Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

UNION SOVIETIQUE

Victoire de Sajudis en Lituanie

· Inprecor n° 304, 9 mars 1990 · p. 16-17 · 1 745 mots

URSS et Russie

Lors du premier tour des élections du Soviet suprême lituanien, le 24 février dernier, la majorité écrasante des 90 sièges a été remportée par des candidats déclarant s'engager dans une perspective d'indépendance à court terme. Gerry FOLEY

LES CANDIDATS appuyés par le Front national démocratique, Sajudis, ont gagné 72 sièges, dont 13 sont revenus aux membres du Parti communiste indépendant. 9 sièges ont été remportés par des membres du PC indépendant qui n'ont pas reçu le soutien de Sajudis, et 9 autres par le PC croupion appuyé par Moscou (voir Inprecor numéro 303 du 23 février 1990). Sajudis donnait son appui à des listes favorables à la libération nationale multipartite. 9 sociaux-démocrates, 2 verts, et 2 démocrates-chrétiens ont été également élus avec son soutien.

Le deuxième tour des élections a été avancé. Il semble que Sajudis obtiendra les deux tiers des sièges et va déclarer rapidement l'indépendance, en devançant l'élection à la présidence de la République de Gorbatchev qui tente d'y opposer de nouvelles barrières légales.

Le résultat des élections suggère que le Parti communiste est divisé en trois groupes : l'aile du parti indépendant que Sajudis trouve acceptable, celle qu'il rejette, et aussi le parti croupion resté loyal à Moscou.

Sajudis, comme les autres Fronts baltes, a plusieurs membres du Parti communiste en son sein. Envers qui sont-ils loyaux en premier lieu ? Sajudis possèdet-il la force politique nécessaire pour maintenir à la fois un front large pour des objectifs nationaux et démocratiques et une orientation cohérente vers la libération nationale ?

Jusqu'à quel point la trajectoire de Sajudis est-elle déterminée par les pressions des groupes nationalistes tenants d'une ligne plus dure et qui se trouvent hors de Sajudis ?

Dans le cas de la Lettonie, le Mouvement pour l'indépendance de la Lettonie (Latvias Neatkaribas Kustiba) a rapidement grandi et exerce une forte influence sur le Front populaire. En Estonie, il existe également de nombreux groupes indépendantistes, et le projet de réunir un Congrès estonien qui refuserait de reconnaître la légitimité du Soviet suprême de la République. Il existe aussi des groupes indépendantistes radicaux en Lituanie, mais il n'est pas aisé d'évaluer l'influence qu'ils exercent.

Différenciation politique

Les résultats des élections indiquent également que, dans la mesure où le régime du parti unique vole en éclats et que les choix économiques et politiques réels commencent à être posés, l'unité de Sajudis en tant que bloc anti-totalitaire s'effrite. C'est inévitable et signifie une avancée politique, mais présente néanmoins un danger immédiat quant à l'unité nécessaire pour mener à bien les objectifs du mouvement national. Edgar Savisaar, dirigeant du Front du peuple estonien (Rahvarinne) a mis l'accent sur ce problème à travers un long article dans le numéro du 26 janvier de Reede (Vendredi), l'hebdomadaire des écrivains estoniens.

Savisaar a pris note de l'émergence de douze partis, et averti que la fragmentation pourrait permettre au Parti communiste estonien de jouer un rôle de contre poids pour faire reculer le mouvement national. Un sondage effectué en décembre indiquait que seulement 9 % des votants dans la République appuyaient le PC: 2% des Estoniens et 19 % des non-Estoniens (ces derniers constituent 40 % de la population de la République).

Le numéro du 23 février de Reede, rapporte les propos du dirigeant de Sajudis, Landsbergis, selon lequel les élections en Lituanie étaient une lutte entre le PC indépendant et Sajudis. Mais c'était une compétition compliqué, puisque Sajudis a appuyé la plupart des membres du PC indépendant élus au premier tour !

Le second secrétaire du PC indépendant, un Russe (en règle générale, les seconds secrétaires des PC des Républiques

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sont russes), Vladimir Berezov, aurait lui déclaré que les Pays baltes devaient réfléchir sur la façon d'exercer une influence dans les négociations avec Moscou, vu que l'appui des forces démocratiques est essentiel pour atteindre leur objectif.

Si l'indépendance a été acceptée comme objectif immédiat par les Fronts nationaux et démocratiques des Pays baltes, la question des tactiques pour y arriver est également ardemment débattue. Selon Marju Lauristin, une dirigeante du Front populaire estonien et du Parti social-démocrate récemment fondé : « Le territoire annexé de la République estonienne, appelé République socialiste soviétique d'Estonie, est en transition vers une République estonienne indépendante. Nous avons tous intérêt à ce que cette transition soit la moins mauvaise possible pour tous les habitants d'Estonie, et sans grandes catastrophes économiques et sociales. Aujourd'hui, toutes les forces politiques estoniennes qui discutent de l'indépendance insistent sur le fait qu'elle doit voir le jour par la voie parlementaire. » (Reede, 16 février 1990)

La Pravda analyse les elivages du PC estonien

Les élections du 18 mars au Soviet suprême estonien, vont probablement se solder par la victoire des forces indépendantistes, bien que les règles électorales soient truquées. Le correspondant de la Pravda à Tallin rapporte que la situation dans le PC estonien semble relativement similaire à celle du PC lituanien avant la scission encouragée par Moscou.

