Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

TROTSKY EN URSS

"Démon" ou "Démosthène" ?

· Inprecor n° 302, 9 février 1990 · p. 18-19, 19 · 1 656 mots

URSS et Russie Stalinisme IVe Internationale

TroTSKY demeure l'"'emmerdeur", l'empêcheur de communier en rond autour du cadavre de la révolution d'Octobre. Réhabiliter officiellement Trotsky, c'est, en quelque sorte, donner un label officiel au combat de celui qui n'a jamais capitulé devant Staline et n'a jamais révisé son idéal révolutionnaire. Sans doute, pour des raisons de crédibilité, Gorbatchev sera obligé de faire pour lui ce qu'il a fait pour les autres, mais le long purgatoire qui lui aura été réservé montre bien, qu'à ses yeux, il ne s'agit pas d'une affaire mineure.

Si l'on considère les apparitions les plus marquantes de Trotsky, dans la presse soviétique depuis 1987, on doit conclure que progressivement la vérité fait son chemin. Le dramaturge Michel Chatrov (neveu d'Alexis Rykov, Premier ministre des années 20) a fait un tabac à Moscou avec sa pièce La paix de Brest-Litovsk. Elle présentait une version romancée des événements de 1918 où, malgré tout, Lénine apparaissait minoritaire au Comité central, qui devait se rallier à la position de Trotsky. Les faits n'étaient plus cachés ou tronqués, Chatrov se contentait de les présenter et de les commenter de façon conforme à la ligne du moment. C'est ainsi que, face à un Lénine infaillible mais "humain", l'aventurier vaniteux Trotsky et le carriériste sans scrupules Staline étaient renvoyés dos à dos.

Le directeur des Archives, Youri Afanassiev, a également joué un grand rôle pour exhumer Trotsky, en favorisant la publication de photos et de documents filmés, et en se prononçant publiquement pour sa réhabilitation et l'édition de ses œuvres.

Alors qu'aucune voix soviétique n'avait encore reconnu que c'était bien Staline qui avait tenu le piolet de Mercader, Chatrov devait faire jouer une nouvelle pièce, Plus loin, plus loin, plus loin..., où il mettait en scène tous les principaux acteurs de la révolution. Trotsky y accuse Staline de l'avoir assassiné et ce dernier s'en glorifie. Signalons que cette pièce fut écrite et présentée avant la réhabilitation de Boukharine et des autres. Après ces réhabilitations, il était difficile de garder le silence sur le défunt chef de l'Armée rouge.

Le 9 septembre 1988, l'organe du Comité central du Parti communiste d'Union soviétique (PCUS), la Pravda, publiait un très long texte du général Volkogonov sur les relations entre Staline et Trotsky (voir Inprecor numéro 273 du 3 octobre 1988).

Il s'agissait du chapitre "Le démon de la révolution", extrait d'une biographie de Staline à paraître. C'était là l'exemple caricatural de ce que souhaite l'équipe gorbatchévienne dans la phase actuelle.

Sous Staline, on trouvait sans difficulté des écrivains, des poètes, des peintres, des compositeurs, pour, moyennant de solides rétributions, chanter la ligne du moment et les mérites du Grand Guide. L'avenir semblait sans nuages. Mais les temps ont changé. Il est devenu plus difficile, désormais, de dénicher l'individu qui acceptera d'écrire un livre de circonstance, denrée éminemment périssable, sur laquelle ne manque que la date limite d'utilisation.

Certes, le général-écrivain rend hommage à l'inflexibilité de Trotsky qui « n'a jamais plié l'échine devant la dictature de Staline » et il reconnaît précisément que c'est Staline qui l'a assassiné. Mais, il accumule une telle somme d'erreurs, de jugements stupides et d'ignorance en ce qui concerne Trotsky qu'on est obligé de se demander pourquoi trouve-t-on un niveau si médiocre dans la polémique (car ce n'est pas de l'histoire).

Amalgame frauduleux

La ligne qui s'affirme actuellement consiste de plus en plus à réunir Trotsky et Staline dans une commune réprobation, en attendant que l'opinion soit mûre pour qu'on y joigne Lénine. Il est possible, en cette phase incertaine de la perestroika, qu'on n'ait trouvé qu'un militaire pour effectuer cette besogne. Dans un entretien avec Roy Medvedev (vrai historien, lui) publié dans les Nouvelles de Moscou (édition française) du 12 février 1989, Volkogonov se défend d'être le biographe officiel" de Staline. D'après lui, il a été longtemps un « personnage strictement officiel, occupant un poste important à la Direction principale de l'Armée ». Il a quitté ce poste à sa demande et est maintenant responsable de l'Institut d'histoire militaire. Il se présente également comme un "philosophe", n'ayant jamais écrit d'ouvrages de philosophie, mais plus de vingt livres militaires et politiques.

Il est tout de même réconfortant de constater, qu'actuellement en URSS, pour écrire de pseudo-vérités on ne trouve plus que de pseudo-spécialistes.

Alors que Pierre Broué et le correspondant du Monde, Bernard Guetta, assistaient à Moscou, le 15 janvier 1988, à une inoubliable réunion publique à laquelle participaient les enfants des vieux bolcheviques massacrés (voir les Cahiers Léon Trotsky, numéro 36, décembre 1988), alors que fin 1988, Esteban Volkov, le petit-fils de Trotsky, se rendait à Moscou

TROTSK

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Il est temps de faire le point s à Trotsky en Union soviétique. Certains de parle de lui dans les journaux, au théâtre dans des interviews d'historiens. Certain d'autres semblent embarrassés et tempè connue ailleurs depuis cinquante ans p n'ayant pas davantage

Mais, curieusement, alors que tous les réhabilités, Trotsky demeure seul sur la list jugé ni condamné, mais il a été désigné complots prétendume

La situation de Trotsky en 1989 reflète d de l'appareil

L. COL pour y rencontrer sa sœur dont il n'avait plus de nouvelles depuis cinquante ans, la presse soviétique publiait, à nouveau, des articles dignes d'attention.

