La crise de plus en plus profonde du Parti communiste et de la direction bureaucratique en Union soviétique a conduit à des échanges violents lors du plénum du Comité central du Parti communiste d'Union soviétique (PCUS), début février. Cette réunion a servi de baromètre pour annoncer les tempêtes à venir. Gerry FOLEY
EN PREMIER LIEU, le plénum s'est tenu dans le sillage de l'occupation militaire de l'Azerbaïdjan, première utilisation de la force armée pour une répression à grande échelle depuis le début du cycle des réformes de Gorbatchev (voir Inprecor numéro 302 du 9 février 1990). Deuxièmement, il s'est déroulé à la veille d'une série d'élections clés, notamment dans les Républiques baltes, où sera mesurée l'habilité du PC à défendre son pouvoir et ses objectifs politiques à l'aide de moyens politiques.
L'un des principaux points de conflit au plénum a tourné autour de la déclaration d'indépendance du PC lituanien (dont l'objectif évident était de regagner une crédibilité politique, après son effacement de la scène par l'organisation nationaliste Sajudis, lors des élections du Congrès des députés du peuple de l'an dernier). La direction du PCUS n'était évidemment pas prête à octroyer une aussi large marge de manœuvre au PC lituanien. Elle a encouragé une scission dans le parti, appuyant un groupe resté loyal à Moscou qui s'est auto-proclamé Parti communiste lituanien (sur la plateforme du PCUS).
Enfin, à la veille du plénum, les autorités ont appuyé tacitement une manifestation de masse à Moscou contre les conservateurs. Elle a attiré plus de 100 000 participants, et représente une nouvelle étape pour les mobilisations de masse
UNION SOVIETIQUE
» dans la capitale soviétique. Bien que cette manifestation ait été encouragée par les autorités, plusieurs des participants ont exprimé, juste avant la dissolution, leur manque de confiance envers le dirigeant de l'URSS : «Gorbatchev, arrête de tromper les gens », « Gorbatchev, de quel côté es-tu ? ».
100 000 manifestants
Les Nouvelles de Moscou ont mis l'accent sur l'ampleur de la manifestation, mentionnant de nombreux groupes indépendants : « Pour la première fois, nous avons vu défiler côte à côte des représentants du groupe Mémorial, l'Union démol'Union de la jeunesse démocratique, le syndicat des soldats Shchit (Bouclier), le Mouvement Sakharov, les Cadets (Démocrates constitutionnels) et les Communistes démocratiques, le Front populaire ukrainien [RUKH, voir Inprecor numéro 296, du 30 septembre 1989], la Plateforme démocratique du PCUS, le Mouvement de protestation sociale, et le Front populaire de Géorgie ».
Lors du plénum lui-même, la manifestation a été évoquée à la fois positivement et négativement. Lors du débat du 7 février, V. I. Mironenko, premier secrétaire du Comité central des Komsomols, a déclaré : « Nous devons comprendre que les centaines de milliers de personnes présentes place Manezhnaya n'étaient pas une foule hétéroclite, comme quelqu'un l'a dit le premier jour de nos travaux. C'était le peuple, qui donne le pouvoir et le reprend. C'était le peuple qui exige des mesures décisives pour améliorer sa si-
Les conservateurs étaient apparemment encore sur la défensive dans l'appareil. Les jours précédant le plénum, une série de patrons locaux du parti qui avaient réussi à se maintenir ont démissionné (à Tiumen, Volgograd et Chernigov) ; le dirigeant discrédité de Léningrad, Soloviev, a été renvoyé. Et les Nouvelles de Moscou ont eu l'audace de présenter un portrait critique du dirigeant conservateur Igor Ligatchev. La Pravda a publié un article dénonçant en termes très violents l'ancien dirigeant de l'Azerbaïdjan, Ghaidar Aliev.
Les conservateurs n'ont rien dit contre l'abandon de la garantie constitutionnelle du "rôle dirigeant" du PC, ce qui a été présenté comme une avancée décisive par les réformateurs. Mais en quelque sorte, c'est devenu un problème artificiel. Cette clause a été ajoutée à la nouvelle Constitution soviétique adopté en 1977. Cela ne change rien en réalité. Le système de parti unique avait été établi et est resté en place sans elle.
La clause a déjà été enlevée dans les Républiques baltes, résultat en fait de l'éclatement du système de parti unique face à la montée des fronts populaires. Cependant, depuis lors, des commentateurs des hebdomadaires littéraires estonien et lituanien Reede et Literatura un Maksla, proches des fronts populaires, ont affirmé que l'abandon de cette clause par les partis locaux est allé de pair avec une offensive anti-démocratique par d'autres moyens et des manœuvres, en essayant, par exemple, d'empêcher les groupes d'opposition de s'exprimer en arrêtant la fourniture de papier aux "publications douteuses".
