Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

CHILI

Paysage après la bataille (électorale)

· Inprecor n° 302, 9 février 1990 · p. 31-32 · 1 675 mots

Argentine et Chili

Malgré ces résultats, le système d'élection au Parlement et au Sénat mis en place par la dictature afin d'écarter la gauche a parfaitement fonctionné. Au total sur les deux chambres, l'opposition n'obtient pas la majorité pour gouverner comme

Paysage après la

Les élections présidentielles du 14 décembre 1989 ont donné lieu, comme prévu, à une nette victoire du candidat de l'oppostion : Patricio Alwyn, démocrate-chrétien , a obtenu 55,2 % des suffrages. Il n'y a done pas eu de second tour et Alwyn sera président dès le 14 mars prochain.

elle l'entend. Si bien que l'on peut se demander aujourd'hui qui a réellement gagné l'élection du 14 décembre dernier au Chili.

Orlando SIERRA

La bourgeoisie chilienne a poussé un soupir de soulagement : la sortie de la dictature aurait pu être bien pire. Lorsqu'on sait ce que furent les mopopulaires bilisations entre 1983 et 1986 (1), le fait d'avoir pu se replier en ordre — en cédant la présidence de la

République au plus retors des dirigeants démocrates-chrétiens, en s'assurant de la majorité sénatoriale et d'une minorité de blocage à l'Assemblée — a mis du baume au cœur de la droite. La bourse ne s'y est pas trompée, et enregistrait une hausse de

5 %, 24 heures après les élections générales. Quant au patron des patrons, Manuel Felin, il n'hésita pas à qualifier les résultats de "satisfaisants".

Certes, le candidat-dauphin du régime à l'élection présidentielle, Hernan Büchi, est battu à plates coutures, puisqu'il n'obtient que 29 % des suffrages (Pinochet, au plébiscite d'octobre 1988, en avait obtenu

44 %). Mais pouvait-il en être autrement ? Lorsqu'on a été associé, comme cet ancien ministre des Finances, aux réductions radicales des budgets de l'éducation et de la santé, au financement occulte des services répressifs ou à la chute des pensions de retraite au dessous du minimum vital, on a toutes les peines du monde à séduire les électeurs. En réalité,

Büchi n'était, pour la droite, qu'un pis- aller à sacrifier sans remords dans une élection qu'elle savait perdue d'avance.

Dans ce contexte de débâcle, il y avait d'ailleurs place pour un homme providentiel en puissance comme "Fra-Fra" Erra-

CHILI zuriz, qui parvint à rafler une part non-négligeable des voix qui s'étaient portées l'an dernier sur le "oui" (2). Mais cet affairiste au passé trouble, qui fit fortune grâce aux appuis rémunérés qu'il sut gagner dans le régime militaire, n'est fort qu'"'en gueule". Sa démagogie tout terrain n'a eu finalement qu'un effet limité, et a fait plus de tort à Büchi qu'au candidat de l'opposition.

Le "président de tous les Chiliens", Patricio Aylwin, est donc placé par sa victoire du 14 décembre au centre du jeu institutionnel. Mais est-il arbitre ou otage ? En retrait, mais non loin, les forces armées, avec Pinochet à leur tête, veillent. Le pouvoir est désormais une médaille à deux faces, civile et militaire.

Unanimisme ?

Quoi qu'il en soit, les partis bourgeois n'ont pas attendu pour faire acte d'allégeance au nouvel élu. Même l'Union démocratique indépendante (UDI), la garde noire du "pinochétisme", s'est rendue auprès d'Aylwin pour lui promettre "une opposition loyale et constructive". Mais, c'est surtout du côté de Rénovation nationale, où se "rencontrent" la plupart des partisans du régime en voie d'extinction, que le président démocrate-chrétien est en droit d'attendre la collaboration nécessaire à une transition sans heurts.

1) Des journées de protestations populaires (protestas) contre le régime eurent lieu à partir de 1983 Face à la montée de la contestation populaire, le ré gime militaire décrêta le couvre feu en novembre 1984 et réprima violemment les manifestations (il y eut des morts et des centaines de blessés).

2) Lors du plébiciste du 5 octobre 1988 qu'il avait lui-même convoqué, à propos de son maintien à la tête du régime, le général Pinochet s'est vu rejeté par 54,68 % des électeurs contre 43,04 %.

Page 32

= CHILI

Flanqué sur sa gauche par un socialisme toujours plus rose (le reste de la gauche n'accède pas au Parlement), et sur sa droite par les loups déguisés en grand-mères, Aylwin aura les coudées franches pour faire avancer la grande négociation de la fin du règne. S'il réussit, la domination bourgeoise pourrait retrouver un nouvel équilibre.

La loi d'amnistie dictée en 1978 pour jeter un voile sur les crimes commis pendant les premières années de régime militaire ? Elle est techniquement impossible à abroger, annoncent déjà les nouvelles autorités. La libération des prisonniers politiques ? Tout dépendra s'ils sont coupables de délits d'opinion ou de "crimes de sang" (la lutte armée contre la dictature : un crime de sang ?). Les revendications des travailleurs? Patience, prône déjà Alejandro Foxley, futur ministre des Finances, « ne vous attendez à aucun miracle dans les prochaines années...».

La erise de la gauche

Reste à savoir si le peuple chilien, qui s'est lancé comme une bourrasque dans les rues des grandes villes les 14 et 15 décembre pour célébrer sa victoire acceptera sans réagir de se la voir confisquer. Mais sa capacité d'intervention et son indépendance par rapport au projet de recomposition politique de la bourgeoisie dépendent de ses organisations et de l'orientation de leurs directions. Or, c'est là que le bât blesse, car la gauche chilienne est "déstabilisée" par une crise sans précédent.

