Le FOLN
persiste
et signe
L'interview suivante de Humberto Ortega, ministre de la Défense et commandant de la révolution, dont nous publions de très larges extraits, a été réalisée par Carlos F. Chamorro, directeur de Barricada, organe du Front sandiniste de libération nationale (FSLN). Si la pertinence des questions montre que les accords de San Isidro ne font pas l'unanimité chez les cadres sandinistes, les réponses du ministre illustrent la gravité de l'erreur de la direction. DOCUMENT
BARRICADA : Dans la déclaration, le gouvernement du Nicaragua, aux côtés des trois autres, appuie le gouvernement Cristiani. Cela signifie-t-il qu'il donne un aval politique à un régime qualifié de génocide quelques jours auparavant ?
Humberto ORTEGA : Nous entretenons des relations avec le gouvernement Cristiani, et l'on a même avancé vers une réduction de la tension diplomatique (1). Le communiqué reconnaît l'existence du gouvernement qui existe au Salvador et, que cela nous plaise ou non, c'est le gouvernement du Salvador.
C'est tout comme le problème du Nicaragua et des Etats-Unis : nous continuons à les accuser d'être responsables de ce qui se passe au Nicaragua mais nous ne tombons pas dans l'extrémité qui consisterait à rompre les relations diplomatiques. Parce que cela ne résout aucun problème.
• Mais n'est-ce pas appuyer ce gouvernement que de reconnaître son existence après qu'il a été accusé de bombarder la population civile et d'assassiner des religieux ?
A aucun moment nous n'avons appuyé les crimes et les bombardements du
gouvernement Cristiani. Le président Cristiani est venu donner des explications sur cette situation et proposer des solutions à ses homologues. Donc, il est logique qu'en nous mettant d'accord sur d'autres points substantiels qui permettent de parvenir à une solution, cette volonté politique de Cristiani de résoudre le problème soit également reflétée.
Les présidents soutiennent les aspects minimum, constitutifs, de l'existence de ce gouvernement (2), ce qui ne signifie pas un appui des bombardements, crimes et excès qu'il commet. (...)
• En matière de droits de l'homme, le document ne condamne aucun gouvernement, mais accuse implicitement le FMLN auquel il est demandé de ne pas mener d'actions mettant en danger la population civile.
Le Nicaragua a été à l'avant-garde en luttant dans différentes réunions contre les violations des droits de l'homme, non seulement au Salvador mais aussi dans d'autres pays.
Que, dans le but de sauver le processus de paix, il ait été nécessaire d'empêcher une condamnation du gouvernement Cristiani me paraît explicable : l'on a également voulu faire ployer le Nicaragua sous toute une série d'accusations qui sont tombées d'elles-mêmes parce qu'elles n'étaient pas justes mais l'adversaire aurait pu les maintenir pour boycotter l'accord.
L'important est que cela ait eu lieu dans le cadre d'une avancée et c'est cela qui va aider tant le Nicaragua que le Salvador à obtenir une paix totale.
Quant aux actions violentes contre la population civile, depuis la signature des accords d'Esquipulas, et ensuite de Tela, nous avons pris une position vis-à-vis des mouvements insurrectionnels ou irréguliers. Que les gouvernements de la région nous plaisent ou non, il n'est pas légitime qu'un gouvernement quelconque appuie ces forces contre un autre gouvernement.
Nous ne pouvons demander que la guerre cesse, ici au Nicaragua, que des groupes irréguliers n'utilisent pas la violence, que l'on n'attaque pas d'objectifs civiles et économiques dans notre pays, et dire, dans le même temps, que ces méthodes sont valables contre un autre gouvernement.
Maintenant, si les guérilleros considèrent que leur forme de lutte est juste, ce sont les guérilleros ; nous, en tant que gouvernement, nous ne pouvons pas l'avaliser. En revanche, nous nous solidarisons volontiers, moralement et politiquement, avec les causes justes des peuples contre les oppresseurs, contre les extrêmes, contre la domination abjecte.