Oiseaux de mauvais augure Si les conservateurs ne se sont pas opposés aux réformes de Gorbatchev en tant que telles, ils ont saisi l'opportunité pour tirer la sonnette d'alarme quant à un éventuel désastre à venir. « Les forces puissantes du nationalisme, du séparatisme et de l'anti-communisme représentent le principal danger pour la perestroïka, un danger mortel, dirais-je, pour la perestroïka, pour l'Union soviétique» a déclaré Ligatchev. Il également évoqué le danger que représenterait la réunification de l'Al-
Le chef de file des conservateurs a déclaré que les discussions autour des divisions entre conservateurs et libéraux au sein du PC était organisées à dessein, afin de détourner l'attention de ces dangers. Il a en particulier démenti une analyse, publiée par le magazine libéral Ogoniok, selon laquelle les conservateurs seraient à l'origine du massacre de Tbilissi le 9 avril 1989 : « Le 9 avril, tout le bureau politique, auquel participaient Gorbatchev, Ryzhkov, (...) Chevardnadze et Yakovlev, a approuvé à l'unanimité les résolutions politiques sur l'évolution des événements à Tbilissi. »
Yakovlev, apparemment la bête noire des conservateurs, a été accusé à plusieurs reprises d'avoir conduit la direction du PC lituanien sur la voie des "concessions" au séparatisme, au nationalisme, etc.
L'ambassadeur soviétique en Pologne, V. I. Brovikov, a prononcé une péroraison extrêmement longue sur l'imminence de la catastrophe : « Nous continuons à essayer de montrer que le peuple est favorable à la perestroïka, mais pour quelle sorte de perestroïka ? Est-ce pour celle qui, en moins de cinq ans, a plongé le pays dans une crise sans fond, l'a mené à la catastrophe ; celle qui nous a conduit à être confrontés à une anarchie effrenée, à la dégradation de l'économie, à l'horrible mimique de la ruine général et au déclin des valeurs morales ». Nombre d'orateurs ont évoqué la perte d'autorité et d'adhérents du Parti.
Selon V. K. Mesyats, premier secrétaire du comité de district de Moscou : « Aujourd'hui, des communistes nous demandent : pourquoi le Comité central du PCUS prend-il une position défensive, pourquoi ne s'oppose-t-il pas aux démagogues et aux falsificateurs, pourquoi temporise-til avec ceux qui ont des cartes du parti dans leurs poches et s'opposent à la ligne du parti ? Selon nous, le temps est venu de prendre une position et de dire qui est qui ! Qui est réellement partisan de la perestroïka et qui utilise la glasnost pour renforcer son propre groupe et pour s'emparer complètement du pouvoir. » bien sûr, son comité de district appuyait la perestroika, « mais beaucoup de ce qui se passe aujourd'hui, camarades, ressemble bien plus à un déchaînement de passions malsaines et à l'anarchie, savamment attisées par les dirigeants de toutes sortes de groupes et d'unions d'orientation anticommuniste. Tout cela pèse psychologiquement beaucoup sur les gens, provoquant une juste colère et de l'inquiétude. Je ne sais pas, peut-être que je me trompe, mais ce n'est pas cette démocratie, cette glasnost pour laquelle le plénum d'avril 1985 a voté. Notre indécision est vue comme de la faiblesse (...). Les choses sont allées trop loin. N'est-ce pas là l'une des principales raisons de notre échec à obtenir les résultats économiques escomptés? ».
Le second secrétaire du parti du Kazakhstan, V. G. Anufriev, a violemment attaqué la direction du PCUS : * Le Congrès du Parti doit être avancé, parce le Comité central et le Bureau politique actuels n'ont plus l'autorité nécessaire pour prendre des décisions cruciales.
Quelques uns de leurs membres devraient penser à les quitter. Qui, camarades, peut
Parti de se des ten
répondre de l'éclatement de l'unité du Parti, de ses défaites idéologiques, qui peut répondre des événements en Europe de l'Est dont personne ne veut discuter ici? Ils ont constitué une zone tampon entre nous et l'Occident (...). Mais aujourd'hui, ils sont déjà en train de faire des réclamations territoriales et matérielles ; ils détruisent nos consulats ; saccagent les tombes de nos soldats, humiliant un grand pays. Et, une fois de plus, nous y dépensons des millions, en volant notre propre peuple.
