Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

FRANCE

Les tourmentes du PCF

· Inprecor n° 302, 9 février 1990 · p. 16-17 · 2 080 mots

France URSS et Russie IVe Internationale

Rien ne va plus dans le Parti communiste français (PCF). Les militants et les cadres sont déboussolés par un grave et persistant recul électoral, par les zigzags de la direction, et l'effondrement du camp "socialiste". Peu après l'expulsion du courant "rénovateur" ', le PCF est confronté à une nouvelle dissidence interne : les "reconstructeurs". Jean VERSAILLES

LES OPPOSITIONS à l'intérieur du Parti communiste français se sont toujours cristallisées sur deux problèmes : la démocratie interne et les "pays socialistes"

En 1976, le XXIIe congrès semblait ouvrir une nouvelle période : renoncement au "modèle" soviétique, abandon de la dictature du prolétariat, eurocommunisme, et une certaine liberté de ton accordée aux intellectuels...

Ceux qui vécurent pleinement cette ., nouvelle stratégie qualifiée d'autogestionnaire" n'eurent qu'un tort : croire qu'elle serait Après la rupture du Programme commun avec le Parti socialiste en 1977, le Parti se renferma progressivement dans un sectarisme inoui, autour du bilan "globalement positif" des pays socialistes (1979). Et les intellectuels furent priés de se taire.

Par vagues successives, le Parti se vida de nombreux cadres, de militants chevronnés et acheva de se couper de la masse des intellectuels.

Au niveau électoral, les chiffres sont implacables, tant aux plans national que local (1). La chute n'est en rien enrayée par l'utilisation extrême et dangereuse du prestige de la Confédération générale du travail (CGT, organisation syndicale proche du PCF) au profit des candidats PC.

L'effritement électoral apparaît inexorable à partir de 1979, depuis cette politi-

FRANCE que en zigzags, où alternent phases sectaires à tonalité radicale et opportunisme absolu, notamment la participation acritique de quatre ministres PC au premier gouvernement Mitterrand (juin 1981/juillet 1984). Ces volte-face donnent le tournis à l'électorat et brisent le socle d'un parti dont l'image fut celle de la rigueur et de la stabilité.

L'Humanité, le quotidien du Parti, ne passe pas une semaine sans citer des chiffres et d'habiles comparaisons qui prouveraient la "remontée de l'influence" du PCF. Un tract a d'ailleurs été distribué à plusieurs millions d'exemplaires pour soutenir la démonstration ! Mais la vérité est que le PCF n'est plus une force nationale. Dans des régions entières comme le Doubs (département où se trouve l'usine Peugeot de Sochaux riés), le Finistère, l'Hérault, dans villes comme Paris, Le Mans et plusieurs localités de la banlieue parisienne, il est réduit à la taille d'un groupuscule, et les dénégations de la direction ne servent qu'à la discréditer un peu plus. Cet effondrement a des conséquences pratiques considérables. En terme de finances, de permanents, de quadrillage politique dans les municipalités, l'effondrement organisationnel est quasi immédiat et spectaculaire dès la perte d'une ville.

Accumulation d'échees

En termes politiques, la direction refuse d'assumer ses responsabilités. Elle accuse les journalistes, le PS, la droite, les patrons, etc., et cherche à culpabiliser les militants pour leur "ardeur insuffisante". D'après la direction, la société a viré à droite. Or, depuis 1986, de nombreuses luttes, certes catégorielles, développent des batailles longues, massives, avec des aspects créatifs sur le plan de l'auto-organisation.

Cette accumulation d'échecs, électoraux et politiques, a sapé l'autorité du Bureau politique et du Comité central. A la base, les militants qui souhaitent un changement complet du groupe dirigeant sont probablement majoritaires. Ce qui conduit à une certaine paralysie politique. Le succès traditionnel de la fête de l'Humanité (septembre 1989) ne peut cacher l'absence de mots d'ordre politiques pour orner les stands ! Seules les Jeunesses communistes, qui se sont maintenues grâce à une campagne exclusive et permanente contre l'apartheid, donnaient l'image d'une organisation qui sait pourquoi elle existe.

L'homogénéisation du parti n'est même plus assurée par la formation théorique des militants. Au fil des ans, la durée des écoles a été écourtée et le contenu expurgé. Cohabitent dans le même parti, des militants acharnés de l'Union de la gauche, et d'autres qui ne pensent qu'à critiquer le Parti socialiste : de ce fait, la composition des listes aux élections municipales de mars 1989 fut très pénible, laissant des plaies durables dans bien des sections.

