La crise politique s'accentue en Yougoslavie. D'une part, la décomposition de la
Ligue des communistes yougoslaves (LCY) s'est accélérée avec l'interruption de son XIVe Congrès, le 23 janvier dernier et la rupture des communistes slovènes.
Ces derniers ont décidé, le 4 février, de se transformer en formation politique indépendante et de se dénommer Ligue des communistes-Parti du renouveau démocratique. Une semaine après, le parti croate a décidé à son tour de changer son nom et d'adopter celui de Ligue des communistes-Parti des changements
Par ailleurs, la situation reste très tendue au Kosovo où les affrontements entre la population albanaise et les forces de l'ordre ont fait vingt-sept morts au mois de
Les méandres de la démocratisation démocratiques et menace également de rompre avec la LCY.
janvier. Le gouvernement a décidé d'envoyer des troupes de l'armée et le couvre-feu a été décrété le 21 février.
Malgré ces tensions, le processus de démocratisation se poursuit, avec notamment l'éclosion d'une multitude de nouvelles formations politiques indépendantes dans tout le pays.
Branka MAGAS
CHAQUE JOUR, qu'il vente ou qu'il pleuve,
Dragan
Blagojevic se tient dans un coin du passage caverneux qui serpente sous la principale gare de Zabreb, entouré
— de piles toujours plus hautes de publications peu habituelles :
magazines d'étudiants, revues satiriques, bulletins culturels, bandes dessinées politiques et, aujourd'hui, par-dessous tout, quotidiens et mensuels des nouveaux partis, venant de toutes les régions de Yougoslavie. Les autorités fédérales ont récemment donné leur accord à un système multipartite ; l'assemblée locale de Croatie s'affaire à rédiger un nouveau projet de loi électorale qui autorisera les partis d'opposition à se disputer le pouvoir au printemps prochain ; mais les pères de la cité n'ont pas encore permis la diffusion de la "presse alternative" dans les kiosques et les librairies.
Le volume de la marchandise de Dragan augmente inexorablement. Personne ne sait combien il y a de partis actuellement en Yougoslavie. Chaque jour, de nouvelles organisations et des groupes d'initiative apparaissent; leurs fondations
YOUGOSLAVIE sont dûment annoncées dans la presse — bien que tous n'aient pas été légalisés et que l'attitude des autorités varie considérablement d'une région à l'autre. Aujourd'hui, les formations politiques peuvent être grossièrement divisées en cinq catégories :
Le spectre politique
1) Le bloc "officiel" formé des Ligues des communistes des Républiques, des Alliances de la jeunesse socialiste et des Alliances socialistes des travailleurs.
Ces jours-ci, ils en sont en train de se transformer rapidement en organisations au moins en Slovénie et en autonomes,
Croatie, et leurs homologues des autres Républiques (notamment les organisations de jeunesse de
Bosnie-Herzégovine, de
Serbie et de Macédoine)
sont prêts à faire de même.
2) Plus nombreux : les nouveaux partis nationaux qui comprennent, entre l'Alliance payautres, sanne, l'Alliance démocratique et les Démocrates-chrétiens en Slovénie ; le Parti paysan, l'Union démocratique et les Démocrates-chrétiens en Croatie ; les Partis radical, libéral et démocrate propres à la Serbie ; Alliance démocratique au Kosovo ; le Parti démocratique au Monténégro; l'Union démocratique de toute la Macédoine ; la Ligue hongroise au Vojvodina.
3) Des partis comme les Libéraux sociaux croates, les Démocrates sociaux slovènes, croates et yougoslaves, le Mouvement pour la coopération européenne et les Radicaux transnationaux qui, tous, aspirent au partenariat avec des formations similaires d'Europe occidentale. Il est difficile de déterminer à quel point leurs noms reflètent réellement leurs politiques. Comme l'a dit un futur dirigeant du Parti social-démocrate yougoslave : « Pour l'instant, tout est affaire de lutte pour un espace politique ».