Le résultat des élections parlementaires a été désastreux pour les partis de gauche, qui n'ont obtenu que 23 % des suffrages. Au début des années 70 l'Unité populaire représentait 45 % des voix (3). La perte d'influence est donc incontestable, même s'il faut la pondérer par le réflexe de "vote utile" qui a joué en faveur de la Démocratie-chrétienne, et par la législation électorale concoctée par la dictature afin de barrer l'accès des partis ouvriers au Parlement. Aucun des 17 candidats du PC n'est élu, et les deux principaux leaders de la gauche non-communiste, Luis Maira et Ricardo Lagos, candidats au Sénat, sont battus.

Mais faut-il que l'électoralisme soit profondément enraciné pour que les directions de la gauche aient attendu une défaite électorale pour proclamer en chœur qu'« un bilan autocritique sérieux est désormais indispensable »! En fait, la crise va bien au-delà d'un revers électoral, et renvoie à plusieurs explications fondamentales.

Il y a, bien-sûr, l'effondrement des régimes bureaucratiques, vécu en direct par les Chiliens. Chaque foyer ou presque possède aujourd'hui la télévision. La démolition du mur de Berlin ou la révolution roumaine ont été immédiatement perques dans toute leur acuité. Le Chili n'est plus aussi isolé qu'il était autrefois. Interpellés par les faits — et par leurs militants - les directions traditionnelles, dont la dépendance à l'égard du stalinisme a été renforcée par l'exil, ont eu bien du mal à fournir des réponses satisfaisantes. Volodia Teitelboin et Clodomiro Almeydo, respectivement secrétaires généraux du PC et d'une fraction du Parti socialiste, n'étaient-ils pas à Berlin-Est, il y a quelques mois encore, pour célébrer au côté d'Honecker l'anniversaire de la fondation de la RDA ?

Pressées par l'Histoire, les directions se sont livrées à toutes sortes de contorsions politiques pour retomber sur leurs pieds. Elles ont repris à leur compte les pires justifications qui accompagnent, comme un chant funèbre, le crépuscule des bureaucrates : « Nous sommes les précurseurs de la pérestroïka. » Quand on sait que le PC chilien a approuvé sans complexe l'intervention en Tchécoslovaquie et l'invasion de l'Afghanistan...

Mais la gauche est aussi sanctionnée pour les zigzags de son orientation. Alors qu'une situation pré-révolutionnaire se profilait derrière les protestas, de 1983 à 1986, elle ne s'est jamais donnée les moyens de sa politique dite de "rébellion populaire". Cédant à la pression des secteurs radicaux, notamment des jeunes, le PC créa un bras armé, le Front Patriotique Manuel Rodriguez (FPMR), qui exerça rapidement une influence de masse dans les poblaciones. L'heure de l'insurrection allait-elle sonner ?

En 1986, la direction communiste se déroba, et laissa des milliers de gens sans orientation. Les armes entreposées à grand-peine dans le nord du pays ne furent pas distribuées : ce sont les services de sécurité qui finalement s'en emparèrent. Un an après, la majorité du FPMR rompait avec le PC.

Ce manque de volonté à passer à la vitesse supérieure explique le relatif reflux que connut par la suite le mouvement populaire. L'opposition bourgeoise put alors occuper l'avant-scène, et imposer sa "solution négociée", via la participation au plébiscite de 1988. Les socialistes prirent le tournant rapidement, mais le PC et le Mouvement de la gauche révolutionnaire (MIR) le firent tard, privés de toute autonomie dans la lutte électorale. Enfin le soutien à Aylwin, sans doute justifié tactiquement, fut accordé de la façon la plus opportuniste possible, sans campagne pour les revendications populaires. Rien d'étonnant donc à ce que les militants de base, surtout du PC, ne se soient mobilisés que fort parcimonieusement durant la campagne électorale.

Et maintenant ? Critiques vis-à-vis de leur direction, de nombreux militants communistes ont exigé la tenue d'un congrès extraordinaire. Le MIR, déjà fragmenté en trois fractions indépendantes, connaît un débat à l'issue incertaine. Seul le PS, désormais réunifié, affiche une bonne santé qui pourrait bien n'être que provisoire. Troisième force parlementaire, présent au gouvernement où il occupera cinq ministères, il est en pleine mue socialdémocrate, reniant l'orientation "gauche" qui avait été sienne dans les années 60. Mais pourra-t-il durablement concilier les intérêts de ses électeurs et la politique d'austérité annoncée par les autorités ?

Si un axe de recomposition politique du mouvement ouvrier n'apparaît pas rapidement, le recul de la gauche s'accentuera. Sa fragmentation aussi. La faillite du stalinisme et la social-démocratisation du PS dégagent un espace suffisant pour construire un parti nouveau, qui pourrait s'inspirer de l'expérience du PT brésilien. Rien n'est joué, mais tout est possible. *

Janvier 1990

3) Salvador Allende, socialiste, candidat de l'Unité populaire a été élu président de la République, en 1970. L'Unité populaire comprenait les partis communiste, socialiste, radical, de la gauche chrétienne et le Mouvement d'action pour l'unité populaire (MAPU). C'est le 11 septembre 1973 qu'a eu lieu le coup d'Etat militaire et qu'ont été interdits tous les partis de l'Unité populaire.

----- photo credits and running heads -----

nGirael

Une erreur sur cette page ?