer les prochaines victoires de la classe travailleuse.

L'intérêt passionné avec lequel le développement du PT a été suivi en Amérique latine et en Europe vient du fait que, même s'il est étroitement lié aux caractéristiques spécifiques du Brésil dans une situation historique déterminée, le PT a une signification plus générale et un sens plus large. C'est une tentative presque sans précédent pour dépasser — à l'intérieur de la structure d'une organisation de masses — les façons habituelles de faire de la politique à l'intérieur du mouvement ouvrier : le réformisme néo-keynésien, le crétinisme parlementaire, le centralisme bureaucratique, le sectarisme doctrinaire, le substitutionnisme de l'appareil. Il s'agit d'une tentative faisant face à d'innombrables contradictions et menacée par de considérables dangers. C'est cela, cependant, qui le rend d'autant plus important et plus précieux à tout ceux qui, au Brésil ou dans n'importe quelle autre partie du monde, aspirent à la démocratie socialiste. *

Décembre 1989 Sur le Brésil, voir: • Elections municipales :

Inprecor numéro 280 du 23 janvier 1989 et 285 du 3 avril

1989 • Election présidentielle: Inprecor numéro 286 du 17 amil

1989 et 297 du 13 novembre

1989 • Grève générale : Inprecor numéro 287 du Ter mai

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