Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

UNION SOVIETIQUE

Débat sur la question nationale

· Inprecor n° 304, 9 mars 1990 · p. 18 · 866 mots

Catherine Verla était le pseudonyme de Catherine Samary, économiste, spécialiste de l'autogestion yougoslave.

URSS et Russie Stalinisme

L'INTERVIEW ci-contre de Boris Kagarlitsky nous intéresse à plus d'un titre. D'une part, pour les informations qu'il apporte sur les activités de la gauche marxiste en Union soviétique, d'autre part pour son jugement sur la classe ouvrière et les questions nationales. C'est sur ce dernier point que nous avons un désaccord qui mérite d'être à nouveau souligné (le débat avait déjà été entamé à propos d'un article du même camarade, dans le numéro 283 d'Inprecor, du 6 mars 1989). Le point de vue de Kagarlitsky est d'ailleurs très dominant dans la gauche marxiste en Russie (voir également la lettre de Piotr Laskine, p. 22).

Précisons d'abord ce qui ne fait pas problème entre nous. Il y a un accord sur le droit à l'auto-détermination, donc à la libre séparation des Républiques non-russes. Kagarlitsky et ses camarades mènent une campagne contre le chauvinisme grand-russe de Pamiat (l'organisation d'extrême droite russe) et son anti-sémitisme. Nous sommes aussi d'accord pour souligner l'insuffisance du programme concret des mouvements nationaux des Républiques non-russes par rapport aux travailleurs. Il y a évidemment accord aussi sur la dénonciation des crimes politiques du passé stalinien.

Cependant, la relation entre la conscience nationale et sociale chez les ouvriers non-russes est un problème complexe qu'il faut analyser concrètement et qui se présente apparamment d'une façon différente selon les Républiques. En Arménie et en Lituanie les revendications nationales ont pris le devant des mobilisations de masse. Le caractère massif des fronts ne fait pas de doute, et il est donc clair qu'ils disposent également d'un large soutien ouvrier. La situation est différente en Ukraine.

Le problème se complique quand il existe, comme en Estonie, une classe ouvrière russe et la divergence porte sur la façon de traiter cette situation. Les ouvriers russes ne sont certes pas en position "dominante" en Estonie (il s'agit de travailleurs non qualifiés occupant des postes refusés par les Estoniens), et ils y sont allés pour trouver du travail. Mais, « le centralisme bureaucratique a facilité le processus en finançant de façon planifiée les embauches et les logements de ces travailleurs » et il y a en outre « une situation dominante [de la langue] russe au plan de la Fédération, et parfois régionalement. » (voir l'article de C. Verla dans Inprecor numéro 283 du 6 mars 1989). De plus, l'assimilation forcée des Républiques baltes (et de la Moldavie) à l'URSS, de surcroît par des accords secrets entre Staline et Hitler — comme cela a été largement révélé, y compris dans la presse soviétique (voir la rubrique "Glasnost", dans Inprecor numéro 292 du 4 septembre 1989) — impose une reconnaissance particulière des sentiments nationaux qui s'y expriment.

Débat sur la question nationale

Au Caucase, où existe une lutte à plusieurs dimensions, il faut éviter les jugements à l'emporte-pièce, a fortiori dans une interview qui n'a pas la vocation d'exprimer une analyse exhaustive. A l'origine du problème, des erreurs graves ont déjà été commises par le pouvoir bolchevique dans les années 20 (voir Inprecor numéro 302 du 9 février 1990). La responsabilité de la bureaucratie centrale (avant tout russe) et locale, dans le pourrissement de la situation actuelle au Caucase est accablante. La récente intervention militaire de Gorbatchev en Azerbaïdjan (voir Inprecor numéros 301 et 302 des 26 janvier et 9 février 1990) montre que, même en ces temps de "glasnost", les minorités nationales d'URSS ont de bonnes raisons de se méfier de la brutalité et du cynisme de l'Etat central. La presse libérale soviétique elle-même a dénoncé cette "expédition punitive" (voir Les Nouvelles de Moscou du 16 février 1990).

En général, la gauche russe a tendance à analyser principalement les manipulations bureaucratiques et les points de vue libéraux-marchands derrière les mouvements nationalistes. Il est nécessaire d'en faire état. Mais il ne faut pas utiliser deux poids deux mesures. Les fronts populaires baltes ne sont pas homogènes. Par ailleurs, (comme l'explique Kagarlitsky lui-même dans son interview) la gauche marxiste en Russie est aussi amenée à côtoyer, voire même dans certains cas à collaborer ponctuellement avec des secteurs de l'appareil et des forces libérales-marchandes non moins manipulatrices...

Le ton que l'on emploie dans les critiques envers les mouvements nationaux minoritaires est aussi très important. Toute arrogance, surtout venant de Russie, ne peut qu'être perçue par les nations opprimées comme une manifestation du chauvinisme de la nation dominante, dont elle est d'ailleurs l'une des caractéristiques.

En abordant la question nationale en URSS, il est donc nécessaire (surtout quand on est en Russie) de mettre d'abord l'accent sur les crimes staliniens et de dénoncer, au-delà de Pamiat, le chauvinisme grand-russe et les manipulations de l'appareil central. Le rôle de la gauche en Russie, consiste sans aucun doute à expliquer ce passé à la classe ouvrière russe (notamment en Estonie) et à lui faire admettre le nécessaire respect de la priorité aux langues minoritaires et, au-delà, la reconnaissance du droit à l'auto-détermination des nations opprimées, non seulement en parole, mais aussi en pratique. C'est aux marxistes de ces nations opprimées qu'il appartient, en revanche, de critiquer plus explicitement les faiblesses des mouvement nationaux et de mettre en avant, notamment dans les Républiques baltes, un programme qui puisse aussi gagner la confiance et l'adhésion des ouvriers russes.

UNION SO

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