4) Une cohorte d'initiatives de citoyens" non organisés dans des partis, comme l'Action verte, les Comités de vérification d'Helsinski, et divers comités pour les droits de l'homme. On peut aussi y ranger l'Association pour une initiative démocratique yougoslave, première hirondelle du printemps démocratique et seule organisation "alternative" à avoir des correspondants dans tout le pays.
5) Les derniers, mais certainement pas les moindres, sont les syndicats indépendants des ouvriers des industries et des transports dont la force est apparue à la mi-janvier quand une grève des camionneurs a coupé l'intérieur du pays des côtes pendant deux jours et une nuit.
A part ces syndicats, les nouvelles formations politiques ont été créées la plupart du temps par des intellectuels et comptent des dizaines, des centaines ou, au plus, des milliers de membres. Les Démocrates du Kosovo sont les seuls — malgré (ou à cause de) la répression — qui ont eu plus de 200 000 adhérents en quelques jours à peine.
Comment peut-on arriver à comprendre la politique de cet
Etat multinational, situé entre la
Méditerranée, l'Europe centrale et l'Est proverbial ? L'écrivain du Kosovo Shkelzen Maliqi a essayé de le faire en insistant sur les inégalités ou plutôt sur la
"non-simultanéité"
diffédes rents schémas de développement dans le pays. Ceci était exprimé sans ambages lors du récent 14e
Congrès de la LCY (suspendu et ayant peu de chances de reprendre un jour), quand les délégués slovènes sont partis en masse, exaspérés par le refus de leurs collègues serbes de comprendre la nature des profonds changements dans lesquels s'engouffre l'Europe de l'Est aujourd'hui. Les Slovènes ont été appuyés par leurs homologues croates, également confrontés à des élections libres au printemps prochain et appréhendant donc la possibilité d'une défaite face aux blocs nationalistes locaux virulemment anti-communistes.
Le Parti serbe, au contaire, représente déjà en soi une force nationaliste. De plus, il a déjà organisé et gagné des élections (largement truquées) l'an dernier, et ne subit donc pas de pressions immédiates pour appliquer le nouvel engagement de la LCY d'instaurer un système multipartite, bien qu'il soit confronté à une opposition démocratique croissante sur ses propres terres.
Manque de synchronisation
Le reste du pays est en train de s'adapter lentement à la nouvelle ère, inaugurée par la Slovénie mais développée plus dramatiquement dans tous les pays voisins, tour à tour à l'exception — mais pour combien de temps ? — de l'Albanie). Le même décalage peut apparaître aussi dans le violent contraste entre la reconnaissance de facto de la liberté d'association dans pratiquement tout le pays et la prolongation de l'état d'urgence au Kosovo, où l'on continue à tirer sur ceux qui manifestent en faveur de la démocratie. La violente suppression, l'an dernier, de l'autonomie de la province, et les bains de sang répétés qui ont suivi, ont beaucoup discrédité la direction du parti, et ont assigné un rôle central à la question nationale albanaise dans le destin de la démocratie yougoslave naissante (voir Inprecor numéro
Cette dialectique de liberté et de répression reflète le très profond manque de synchronisation entre les développements
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- Cetinje °
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ADRIATIQUE
Lu yougoslaves hétérogènes nationalement.
tion vociférante.
différenciée verticalement, avec unis en ce qui concerne la démocratie.