« Nous avons offert l'hospitalité à ce Mazowieski et à d'autres individus. Nous n'avons pas besoin de nourrir des pays étrangers pour qu'ils aient une vie meilleure. Nous devons tout faire pour qu'ici les choses aillent mieux que dans leurs pays, alors ils viendront ici d'eux-mêmes et nous offrirons leur amitié. Qui nous dira, camarades, combien l'Angola, l'Ethiopie, le Nicaragua, le Viêt-Nam et Cuba, nous ont coûté ? Le peuple soviétique devrait tout savoir, et cela devrait être écrit dans le programme. »
Des personnalités du sommet du gouvernement ont évoqué aussi agressivement que les conservateurs la nécessité de rétablir l''ordre". Ainsi, le Premier ministre, N. I. Ryzhkov, a déclaré : « Des centaines de milliers de réfugiés ont été privés de leurs domiciles et accusent le gouvernement d'être incapable de défendre leur sécurité et leur propriété. Il existe des lois contre l'incitation des conflits inter-ethniques, mais elles ne sont pas appliquées. Il existe des lois pour combattre le crime, mais leur efficacité a été réduite parce que les agences chargées de l'application de la loi ont été litté-
UNION SOVIETIQUE = ralement submergées par une vague de critiques tous azimuts (...).
«Il faut souligner que tout tentative pour assurer l'ordre des agences chargées de faire respecter la loi, même dans le cadre des lois existantes, est immédiatement taxée d'attaque contre la démocratie, d'attaque contre la glasnost. En même temps, la population s'inquiète à bon escient du fait que les organes du pouvoir n'entreprennent pas d'actions décisives pour mettre fin aux manifestations croissantes de non respect de la loi.»
«Nous n'étions pas prêts »
D'après Kriuchkov, le président du KGB nommé par Gorbatchev : « En pratique, nous sommes entrés dans une période de lutte politique, où nos nombreux op posants ne sont déterminé à ne pas reculer. L'éducation, les collectifs de travailleurs, la jeunesse et les mass médias sont en train de se transformer en terrains de lutte. Nous n'étions pas prêts à cette lutte. « Récemment, la nature idéologique de diverses forces est apparue au grand — depuis les gauchistes jusqu'aux sociaux-démocrates, en passant par les natioanti-communistes déclarés et même les monareux mettent en place une activité destructrice anti-socialiste. Si, au départ, ils ont adopté des slogans favorables à la perestroïka, ils rejettent aujourd'hui la politique du PCUS et leur but est ouvertement de prendre le pouvoir. Ils utilisent la terreur morale, des menaces, et des attaques physiques contre les travailleurs soviétiques et les membres du Parti, contre ceux qui ne sont pas d'accord avec eux.
« Ils cherchent à discréditer le Parti, les corps constitués, les forces armées, les forces qui préservent la paix. Afin d'arriver à leurs fins, ils ont choisi d'attiser les passions nationalistes, d'organiser des actions de masses provocantes, et de déstabiliser le pouvoir d'Etat. (...)
« La perestroïka, l'idée de la perestroïka et les moyens de la mettre en œuvre n'ont absolument rien à voir avec cette incitation au désordre, à l'irresponsabilité et à l'anarchie. Ce n'est pas une porte ouverte vers l'expression de l'extrémisme, y compris de l'extrémisme politique. Autrement la perestroïka pourrait se transformer en tragédie pour notre pays, dont les
= UNION SOVIETIQUE conséquences sont difficiles à envisager. Des années seraient nécessaires pour réparer les dégâts.
«Nous considérons que l'extrémisme est inacceptable. Il sous-tend toujours la violence. N'est-il pas temps de déclarer de manière claire et décisive quelle est notre attitude sur la violence (...)?
« Dans la période récente, nous avons été confrontés à la violence dans différentes régions de notre pays et dans différentes sphères de la vie publique. Il est clair que l'on ne peut pas calmer les extrémistes avec des sermons. Cela ne fait que les enflammer davantage. Nous sommes tous pour une solution politique des problèmes, même de ceux qui sont très aigus socialement. Mais si ces méthodes se révèlent insuffisantes, alors la force doit être opposée à la force. »
Une présidence forte ?
La proposition de Gorbatchev d'un gouvernement présidentiel fort concorde avec l'opinion exprimée dans différents débats d'experts publiés dans la presse soviétique, qui considère que la fermeté est nécessaire pour mener à bien le processus de réformes. Cela rejoint aussi la stratégie générale visant à essayer de créer une façade parlementaire, constitutionnelle, devant la domination bureaucratique. De plus, cela correspond au fait que le Parti, en tant que machine de gouvernement, a été affaibli par les réformes et les pressions contradictoires qu'elles ont engendrées. Ainsi, on incite les différentes directions à essayer de gagner un appui politique or, en même temps, elles risquent les foudres du sommet si elles font masses. Le triste destin de la majorité du PC lituanien en est le dernier exemple.
Cependant, les membres conservateurs du Comité central qui ont condamné avec indignation l'absence d'une autorité forte dans le pays se sont opposés à la proposition d'un régime présidentiel fort. Cette question devrait avoir une importance concrète bien plus importante que celle du "rôle dirigeant" du parti garanti constitutionnellement. forte entre les mains de Gorbatchev saperait en fait le rôle dirigeant du Parti.
