Inprecor 1974–2004

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RDA

L'unification au pas de course

· Inprecor n° 302, 9 février 1990 · p. 13-15 · 2 591 mots

Allemagne Europe de l'Est Syndicalisme Paix et armements

d'unification allemande à court terme. Il n'y a aucun doute que cela se fera en économique, même avant la réunification officielle, régleraient énormément de rapide du niveau de vie. Mais, déjà, toutes les forces politiques à l'Est comme à

FIN JANVIER 1990, le Premier ministre est-allemand Modrow faisait un discours mémorable devant la Chambre du peuple (Volkskammer), le parlement que personne n'a élu. Il y a expliqué pourquoi les élections devaient être avancées au 18 mars, au lieu du 6 mai, initiale-

Dans ce même discours, il a proposé la formation d'un "gouvernement de responsabilité nationale" avec la participation des partis et groupes d'opposition représentés à la table ronde. Modrow a indiqué comme éléments d'aggravation de la crise structurelle qui secoue le pays : les revendications salariales et sociales appuyées par de nombreuses grèves qui ne peuvent pas être satisfaites par manque d'argent ; les grèves et la baisse de la productivité par "ralentissement du travail" qui mènent l'économie vers un désastre imminent ; l'impossibilité d'assurer la sécurité générale à cause des activités de certains groupes de citoyens contre d'autres citoyens, y compris avec des menaces d'assassinats et par la paralysie des autorités ; l'exode de 58 000 personnes qui ont quitté le pays pour aller en RFA en janvier dernier (cette tendance s'accentue, et le fonctionnement de services vitaux est sérieusement mis en question).

Le premier week-end de février, le même Modrow, après consultation de Gorbatchev à Moscou, a proposé un nouveau programme qui a été ressenti comme un changement de ligne spectaculaire : il

L'unification au pas de course

La question décisive en RDA, aujourd'hui, c'est la nouvelle perspective tant que soumission à l'impérialisme ouest-allemand, et au prix d'un renforcement considérable de l'OTAN.

Beaucoup d'Allemands de l'Est pensent aujourd'hui que l'instauration du

Deutsche mark (DM) ouest-allemand comme monnaie officielle et l'union problèmes. Derrière tout cela, il y a bien sûr le désarroi, et l'illusion que l'annexion par le capital ouest-allemand pourrait apporter une amélioration l'Ouest parlent des "sacrifices " nécessaires pour jeter les bases d'une économie efficace et capitaliste...

Manuel KELLNER se prononce désormais pour la réalisation rapide de l'unification des deux Allede l'Economie, magne. Son ministre

Christa Luft, a parlé d'une réforme qui conduirait, déjà en 1990, à remplacer le mark est-allemand par le Deutsche mark

(DM) ouest-allemand. De son côté, le gouverneur de la banque nationale de

RDA a exprimé son accord sur la transformation de l'institution qu'il dirige en une filiale de la "Banque fédérale" (Bundesbank) ouest-allemande.

Au point de vue des alliances militaires, Modrow proposait initialement une

Allemagne réunifiée avec un statut de neutralité. Mais il y a renoncé à peine deux jours après l'avoir formulée : il se prononce désormais pour une Allemagne réunifiée, dont au moins la partie occidentale resterait membre de l'OTAN.

Les raisons de ces changements d'attitude des gestionnaires de l'agonie accélérée de l'ancien régime du Parti/Etat sont multiples. Il s'agit indiscutablement d'une combinaison entre la crise interne du système en pleine décomposition et la politique systématique de déstabilisation, de pression, d'ingérence grossière et de chantage de la part du capital, de l'Etat et des partis politiques de RFA.

En novembre 1989, l'ex-Parti d'unité socialiste (SED) comptait 2,7 millions de membres. Il ne lui en reste plus qu'un million et l'hémorragie continue : des cellules, des organisations de quartier et de

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= RDA villes entières se dissolvent. Dans plus d'un quart des communes, les autorités locales se sont également dissoutes. Même Berghofer, la personnalité la plus connue de l'aile oppositionnelle la plus droitière, dont la rhétorique était la plus pro-occidentale, a quitté le Parti en exprimant sa sympathie pour la social-démocratie. La partie de l'ex-SED, qui formait simplement le cadre administratif du Parti/Etat à la base, finit aussi par être sérieusement affectée par le processus de décomposition catastrophique. L'ex-SED s'appelle maintenant Parti du socialisme démocratique (PDS), après avoir porté le nom de SED-PDS pendant quelques temps.