CROATIE Nom des républiques (Provinces) • Zagreb Capitale des républiques Frontière des républiques (Provinces) - 100 km HONGRIE Osijek NEGRO%-Novi Paza Pristina •Kosovo? • Skopje MACÉDOINE Ohrid PrespaPa-s_-Ao, • Bitola politiques et économiques des régions La Slovénie, d'une part, a déjà réalisé avec succès son processus d'industrialisation ; sa base sociale, ainsi transformée, est prête pour le saut dans l'ère de la technologie de l'information. C'est cela qui, que la solidarité nationale face aux menaces serbes, a formé la base de la remarquable unité de projets entre les communistes slovènes et leur opposi-
Le Kosovo, à l'autre extrême, ressemble à un pays du Tiers monde en voie de développement. Terriblement pauvre, récemment urbanisée, ayant un très important taux de chômage, cette province abrite une population dont les droits nationaux sont sans doute restés menacés mais possède néanmoins tous les éléments constitutifs d'une société moderne, c'est un élément décisif — une intelligentsia composée d'universitaires luttant pour la liberté d'expression, de création et d'organisation. Malgré leurs différences, la Slovénie et le Kosovo sont cependant
Quand le Parti communiste a pris le pouvoir en 1945, la Yougoslavie était un pays essentiellement agricole. L'engagement du Parti à assurer un développement économique rapide, l'éducation pour tous et l'émancipation nationale — le tout au nom d'une classe ouvrière qui devait en-
YOUGOSLAVIE core devenir la couche sociale dominante — allait de pair avec la certitude qu'un centralisme sévère, représenté par un parti dirigeant monolithique, serait capable de dépasser les différences et les inégalités régionales. Si cela s'est avéré faux, c'est à cause de raisons tant objectives que subjectives. C'est maintenant au tour de la démocratie yougoslave naissante de démontrer comment d'autres schémas peuvent mieux fonctionner.
Et ici, l'on se retrouve face au problème devenu habituel aujourd'hui en Europe de l'Est. Car le hic avec les nouveaux partis est que, derrière une revendication générale de démocratie (qui signifie essentiellement la fin du gouvernement de la Ligue des communistes), ils proposent peu de choses concrètes à une population qui lutte pour survivre dans une crise politique et économique structurelle qui dure depuis une décennie. Accordera-ton le bénéfice du doute à ces partis, la jeunesse de la démocratie yougoslave servant d'excuse à la faiblesse de leurs programmes ? Ce sont les électeurs qui répondront à cette question (hormis en Serbie) au printemps.
Nationalisme et fédéralisme
On demandera aux citoyens de décider, non seulement des modalités du système politique et économique de la Yougoslavie dans son ensemble, mais aussi de la nature même de la fédération yougoslave. L'issue dépend de manière cruciale du parti au pouvoir. Si la Ligue des communistes (pour ne pas parler de l'Armée yougoslave du peuple !) honore son engagement d'organiser des élections libres et démocratiques, alors les blocs de gauche
— formés par les partis "officiels" et leurs différentes antennes, les Verts et l'Initiative démocratique yougoslave (si elle décide de participer à la bataille électorale)
— l'emporteront très probablement. Sinon, cela profitera pleinement aux forces centrifuges des nationalismes concurrents. Une chose est cependant certaine :
quelle que soit l'heure qu'affichent les différentes horloges nationales à l'intérieur de cet Etat multinational, le synchronisme est aussi en marche et imposera éventuellement des valeurs et des aspirations communes.
La Ligue des communistes, auparavant fière de son unité, est aujourd'hui irrémédiablement divisée en composantes
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ROUMANIE
= YOUGOSLAVIE nationales. L'espace politique yougoslave est lézardé par la paranoïa et les agressions, car les dirigeants des Républiques mènent une guerre de propagande acharnée à travers les médias sous leur contrôle. Belgrade a, de facto, cessé de fonctionner comme une capitale fédérale, revenant au rôle purement provincial de centre de la Serbie. Le Parti serbe, à travers une campagne de presse savamment orchestrée, accuse les dirigeants slovènes et croates de trahir l'Etat, avant d'être dénoncé à son tour (cette fois à juste titre) de représenter le demier bastion du stalinisme, aux côtés de l'Albanie. Partout, les conflits nationaux sont projetés dans le passé, tandis que l'histoire est utilisée à tort et à travers au service des politiques des uns ou des autres.
Replis sur les valeurs anciennes
Les manifestant de Belgrade appellent à prendre les armes et, d'une même voix, accusent les manifestants albanais désarmés d'être des "terroristes" nom de la prétendue gloire de la Serbie et de sa domination sur le Kosovo remontant au XIVe siècle. Récemment, une pétition demandant qu'une statue d'un banni croate du XIXe siècle soit rétablie sur la place principale de Zagreb a recueilli 70 000 signatures en une journée. Les os du dernier roi du Monténégro, mort en exil peu après la Première Guerre mondiale, ont été ramenés au pays l'an dernier et enterrés avec tous les honneurs.