La voie électorale au socialisme implique l'accord avec le PS à toutes les élections locales, régionales et nationales avec désistement réciproque et solidarité de gestion (2). Tout démarquage du PS passe aux yeux des uns comme une attaque contre l'union, alors que pour les autres, le PCF s'incline encore devant la social-démocratie déconsidérée par sa politique d'austérité.

Zigzags politiques

En fait, le PCF qui se veut "parti de lutte et de gouvernement" n'arrive jamais à articuler les deux propositions et poursuit ses virages politiques, gérant au coup par coup chaque situation. Ainsi, les députés communistes ne sont "ni dans la majorité, ni dans l'opposition"

Cet exercice d'équilibriste fatal. Contrairement au PC italien qui a su occuper le terrain social-démocrate, le PCF n'a pas d'espace sur sa droite. Aussi, renouvelle-t-il de temps à autre de fracassantes déclarations sur sa volonté révolutionnaire. Mais, faute de l'être vraiment, il perd du crédit sur sa droite comme sur sa gauche.

La deuxième difficulté vient de la glasnost à l'Est. Plus les révélations s'accumulent et plus le PCF doit justifier sa fidélité totale envers Staline et Brejnev, Georges Marchais, secrétaire général du PCF a beau soutenir verbalement la perestroika, son "ami Gorbatchev", et même

1) Aux élections législatives de novembre 1946. le PCF obtint 28,60 % des suffrages. Au premier tour de l'élection présidentielle de 1969, le PCF en totalisait 21,50 % ; à celle de 1981, il en obtint 15,48 % ; en 1988, en revanche, il en a à peine reçu 6,85%.

2) En France les élections présidentielles, législatives et municipales se déroulent en deux tours. La tradition est de se désister pour le candidat de la gauche le mieux placé au second tour. De nombreuses municipalités et départements sont gérés en commun par le PCF et le PS.

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tenter d'en assumer la paternité ("enfin", disent aujourd'hui les dirigeants français en faisant croire qu'ils avaient appelé de leurs vœux de tels changements), il ne peut faire oublier que le PCF a nié l'existence d'une crise structurelle dans les pays de l'Est, jusqu'en 1985.

L'effet Gorbatchev, pour profiter au PCF, devrait s'accompagner d'une autocritique totale et d'un changement du personnel de direction. Ce à quoi les tenants de l'appareil ne peuvent se résoudre. D'un côté, le PC soutient la perestroika, de l'autre il la nie en confirmant "l'apport du socialisme au mouvement historique des pays concernés".

Pour se démarquer, le Comité central a voté à l'unanimité un texte sur les pays de l'Est qui ose dire : « Nous ne savions pas tout. » (!) Cela n'empêche pas le PCF de réaffirmer la notion de "bilan globalement positif" et de parler de "crise de croissance" du socialisme, même après les événements en Roumanie dont la violence ébranle un peu plus la conscience des militants, et les bases de l'appareil.

Pour la première fois, fin janvier, Marchais a donné la position du Parti sur l'implosion des "partis frères" de l'Est, position qui devient vite une "explication" des phénomènes en cours : les carriéristes renoncent au socialisme et, après l'avoir saboté, adhèrent massivement à la socialdémocratie. La fille aînée de Moscou ressemble maintenant à une veuve bafouée, éplorée... amie fidèle. Un profil présentant d'attraits et que beaucoup voudraient changer.

Des forces centrifuges

Cette situation aboutit à un éclatement politique, laisse la place aux pratiques militantes les plus variées. Dans les associations de masse, comme dans la CGT, des secteurs entiers et des directions s'autonomisent. Les élus locaux se démarquent encore plus franchement pour préserver leur territoire des aléas et du discrédit de la direction nationale.

Au sein même du CC, plusieurs voix n'hésitent plus à se faire entendre. Au secrétariat même, Charles Fiterman, éternel opposant silencieux, a franchit timidement le pas, après avoir laissé ses amis se faire écarter au fil des ans. S'il est le dirigeant communiste le plus populaire, son passé de ministre le rend suspect aux yeux de la base. Marchais a déclenché une guerre de tranchée, en dénonçant « ceux qui seraient prêts à brader la politique révolutionnaire du PCF » au profit d'une alliance avec le Parti socialiste.

