Soixante-six mineurs ont trouvé la mort, le 8 février dernier, à la suite d'une explosion de gaz à la mine de Yeniçeltek, près d'Amasya, en Turquie. Huit d'entre eux sont morts au moment de l'explosion, alors que les 58 autres ont été enterrés vivant et n'ont pu être sauvés. En réalité, plus que d'un accident de travail, il faudrait parler d'un véritable assassinat collectif, tellement est accablante la responsabilité de la direction de la mine, qui n'a pas respecté les
Selon les mineurs et les délégués syndicaux, c'est essentiellement l'acharnement "productiviste" de la direction et ses négligences criminelles qui sont responsables du nombre de morts :
- La veille de l'accident, quatre mineurs s'étaient plaints de maux de tête et de vomissements après leur descente à la mine, et ont signalé la possibilité d'échappement de gaz. Leur directeur les a accusé de mentir et d'être saouls (!). Selon le récit d'un de ces mineurs : « Il refusa de signer notre papier pour la visite médicale, car il était un fervent partisan du pron'avons pas plus de valeur que les mules. Même en cas de maladie, il nous dit : "allez au moins extraire un kilo de charbon". » (Cumhuriyet, du 10 février 1990) Par la suite, il fut établi que les mineurs souffraient bel et bien d'une intoxication à l'oxyde de carbone.
En fait, la direction a sciemment escamoté les relevés de gaz qui indiquaient que la limite critique était dépassée. Une décision d'évacuer la mine prise douze heures avant l'accident n'a pas été appliquée, car le directeur voulait récupérer le nouveau matériel d'extraction, importé de Pologne, qui était resté au fond !
Selon les experts, une injection d'azote, avec des techniques allemandes et françaises, aurait pu empêcher l'explosion. En tout état de cause, la mine aurait dû être évacuée d'urgence, bien avant.
- Les hommes qui se trouvaient dans la zone dangereuse étaient de jeunes mineurs inexpérimentés qui n'avaient que 15 jours d'ancienneté, alors que la loi prévoit un stage préalable de six mois avant que les nouveaux mineurs soient envoyés dans ces
- Les ingénieurs étaient aus-
66 morts dans la mine si inexpérimentés, ayant seulement trois mois d'ancienneté
—Il n'y avait pas d'équipe de sauvetage sur place.
— La direction n'a pas autorisé les équipes de sauvetage venues des mines voisines pour tenter de
- Les bouches d'aération ont été murées beaucoup trop tôt, chances de sauver les 58 mineurs ensevelis qui phyxiés, et les barrages ont été placés aux mauvais endroits, annulant toute chance des rescapés éventuels d'atteindre la surface.
Il ne s'agit pas du premier accident mortel de ce genre en Turquie ! Toujours à Yeniçeltek, 23 mineurs avaient trouvé la mort en 1950, 14 en 1959, et 72 autres en 1965. Dans le seul bassin de Zonguldak, 3 912 mineurs sont morts dans les quatre dernières décennies, et 305 000 autres ont été blessés, avec notamment une explosion de grisou en 1983 qui a fait 103 victimes. Depuis le début de l'année 1990, 7 autres mineurs sont déjà morts et des dizaines d'autres ont été estropiés.
En moyenne, 9 mineurs trouvent la mort toutes les 10 000 tonnes de charbons extraites des mines turques. Le nombre d'accidents et de décès y est dix fois plus important que dans les pays de la CEE et près du double de pays comme la Tunisie ou l'Egypte. Les accidents dans les mines représentent 9,8 % des accidents du travail en Turquie (les deux premières places revenant au secteur de la construction avec 18 %, et à la métallurgie avec 11 %). Entre 1981 et 1986, il y a eu chaque jour, en moyenne, 415 accidents du travail, dont quatre mortels.
Selon les experts syndicaux, seuls 2% des accidents dans les mines peuvent être considérés
"inévitables", le reste étant dû au non-respect des normes de sécurité et à la vétusté des installations, ainsi qu'au "produc-
La situation s'est fortement dégradée après le coup d'Etat de 1980, qui a mis hors la loi le principal syndicat combatif des mines, Yeralti Maden-Is (lié à la centrale DISK) et arrêté ses dirigeants. Yeralti Maden-Is avait imposé le respect d'une série de normes de sécurité et l'instauration de conseils ouvriers qui avaient le pouvoir d'intervenir en cas de danger et de stopper la production. Ce système a été aboli par les mili-
L'accident de Yeniçeltek a soulevé un grand émoi et une vague de protestations ouvrières. Trois directeurs ont été arrêtés et l'armée, dépêchée sur les lieux pour mâter la colère ouvrière, les a sauvés de justesse du lynchage.
Une grève générale de deux heures a eu lieu le 14 février dans toutes les mines du pays, alors que employés municipaux d'Istanbul faisaient une grève de solidarité le lendemain. Des actions de plus grande envergure décidées par les deux syndicats de mineurs, Genel Maden-Is et Türkiye Maden-Is, ont été désamor- défectueux !
cées par la direction de la centrale pro-gouvernementale Türk-Is.
Le 21 février, un attentat au cocktail Molotov a été perpétré contre le siège du syndicat, à peine quelques minutes avant la réunion de la direction de Türk-Is qui de vait décider d'une éventuelle action à l'échelle du pays. Il s'agit probablement d'une provocation.
Alors que les familles des 66 mineurs de Yeniçeltek pleuraient encore leurs morts, le 22 février, c'était au tour de trois ouvriers de la compagnie des ferry-boats d'Istanbul de trouver la mort dans un accident de travail : ils ont été empoisonnés en procédant à la dératisation des bateaux de la compagnie... leurs masques à gaz étaient