Le discours public, qui a perdu ses résonances de lutte de classe et ses références aux normes des Lumières européennes, est en train de devenir de plus en plus nationaliste. Il est évident qu'un succédané des recettes économiques charlatanesques à la Friedman ne peut suffire à remplir le vide moral et idéologique créé par la disparition des aspirations fondamentales. Au lieu de cela, le nationalisme s'est infiltré inexorablement dans le corps politique, soit en tant que rhétorique posoit en tant que préoccupation plus "élevée" des intérêts particuliers de la nation et de l'Etat. Cela coexiste avec un sentiment aigu d'anxiété, engendré par la soudaine découverte du profond retard
Le débat constitutionnel qui entoure l'actuelle réécriture des Constitutions des Républiques et de la fédération permet la des différences nationales dans le langage rationnel de la jurisprudence. La profondeur de ces différences a été illustrée par le grand émoi qu'a provoqué la nouvelle Constitution slovène, à cause de son insistance sur la souveraineté nationale. Le caractère changeant du pouvoir, initialement aux mains d'un parti fonctionnant de manière centraliste, pose des problèmes spéciaux dans cet Etat multinational. Tandis que, dans le passé, la République yougoslave et ses composantes étaient définies comme l'expression du pouvoir d'une seule classe, la nouvelle identité de l'Etat évolue dans le domaine inexploré de la citoyenneté absplus concrète (multiple). Il en résulte que le caractère de l'Etat commun est devenu un sujet brûlant, une sources d'intenses débat, tant dans les chancelleries des Républiques que parmi les intellectuels au sens large.
Examen d'identité
En cela, la Yougoslavie n'est pas une exception. D'autres Etats d'Europe de l'Est ont aussi réexaminé leur identité. Les Républiques polonaise, tchécoslovaque, et hongroise ne sont plus "populaires" ni "socialistes", tandis que la Roumanie a même abandonné le terme "République". En Yougoslavie comme en Union soviétique, le débat s'est concentré sur les relations de l'Etat central avec les Républiques fédérées.
Dans la mesure où les structures fédérales yougoslaves ressemblent à celles de arguments similaires sont avancés pour et contre une autonomie plus large des nationalités. Ce en quoi la Yougoslavie diffère de l'Union soviétique est le fait que l'Etat a bénéficié d'une plus importante légitimité parmi presque toutes les nationalités; qu'il a davantage les droits nationaux individuels ; et que le gouvernement fédéral — hormis au Kosovo — n'a jamais dégénéré en centralisme despotique. Cela explique pourquoi, à l'exception de la nouvelle Alliance démocratique du Kosovo, des organisations strictement nationalistes tels les Fronts populaires soviétiques n'existent pas en Yougoslavie. Il n'y a pas d'appels ouverts à la sécession, hormis de la part de groupes marginaux. Il est donc prématuré de parler de la désintégration de la Yougoslavie.
Mais s'il est relativement faux de considérer la Yougoslavie comme un Etat artificiel, il est également erroné d'envisager toutes les manifestations de différences nationales comme déplacées. Il est inévitable que les nationalités qui composent l'Etat aient une vision différente de l'Etat fédéral et aucun compromis fédéral n'a de chance de fonctionner tant qu'il n'est pas suffisamment flexible pour s'accommoder de cela.
Centralisme
You fédéralisme ?
La ligne de partage fondamentale dans le débat actuel autour de la Constitution oppose ceux qui croient à la souveraineté absolue de chacune des nations et ceux qui considèrent l'Etat central comme l'ultime dépositaire du pouvoir. Pour des raisons tant historiques que pragmatiques, les premiers ont tendance à se retrouver en Slovénie, au Kosovo, en Croatie et dans les régions du Vojvodina peuplées par des minorités nationales, tandis que la seconde option est populaire en Serbie et au Monténégro.