Décomposition accélérée

Près de 1,2 millions de personnes avaient signé l'appel d'intellectuels progressistes qui, comme Stefan Heym et Christa Wolf, se prononçaient pour une logique de développement politique et économique alternatif au capitalisme oc cidental, renouant avec les valeurs de l'antifascisme, du socialisme et de la solidarité. Mais la politique du pouvoir n'encourage nullement cette tendance. Au contraire, elle se limite à défendre pied à pied ce qui reste du pouvoir et de l'appareil de l'ancien régime, de couvrir le mieux possible les manœuvres de désinformation des responrépressions de l'ancien ne réagit visiblement que sous la pression immédiate de la colère populaire, comme le montre l'affaire du démantèlement de la police secrète, la Stasi. Une commission du nouveau gouvernement de coalition doit accélérer ce processus qui s'étend désormais au contre-espionnage.

Parallèlement, le pouvoir ne se place nullement dans la perspective d'une économie planifiée démocratiquement, d'une sauvegarde des acquis sociaux et de leur développement selon les besoins populaires, et encore moins d'un système politique de démocratie supérieure aux régimes parlementaires bourgeois. contraire, il s'oriente vers une économie de marché "sociale", en liaison étroite avec le capital de l'Ouest, en collaboration de plus en plus étroite avec la RFA au niveau des Etats. Il s'est prononcé pour des formes de propriété diverses où les grands "combinats" industriels seraient aux mains des patrons ouest-allemand jusqu'à 49 % et même plus, dans le but d'acquérir une compétitivité sur le marché mondial comparable à celle des économies des Etats impérialistes les plus avancés. Le tout avec des moyens privilégiant toutes les formes individuelles de "motivation" au travail : inégalités de salaires, peur de la liquidation d'usines improductives, etc.

Il faut ajouter à cela que la grande majorité des groupes oppositionnels issus de la révolution de novembre, y compris les noyaux initiaux à l'origine du formidable mouvement de masse, a évolué nettement à droite et s'est montré incapable d'élaborer une perspective alternative. sauf la Gauche unie, ont maintenant des représentants au gouvernement.

Il s'agit d'une participation à un gouvernement dont la fonction est claire : sauvegarder un maximum de stabilité pour une très courte période de transition, avant la capitulation totale devant l'impérialisme ouest-allemand. Le but de la manœuvre est de conserver les ouvriers dans un état d'esprit permettant au capital ouest-allemand de trouver en RDA des objets d'exploitation dociles. Ce n'est sans doute qu'une illusion. Illusion certes nourrie par une conscience politique en grande partie détruite par des décennies de dictature bureaucratique menée au

Un exemple du développement négatif de la majorité de l'opposition est la scission du Nouveau forum (NFm), qui était de loin la formation oppositionnelle la plus importante en novembre 1989. A l'occasion de son récent Congrès, une petite minorité a quitté la salle, complètement déçue et frustrée. Or cette minoritélà comprenait précisément la génération des premiers représentants du NFm en novembre, dont Bärbel Bohley, une de ses porte-parole. Il s'agissait donc de ceux qui exprimaient le plus authentiquement les aspirations démocratiques profondes du mouvement de masse qui ébranla le régime jusque dans ses fondements.

Leur départ a été motivé par la transformation radicale des positions politiques du NFm par la nouvelle (et écrasante) majorité : pour l'Allemagne unie, pour assumer l'annexion par la RFA, pour une économie de marché avec quelques éléments sociaux. La goutte d'eau faisant déborder le vase a été le refus du Congrès de se prononcer pour donner un droit de veto aux délégués d'entreprise contre les décisions des directions, parce que cela pourrait -bien entendu — gêner les investisseurs potentiels. D'ailleurs, avant ce Congrès, le NFm avait organisé une série de rencontres avec des entrepreneurs et des représentants du patronat de RFA.