Ultra-légalistes, Fiterman et ses partisans n'offrent pas de perspectives claires et mobilisatrices. La crise remet en mouvement les forces ayant déjà rompus avec le Parti. Pierre Juquin (3) veut aller chez les Verts, qui ne veulent pas de lui. Des responsables CGT sont aspirés par le PS. Désorientés par leur échec aux élections européennes, les rénovateurs qui conservent certaines positions municipales sont divisés. Un tiers revendiquent dorénavant de "la majorité présidentielle". Les autres (quelques centaines dépourvus d'implantation sociale) cherchent à maintenir une identité communiste et préparent un rapprochement avec les "recons- ON tructeurs". LIQUiDE!

Le courant reconstructeur mérite une attention particulière. Structuré par de vieux cadres historiques issus de la résistance, ce mouvement se distingue par son sérieux organisationnel et politique. Il se comporte en véritable fraction publique, dotée d'un journal, de brochures, de locaux, avec une présence sur les trois quart du territoire. Il assure ses propres contacts internationaux, par exemple, avec la minorité du PC ouest-allemand (DKP) favorable à la perestroïka.

Aux élections municipales, les reconstructeurs ont sauvegardé leurs positions, y compris là où des exclus se sont affrontés au candidat officiel du PC. Dans le Doubs, ils ont écrasé le PC aux élections sénatoriales de septembre. Certains militants contrôlent encore des secteurs importants de l'appareil sur le plan local, voire départemental.

L'originalité de ce courant est qu'il regroupe, à travers l'Association de recherche et d'initiative pour l'autogestion et le socialisme (ARIAS), des exclus et des membres du PCF dans la perspective d'une bataille entièrement centrée sur une transformation radicale du Parti.

Les axes politiques des reconstructeurs peuvent se résumer comme suit :

— la bataille essentielle se passe dans le PC, "le" Parti des travailleurs. Ils revendiquent, sans oser le nommer, le droit de tendance et veulent construire la "maison commune" de tous les communistes (4) ;

dénonciation du stalinisme et soutien à la perestroika vont de pair avec les amalgames théoriques classiques réformistes qui considèrent Staline comme l'héritier logique de Lénine et de Marx ;

— le PC italien est un modèle. Toute leur pensée politique est tournée vers -Europe ;

FRANCE - l'échec historique d'un "certain communisme" implique le débat tous azimuts et l'unité d'action, y compris avec les trotskystes ;

— leur perspective politique est un gouvernement d'union de la gauche qui satisfasse vraiment les revendications des travailleurs. La direction du Parti semble incapable d'attaquer de front celle dissidence. Elle frappe, avec des prétextes locaux, certains militants ou A VENDRE structures mais n'ose pas se mesurer directement au phénomène. PR Pour autant, il est peu probable APARTES que les reconstrcuteurs gagnent le pari de changer le PC. Le Congrès de décembre 1990 sera pour eux une -MAS SURTOUT PAS À RENOVER date décisive. Dès lors, leur tactique paraît paradoxale et butera tôt ou tard sur de solides contradictions : besoins politiques de ceux qui n'ont plus la carte du PC, lassitude des oppositionnels, répression larvée. Une nouvelle étape programmatique et organisationnelle s'ouvrira.

Un nouvel espace politique

L'année dernière, pour la première fois, les éditions La Brèche, de la Ligue communiste révolutionnaire (LCR, sec tion française de la IVe Internationale) avaient un stand à la fête annuelle de l'Humanité, qui s'est déroulée du 8 au 10 septembre 1989, à Paris. La présence de militants trotskystes connus, comme Alain Krivine, à la "Fête de l'Huma" a suscité de nombreux débats parmi les militants communistes.

L'existence d'interrogations, de courants multiples créé une situation inédite. S'il ne surgit pas, à ce stade, de courant marxiste révolutionnaire, de nombreux secteurs communistes ou proches du PCF rompent avec le sectarisme, et l'ostracisme à l'égard tout particulièrement de la LCR. Cela permet de nouveau débats, d'apporter des explications, de militer sans sectarisme comme lors de la manifestation du 8 juillet 1989 (5), où le cortège de la LCR précédait celui du PCF et regroupait autant de participants. *

Paris, le 2 février 1990

3) Pierre Juquin, ancien porte-parole et membre du Bureau politique, chef de file du courant rénovateur a quitté le PCF à l'automne 1987. Il s'est présenté à l'élection présidentielle de mai 1988, soutenu notamment par la LCR. Après le faible score enregistré, il s'éloigna des rénovateurs qui fondérent leur propre organisation (MRC).

4) Maison ouverte y compris aux trotskystes.

5) A l'initiative de la LCR, une importante manitestation contre la dette, l'apartheid et les colonies a été organisée à Paris le 8 juillet dernier. Voir Inprecor numéro 293, 18 septembre 1989.

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