Dans les autres Républiques, les attitudes sont plus nuancées. L'aspiration de la Macédoine à un Etat yougoslave fort, capable de résister aux revendications territoriales de ses voisins, est motivé par la peur traditionnelle de la domination serbe à l'intérieur de la Yougoslavie, ce qui la conduit à s'aligner en général avec la Slovénie et la Croatie sur les question constitutionnelles concernant tout le pays. Mélangée ethniquement, la Bosnie-Herzégovine devrait, en cas d'explosion de la Yougoslavie, être candidate à la partition entre la Serbie et la Croatie ; elle essaye donc de rester neutre vis-à-vis de Zagreb et de Belgrade, bien que son groupe ethnique le plus important — les musulmans de Bosnie — a peur de l'hégémonie serbe et la pousse à une alliance avec la Croatie.
Cette peur de la domination serbe, souvent relativement irrationnelle, a des racines historiques. Elle persiste malgré le fait qu'aujourd'hui les Serbes constituent un peu moins d'un tiers de la population totale de la Yougoslavie. Mais la République fédérale yougoslave est née au moins autant en réaction à l'ancienne hégémonie serbe que de la résistance aux forces d'occupation pendant la dernière guerre mondiale. La définition de la Fédération comme une libre association de nations souveraines possède ainsi des racines profondément ancrées. Les premiers s'appuient sur cette vérité historique quand ils insistent sur la souveraineté nationale.
D'autre part, les Serbes, dont beaucoup vivent hors de Serbie, voient la centralisation comme un instrument leur permettant de maintenir leur propre unité nationale. Cependant, ce qui est vrai pour les Serbes l'est aussi pour pratiquement toutes les autres nationalités. Les frontières des Républiques ne coincident pas avec les frontières ethniques. Cette dispersion géographique des nationalités ; le besoin continu, et même croissant d'apporter une aide économique aux régions moins développées ; et la nécessité d'une restructuration économique sensée : tous ces facteurs suggèrent qu'une voie médiane devra être trouvée entre les deux camps.
Indispensable compromis
L'idée d'un parlement à deux chambres, l'une représentant chaque nationalité, l'autre tous les citoyens yougoslaves, a des partisans dans tout le pays. La prochaine étape de la lutte constitutionnelle tournera sans doute autour de la distribution du pouvoir entre les deux chambres. Une chose est certaine : si la démocratie doit survivre en Yougoslavie, l'accord final ne se fera pas par la force. Il devra prendre la forme d'un abandon volontaire par les Républiques de quelques unes de leurs prérogatives au centre fédéral. La Constitution, en dernière instance, n'est pas un enjeu technique mais politique. En tant que telle, elle devra être acceptée par chacune des nationalités.
L'escalade de la violence dans la province du Kosovo montre que la force est un instrument éculé quand on l'applique aux conflits nationaux. Slobodan Milosevic, l'actuel dirigeant de la Serbie, est arrivé au pouvoir en promettant que le problème du Kosovo -qu'il présentait exclusivement en fonction des intérêts nationaux serbes - serait automatiquement résolu avec une mainmise totale de la Serbie
Slobodan sur cette province. Les évé- Milosevic nements de l'an dernier ont prouvé à quel point cette proclamation était erronée. La suppression de l'autonomie du Kosovo en mars 1989 a dû être menée à bien par les forces armées et dans un contexte de grève générale, au prix d'un nombre de vie albanaises jamais révélé.
Un an plus tard, la province est encore sous la loi martiale, le nombre des morts albanais est d'au moins 80 et la fin de la violence n'est pas en vue. Comme la police anti-émeutes n'arrive pas à tout contrôler et que les divisions nationales s'approfondissent, l'insécurité des populations tant serbes qu'albanaises du Kosovo a augmenté dans des proportions très inquiétantes.
La Yougoslavie d'aujourd'hui est une fois de plus forcée de réfléchir à sa politique envers son importante et croissante population albanaise qui, aujourd'hui, est la troisième en taille, juste après les Serbes et les Croates. Il n'est pas du tout évident que les dirigeants actuels, enclins à des mesures qui sont à la fois inadéquates et tardives, soient capables de résoudre le problème. La liste des occasions perdues au Kosovo est trop longue pour être reprise ici mais, jusqu'au début 1988, les politiciens albanais locaux étaient prêts à un compromis qui aurait prévenu la tragédie. Mais, la direction serbe, autour de Milosevic, voulait rapidement une capitulation inconditionnelle et força les autorités fédérales à imposer un gouvernement militaire. Dans ce processus, la profondeur de la crise faisant rage dans le parti dirigeant est apparue au grand jour.