L'essor du SPD

La nouvelle social-démocratie, quant à elle, était aussi composée initialement de personnes réellement liées à l'opposition démocratique et aux aspirations démocratiques des masses insurgées. L'appareil du Parti social-démocrate (SPD) ouest-allemand a tout fait pour transformer le SPD est-allemand en un petit frère téléguidé depuis la RFA. Il ne s'agit nullement d'une exagération. Le SPD de RDA est devenu la force politique à l'avant-garde (si l'on met de côté les fas-

Get les fascisants) de l'euphorie noire-rouge-or (couleurs du drapeau allemand) et du cul-de-sac nationaliste de décembre. Il est le parti d'opposition le plus axé sur la stabilité, l'ordre public, etc. Il possédait déjà des moyens matériels importants, quand les autres oppositionnels même pas encore de quoi publier leurs propres organes.

Sans consulter les autres groupes oppositionnels réunis à la table ronde, c'est le SPD de RDA qui a négocié avec le gouvernement et la direction du SED/PDS pour élaborer la nouvelle ligne : élections anticipées, gouvernement "de responsabilité nationale", etc. En fait, le SPD se sent le mieux préparé sur le plan organisationnel, et le mieux appuyé par la conjoncture politique, pour affronter l'épreuve des

Ibrahim Böhme, le dirigeant du SPD de RDA, a expliqué cela dans une interview accordée au journal alternatif Taz. Alors que le journaliste critiquait le comportement éclectique et manœuvrier du SPD en le confrontant à l'idéal initial de construction d'une démocratie supérieure, le nouvel apprenti politicien Böhme lui a platement rétorqué : « Maintenant, nous devons faire de la politique de parti et d'Etat. Cela rend plus difficile de conserver certains théorèmes, surtout en matière de démocratie. » La politique de bradage de la RDA à l'impérialisme ouest-allemand va sans doute coûter encore bon

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nombre d'autres "théorèmes" sympathiques!

Il doit être clair que, désormais, les seules forces ancrées "à gauche" sont la Gauche unie, qui regroupe à peu près 600 militants, et est encore assez hétérogène et en phase de consolidation; quelques autres petits groupes socialistes et marxistes; les groupes féministes regroupés en partie dans une fédération; le mouvement écologiste divisé en une aile "parti" et une aile "mouvement de base" ; des minorités de gauche dans certains groupes oppositionnels, comme Démocratie maintenant ; ainsi que des groupes de base comme l'Initiative pour les droits de l'homme.

Elections proches, •trop proches ?

Aujourd'hui, un mois avant les élections, la scène politique en RDA est peu encourageante. Quelques courants qui émergent de l'ex-SED et sont en voie de quitter le PDS pourraient jouer un rôle positif dans un regroupement plus large des forces de gauche. Mais leurs démarcations politiques et programmatiques ne sont pas très claires et le sens de leur évolution n'est pas certain.

Alors que l'Initiative pour la paix et les droits de l'homme, Démocratie maintenant et Nfm ont décidé de faire alliance pour les élections, la Gauche unie, les Verts, les groupes féministes n'ont, jusqu'à présent, pas réussi à se mettre

En revanche, par l'intervention massive des chrétiens-démocrates ouest-allemands, les groupes conservateurs — dont le Renouveau démocratique formé une liste commune : "L'alliance pour l'Allemagne".

Chaque parti ouest-allemand a désormais son homologue en RDA. Quand la table ronde, à l'initiative des groupes d'opposition qui n'ont pas de "partis-frères" en RFA, a décidé de ne pas permettre l'intervention directe de politiciens ouest-allemands dans la campagne électorale en RDA, les représentants des partis ouest-allemands ont immédiatement réagi en déclarant qu'ils passeraient outre ces interdits...

Les manifestations nationalistes à Leipzig, dominées par le sentiment que la seule perspective réelle est la réunification, ont tendance à s'essouffler. Mais lors de ces mobilisations et dans l'euphorie de la réunification s'est créée une véritable atmosphère de haine contre tout ce qui est socialiste ou de gauche. On y crie: « Rouges dehors ! », et c'est encore un des slogans les plus modéré.... On y tolère l'agitation des groupes fascistes et ultraréactionnaires, organisés par les groupes d'extrême droite de RFA. Les thèmes classiques des idéologies de droite, antiintellectualisme, xénophobie, etc., sont fortement présents.