Dans son premier numéro de l'année 1989, la

Literatournaya

Gazeta

(Litgaz) met en bonne place, sous le titre La liquidation, un long papier du journaliste Vassetski. Ce dernier a été pendant long temps un plumitif spécialisé dans l'anti-trotskysme.

En 1984, et encore en

1986, il avait rédigé d'infâmes brochures largement diffusées dans toutes les langues par l'agence Novosti.

Coup de théâtre le ler décembre 1988: dans le bulletin de Novosti en langue allemande, Vassetski fait une analyse mesurée du trotskysme, oublie complètement les accusations inouies dont il accablait ses partisans il y a peu, et va même jusqu'à de collaborer proposer

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Y EN URSS on? ou thène" ?

ir la place actuellement réservée ses écrits y ont été publiés. Régulièrement on à la télévision, dans des réunions publiques,

; le font de façon honnête, voire admirative, rent leur découverte téméraire d'une vérité ar des commentaires et des appréciations e mérite de la nouveauté.

condamnés des Procès de Moscou ont été e d'attente. Certes, étant exilé, il n'a pu être ni comme le principal responsable des divers nt ourdis contre Staline.

one la perplexité qui règne dans les sommets bureaucratique.

TURIER eux (voir Inprecor avec numéro 279, du 9 janvier

1989).

Un an plus tard, dans la

Litgaz, il confirme, avec force détails, la responsadirecte de Staline bilité dans l'assassinat de Trotsky, et donne une évaluation très positive de son combat anti-stalinien. Les citations de Trotsky (inédites en URSS) qu'il propose aux lecteurs ne peuvent qu'entraîner la sympathie pour celui-ci, mais

Vassetski sait jusqu'où ne pas aller : il conclura que si l'anti-stalinisme de Trotsky mérite tous les éloges,

"révolutionnarisme"

son permanent le rend complètement anachronique et finalement aussi repoussant que Staline.

Signalons que cet antitrotskyste partiellement repenti met actuellement les bouchées doubles et, répondant à un lecteur dans la revue Argumenti i Fakti

(numéro 27 du 8 juillet

1989), il brosse un tableau

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particulièrement élogieux de Trotsky, président du Soviet de Petrograd en 1905 (voir p. 27). Un retournement de veste aussi intégral, en si peu de temps, évoque plus l'art chorégraphique que la politique.

Si l'on en croit l'organe du Parti communiste français, l'Humanité du 20 août 1988, notre virtuose avait encore récemment écrit dans le bulletin du Comité central du PCUS que « Trotsky n'a joué aucun rôle positif dans la préparation de l'insurrection et l'établissement du pouvoirs des soviets », qu'il était en opposition continuelle avec Lénine et qu'il avait des tendances bureaucratiques et autoritaires...

En février 1989, le correspondant au Mexique des Nouvelles de Moscou interviewait le petit-fils de Trotsky et publiait sa photo près de la tombe de son aïeul. Un mois plus tard (le 19 mars 1989), un long article intitulé L'assassin de Trotsky : bourreau ou victime? essayait de percer à jour le personnage de Ramon Mercader qui n'aurait pas été le "scélérat d'opérette" décrit par Vassetski mais bien un militant fidèle mais dévoyé.

Une interview émouvante d'un des derniers vieux trotskystes soviétiques ornait la une d'Argumenti i Fakti du 24 juin 1989. Ivan Iakovlevitch Vratchev, 91 ans, racontait l'opposition de gauche, la mort de Lénine, les persécutions (voir p. 24). Lui-même avait capitulé en 1929, avec Radek, Smilga et Preobrajenski, ce qui ne lui épargna pas l'exclusion du Parti, puis l'exil intérieur et la déportation après la guerre. Sa demande de réintégration dans le Parti vient encore de lui être refusée, en avril 1989, avec la même formulation qu'en 1936 : « Ancien membre actif de l'opposition trotskyste »

On peut clôturer ce panorama par deux articles des Nouvelles de Moscou. Le 23 mars 1989, elles faisaient paraître (dans l'édition russe) des extraits de la demande de réhabilitation de Trotsky, adressée aux autorités soviétiques par Esteban Volkov et ses enfants, tandis que dans l'édition française du 3 novembre 1989, l'historien Victor Startsev traçait un portrait assez flatteur du chef l'Armée rouge dans un article intitulé Le Démosthène de la révolution, répondant en quelque sorte au général-écrivain qui avait évoqué le "démon de la révolution".

Le fantôme de Trotsky

Dans sa volonté de liquider les sé quelles du stalinisme, Gorbatchev se heurte en permanence au fantôme de Trotsky. Il lui est devenu impossible de continuer à le calomnier ou à l'ignorer. Il laisse donc les historiens s'ébattre, mais en traçant certaines limites : la vérité factuelle peut être dite, on peut reconnaître les mérites de Trotsky dans la naissance de l'Etat soviétique, dans la victoire de la guerre civile et même dans la lutte contre Staline. En revanche, il faut rejeter ses conceptions gauchistes sur la révolution mondiale, et bien différencier l'aimable perestroika qui cherche à améliorer le "socialisme" de l'irresponsable révolution politique qui mènerait à la violence et à la guerre civile. On peut maintenant tout accepter de Trotsky, sauf sa fidélité au

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