Cela a été une négociation difficile où l'on a fait confiance à la parole, à l'engagement politique du president Cristian qui est notoirement entouré d'extrémistes, bien qu'il y ait aussi dans son gouvernement des gens opposés aux actes terroristes.
• Vous parliez du comportement du
Nicaragua en tant que gouvernement.
Comment ceci est-il compatible avec la politique d'un gouvernement révolutionnaire qui a une vocation de solidarité et de nombreux principes ?
C'est justement parce que nous avons des principes que nous sommes responsables. Une fois que l'on s'est constitué en gouvernement, les causes justes s'appuient à travers des normes internationales déterminées. Si nous étions une guérilla, nous aurions davantage de latitude pour dire beaucoup de choses, mais nous n'aiderions pas beaucoup.
Il faut savoir appliquer les positions de principes selon le moment. A San Isidro, nous cherchions à faire avancer le processus de paix dans son ensemble ; or, pour y arriver et pour que cela bénéficie aussi au Salvador nous devions, en premier lieu, le sauver et renforcer les dispositions autour du Nicaragua, et nous y sommes arrivés. (...)
Nous ne sommes pas allés à San José en tant que porte-parole du FMLN. Que cela nous plaise ou non, nous sommes allés négocier entre gouvernements. S'il s'était agi d'une rencontre de 21 pays, à l'OEA ou aux Non alignés, pour parler du Salvador et dire qu'il faut condamner les
AMERIQUE CENTRALE = violations des droits de l'homme, le gouvernement aurait eu davantage la possibilité d'exprimer ce qu'il trouve incorrect. Mais dans le cas présent, ce qui nous intéressait n'était pas que les quatre présidents condamnent Cristiani, mais de réussir à avancer substantiellement vers la paix.
• En quoi les prises de position concernant la démobilisation du
FMLN ressemblent ou different de celles concernant la Contra ?
A la lecture du document, il pourrait apparaître une fausse image de symétrie entre la Contra et le FMLN qui, en fait, n'existe pas. (...)
• Comment réagissez-vous au jugement de ceux qui prétendent que le
Front sandiniste aurait sacrifié sa solidarité avec le FMIN en échange du départ de la Contra ?
Entre des mouvements révolutionnaires en armes et le gouvernement sandiniste, il peut y avoir différentes appréciations sur des sujets concrets. L'on ne peut pas attendre de nous un comportement semblable à celui d'un mouvement de guérilla qui n'a pas d'engagement d'Etat. Que cela entraîne des complications ne doit pas nous faire peur.
Notre politique de solidarité avec les peuples qui luttent pour leur liberté et leur indépendance n'est remise en question à aucun moment. Mais la façon d'exprimer cette solidarité doit se limiter aux normes de vie en bonne intelligence avec les autres gouvernements.
Nous ne nous sommes pas engagés à renoncer à notre solidarité avec le peuple salvadorien. Nous avons appuyé le processus de paix en aidant les Salvadoriens à résoudre leur problème en trouvant un accord, pour que le FMLN négocie avec le gouvernement à travers l'ONU, parce que ce ne sont pas les sandinistes qui vont résoudre leurs problèmes ; ce serait mal connaître la capacité, l'adresse et l'auto-détermination des Salvadoriens.*
Managua, 21 décembre 1989
1) A la suite de la chute sur le territoire salvadorien d'un petit avion sensé provenir du Nicaragua et transporter des armes pour le FMLN, le gouvernement salvadorien a rompu ses relations diplomatiques avec le Nicaragua. Voir Inprecor numéro 299 du 11 décembre 1989.
2) Le point 2 des accords (voir Inprecor numéro 300 du 12 janvier 1990) va bien plus loin que cela puisqu'il stipule clairement que le gouvernement salvadorien est « l'émanation d'un procesus démocratique, pluraliste et participatif ». Or le moins qu'on puisse dire c'est que les élections salvadoriennes du 19 mars 1989 ont été tout, sauf cela ! Voir Inprecor numéro 284 du 20 mars 1989.