Menaces de grèves

Certes, des changements importants et surprenants peuvent encore se produire, même avant le 18 mars. Il faut être prudent et précis dans l'interprétation des différents aspects de la conscience politique des masses. Les forces de gauche (si petites soient-elles) qui ont refusé de jouer la carte de la "responsabilité nationale" pourraient devenir plus attractives.

Les mouvements revendicatifs des travailleurs représentent un réflexe d'autodéfense sur lequel la gauche peut s'appuyer, même s'ils ne reflètent pas encore une conscience avancée en matière de projet de rechange pour le type de société à construire. Des grèves partiellement victorieuses ont déjà eu lieu et ont obtenu des gains salariaux importants. En février, le premier Congrès démocratique de la Confération allemande libre des syndicats (FDGB, qui compte toujours 8,5 millions de membres. Voir Inprecor numéro 300 du 12 janvier 1990) où, pour la première fois, la majorité des délégués était réellement élue par la base, a menacé d'appeler à une grève générale si le gouvernement ne concédait pas, entre autres, le droit de grève, le droit de veto contre les directions d'entreprises et une législation du travail protégeant les victimes de la rationalisation, etc.

A côté des structures de la FDGB, se manifeste un début de mouvement pour des conseils d'entreprise qui deviendraient des organes de défense des intérêts immédiats des salariés et de contrôle des négociations des directeurs d'entreles capitalistes allemands. Mais ce n'est qu'un début qui reste encore confus. La Gauche unie a organisé une première série de discussions avec des syndicalistes combattifs RFA, mais cela reste, pour le moment, minoritaire. Il existe aussi des initiatives pour des syndicats indépendants, mais leur chance de percée est incertaine.

Le pouvoir ouest-allemand, quant à lui, semble un peu pris de vitesse par la pression à l'unification rapide qui pose naturellement des problèmes diplomatiques, militaires, conceptuels, mais aussi économiques et politiques, y compris au sein de la RFA elle-même. Comment gérer l'énorme différence de salaires, de

RDA niveaux de vie? Comment faire payer aux masses les coûts de la réunification ? Comment contrer la perte de légitimité de l'armement et de l'armée ? Comment éviter les risques de déstabilisation, y compris en RFA ?

La victoire démocrate Oskar Lafontaine et du SPD lors des élections au Land de la Sarre a représenté un indice important du changement des sentiments des masses en RFA. L'euphorie nationaliste est en train de dé cliner. On commence à s'inquiéter du coût de la réunification. Lafontaine, qui sera très certainement le candidat à la chancellerie du SPD lors des élections fédérales de décembre prochain (si elles ne sont pas remises en cause par la tenue d'élections communes dans les deux Allemagne, ce qui est déjà en discussion !), a habilement joué une double carte : celle des ressentiments contre « ceux de là-bas qui viennent ici pour usurper nos logements, notre niveau de vie, etc. », et celle d'un nationalisme modéré par des considérations sur les dangers qu'une déstabilisation et qu'un exode exagéré pourraient engendrer. Avec cette ligne, le SPD a battu les partis de la coalition gouvernementale de façon spectaculaire dans la Sarre. Des sondages d'opinion publiés récemment par la revue Der Spiegel confirment que, depuis le début de l'année, apparaît une tendance très nettement opposée aux privilèges des réfugiés est-allemands, à l'euphorie d'une réunification sans prise en compte des conséquences financières, etc.

Perspectives de riposte

La gauche révolutionnaire et radicale de RFA commence lentement à s'orienter et à regagner une capacité de riposte, si modeste soit-elle. Le rejet de la vague nationaliste et du projet de colonisation et de renforcement de l'impérialisme allemand commence à se combiner avec des projets de mobilisation sur des revendications concrètes, notamment autour des mots d'ordre pacifistes. Les premiers liens sont noués pour renforcer la capacité de résistance des salariés, de ceux qui vont faire les frais de l'unification. L'idée de la solidarité par en bas, par delà les frontières, contre la dictature des appareils et des lois du profit, reste une idée à contre-courant, mais elle se base sur les réelles contradictions des sociétés en présence. *

8 février 1990

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