Eleetions libres au Kosovo ?
La population albanaise est maintenant convaincue qu'il n'y a pas de futur pour elle en Serbie et que l'autonomie totale du Kosovo dans la fédération est l'unique solution. Aujourd'hui, la dernière chance d'une solution politique réside dans la récente proposition du gouvernement fédéral : un amendement de la
Constitution yougoslave afin d'instituer
Run Etat légal, des élections libres et un système multipartite. Un tel développement répondrait aux aspirations démocratiques nationales des Albanais. Dans une province où il y a plus de 90% d'Albanais, toute élection honnête et libre conduirait au retour d'une administration dominée par les Albanais. Cependant, tant que Milosevic domine en Serbie, de telles élections sont hors de question. Le Kosovo et avec lui la Yougoslavie sont en fait entrés dans un cercle vicieux. Les manifestants revendiquent la fin de la loi martiale, la démocratie, des élections libres, la libération des prisonniers politiques et le renvoi des fonctionnaires hais. Mais, à cause des manifestations, la Serbie insiste pour que l'Etat d'urgence soit maintenu au Kosovo, et menace d'envoyer des volontaires armés pour imposer sa volonté. Le sérieux de cette menace peut être mesuré par le fait que la Slovénie et la Croatie,
YOUGOSLAVIE après avoir initialement accepté la légitimité des revendications des manifestants albanais, sont apparemment devenues silencieuses aujourd'hui, après les manifestations de masse à Belgrade et Titograd où l'on a appelé à prendre les armes.
De plus, tant que la loi martiale est appliquée, des élections libres sont illusoires. C'est pourquoi les intellectuels albanais qui dirigent l'Alliance démocratique, l'Initiative démocratique yougoslave et les Comités pour les droits de l'homme au Kosovo appellent la population à ne plus descendre dans les rues. Mais la tragédie du Kosovo réside aussi dans le fait que la population, dépourvue de dirigeants, en quête de justice, n'est pas à même de déchiffrer les intrigues des politiciens yougoslaves sur lesquelles se basent de tels raisonnements et calculs.
Frustration populaire
L'indifférence du gouvernement fédéral à l'effondrement économique de la province, au chômage important et croissant, aux purges massives des enseignants, fonctionnaires et gestionnaires albanais, et aux brutalités auxquelles les Albanais ont été soumis durant une année de loi martiale a créé une énorme frustration populaire. L'interruption du 14e Congrès du Parti, à la mi-janvier, est un signe que la loi martiale continuera à être appliquée au Kosovo, malgré le nouvel engagement du Parti à démocratiser la vie politique. Les manifestations ont débuté aussitôt que les délégués au congrès entamaient leur voyage de retour.
En mars 1989, à l'époque de l'arrestation d'Azem Vilasi, l'ancien dirigeant provincial du Parti, la Ligue des communistes comptait environ 100 000 membres au Kosovo. Aujourd'hui, elle n'existe plus que sur papier. Une nouvelle équipe de dirigeants populaires est récemment apparue — tout spécialement dans l'AIliance démocratique du Kosovo, qui a plus de 200 000 membres — et le gouvernement serait bien inspiré de négocier avec eux. Un échec en cela conduirait à ouvrir la question de l'unification albanaise à l'extérieur de la Yougoslavie. Jusqu'à présent, ni les manifestants ni Tirana ne l'ont appelée de leurs vœux. Dans une Europe qui attend maintenant l'unification des deux Allemagne, il serait pourtant difficile d'avancer un quelconque argument de principe contre cela. Les changements des frontières internationales portent en eux-mêmes leurs propres dangers. Ce qui se passe au Kosovo ne concerne pas seulement la Yougoslavie et l'Albanie, mais la paix en Europe toute entière. *
Février 1990