De plus, d'un simple point de vue de réalisme politique, les dirigeants du parti ont de bonnes raisons de douter que Gorbatchev possède actuellement l'autorité politique nécessaire pour faire fonctionner une telle institution. Un orateur, Y. A. Gan 'kovski, secrétaire du comité du Parti dans le combinat de pétrole et de gaz de Nizhevartovsk, a ouvertement demandé si Gorbatchev n'avait pas déjà trop de responsabilités.
Le dirigeant des réformateurs radicaux, Boris Eltsine, a saisi l'opportunité du plénum pour avancer un programme complet de réforme du parti, dont le premier point est l'abolition du centralisme démocratique, au moins dans sa compréactuelle, pour le replacer par « des principes démocratiques généraux qui assurent un authentique pluralisme dans le parti, la garantie des droits des minorités, la liberté d'opinion pour les membres du parti et les citoyens du pays ainsi que leur droit à défendre leurs positions, leurs droits politiques et leur liberté individuelle ».
Le contre-programme d'Elstine
Ce programme contient dix points. Le second « rejette l'appareil comme instrument de pouvoir ». Le sixième dit qu'il faut abandonner la structure verticale du parti au profit de regroupements horizontaux basés sur des unités fonctionnelles et territoriales. Il revendique également le droit de tendance et de fraction ; il demande aussi que les médias contrôlés par le parti soient directement placés sous l'autorité des congrès : « Il n'est pas normal que les décisions concernant le renvoi ou le maintient dans ses fonctions d'un rédacteur ou d'un directeur de la télévision dépende des secrétaires du parti ». Le dernier point demande que l'on « s'écarte de la construction de l'Etat et du PC selon des principes unitaires, pour s'orienter vers une union volontaire des peuples et une union volontaire des PC des différentes Républi-
Eltsine est le seul à avoir voté contre le nouveau pro-l gramme du parti, en déclarant qu'il n'allait pas assez loin en di-
En fait, de nombreux orateurs ont critiqué le programme à cause de son contenu trop vague. Le texte publié dans la Pravda du 13 février est, en majeure partie, un recueil de généralités clin-
Les promesses de démocratie du nouveau programme ont été démenties par le traitement brutal réservé au PC lituanien. Suivant une condamnation âpre de la direction locale du parti par Gorbatchev, le plénum a condamné les décisions du récent 20e Congrès du PC lituanien et a apporté un soutien politique et matériel au groupe qui a scissioné en s'alignant sur
Y. V. Palackis, secrétaire du Comité central, aurait déclaré que le groupe qui a organisé la scission est composé de néostaliniens : « Quand Vadim Andreevich Medvedev [l'éminence grise de Gorbatchev pour les questions idéologiques] est venu nous voir avant notre 20e Congrès, dans une réunion à huis-clos (...), il a été accueilli par une kyrielles d'attaques. Ces attaques ne concernaient pas les camarades Brausaskas et Berezov [dirigeants du PC lituanien] mais la perestroï ka et les dirigeants actuels de notre parti.
« Je pense que, parmi nos opposants, il y en a peu qui apprécient le PCUS de la perestroïka. Le PCUS de Brejnev et d'encore auparavant était davantage de leur
Il semble que seuls les éléments les plus staliniens du parti lituanien auraient opté pour une scission qui reste totalement isolée de la population locale et complètement dépendante de Moscou.
Déception lituanienne
Le destin de la direction Brausaskas est un bon exemple du dilemme de la ligne réformiste. Il a été nommé secrétaire général au moment où la précédente direction du PC lituanien avait échoué à arrêter la montée du mouvement national et démocratique par des moyens répressifs.
Il a réussi à gagner suffisamment de crédibilité politique pour empêcher le Soviet suprême local d'adopter une résolution de souveraineté modelée sur celle de l'Estonie. Mais il a alors déçu le mouve ment national démocratique, et le PC a été battu à plates coutures lors des élections des députés au Congrès du peuple. Aujourd'hui, après avoir été forcé de faire de nouvelles concessions afin de regagner une certaine crédibilité, ses chefs de Moscou ont scié la branche sur laquelle il était assis, juste avant les élections décisives du Soviet suprême lituanien. La crédibilité des récentes concessions verbales de Gorbatchev sur le droit à l'autodétermination est tout à fait entachée par ce cas. En fait, également lors du plénum, le secrétaire du parti letton, Vagris, s'est plaint des manœuvres économiques, considérées comme un sabotage de l'autonomie économique de la Lettonie, qui était censé entrer en application au début de cette année.
En général, ni le plénum, ni le nouveau programme adopté n'offrent la moindre solution "politique" aux problèmes soulevés et, par-dessus tout, il semble que, malgré le recul des conservateurs, Gorbatchev en est ressorti affaibli.
16 février 1990