« Jusqu'à une période récente, le PC estonien prenait ses distances avec les tendances séparatistes. Lors des plénums des comités du Parti, on déclarait que la sécession était impossible. Les groupes politiques tels le Parti de l'indépendance nationale, les Comités de citoyens, etc., étaient dépeints de manière négative. Mais, petit à petit, dans les rangs du PC aussi, l'idée d'une auto-détermination nationale a commencé à être débattue. » (Pravda du ler mars 1990)

Ainsi, deux positions sont apparues lors de la conférence du PC de la République, accentuées, selon la Pravda par un conflit entre les Estoniens et les non-Estoniens. « La première variante a été baptisée : "Programme pour rénover le PC d'Estonie". Elle décrivait la période actuelle en Estonie comme transitoire. Celte période s'acheverait à l'indépendance. Le Parti devrait s'engager à lutter pour une Estonie indépendante et une société démocratique semblable à celles des pays scandinaves. Ses relations avec le PC d'Union soviétique ne seraient que des rapports d'alliance, basées sur une idéologie commune.

« La deuxième variante est, plus modestement baptisée : " Programme d'action." Elle annonce une politique destinée avant tout à la réalisation des valeurs humaines universelles, à la construction des individus. La République serait un soviétique, et un Etat constitutionnel. Donc, l'Estonie aurait sa propre citoyenneté, participerait à l'activité des organisations internationales et son gouvernement élu déciderait de toutes les questions de sa vie interne. Le PC estonien serait une partie inaliénable du PCUS. »

Le correspondant de la Pravda garde un ton circonspect mais écrit, insidieusement : « Qu'est-ce qui a empêché les délégués de scissioner ? Je pense que l'un des facteurs majeur a été la résolution du plénum de février du Comité central du PCUS sur le 20e Congrès du PC lituanien lors » (référence à l'excommunication provisoire de la majorité du PC lituanien et au fait que Moscou ait mis sa force matérielle au service de la branche loyaliste).

La Pravda ajoute : « L'idée d'une paix civile [un compromis avec les non-Estoniens] commence à être développée même par les groupes politiques radicaux qui se maintiennent sur des positions séparatistes dures. Ainsi, après la fameuse assemblée de Tallin du 2 février, qui a résolument adopté une "Déclaration sur la façon de mener à bien l'indépendance de l'Estonie", des documents caractéristiques sont parus dans la presse. La pluparts des Comités de citoyens ont déclaré : "Une fois de plus, nous assurons les Russes, les Slaves et les autres nationalités qu'en République démocratique d'Estonie, la discrimination sur la base de la nationalité n'existera en aucun cas."»

Moseou sur la défensive

L'approche filandreuse de la Pravda, différente du ton grossier habituel de ce genre d'attaques, est évidemment motivée par le rapport de forces. Politiquement, Moscou est sur la défensive, son outil local de pouvoir était en train de se briser les reins en essayant de s'adapter à une situation qui échappe à son contrôle. Le seul avantage politique qui reste au PC estonien est le soutien apparent de près de 20% de la population non-estonienne. C'est cette carte qu'il joue.

Dans le numéro du 16 février de Reede, Edouard Tinn, représentant le PC, répond à l'article de Savisaar du 26 janvier, et déclare que le PC estonien est la seule force capable de résoudre la "question russe" en Estonie : « Si nous allons

UNION SOVIETIQUE = vers un Etat démocratique normal, voulons-nous qu'il y ait dans le futur parlement des partis séparés qui seraient les porte-parole d'une population nonestonienne qui représente 40% de l'ensemble de la République — c'est-à-dire des partis formés autour de principes ethniques et linguistiques? »

Mais qu'est-ce qui attire spécialement les non-Estoniens dans le PC, si ce n'est une identification avec le pouvoir de l'Etat russe, sensé défendre contre des pressions réelles ou présumées de la population indigène ? Mais selon cette logique, le PC ne servirait pas de pont entre les différentes communautés mais survivrait et se basant sur les craintes des non-Estoniens. Mais c'est apparemment pour cette même raison — son identification avec la dictature stalinienne et grandmajorité des non-Estoniens s'en est éloignée. C'est le mouvement démocratique national qui a pris en charge la cause de la démocratie de la manière la plus constante et énergique.

Menaces contre la Lettonie

En Lettonie, ceux qui ne sont pas originaires de la région forment presque la moitié de la population. Moscou a répondu brutalement à la croissance et à la radicalisation du sentiment national. On a mentionné de nombreuses menaces, dont un détachement de militaires reprenant le slogan « Aujourd'hui, l'armée est neutre », insinuant que demain elle pourrait ne plus l'être. Une campagne très importante sur des présumées insultes envers les militaires y a été menée.

La Pravda du 22 février présentait une "Lettre des vétérans soviétiques" dénonçant les tentatives du Soviet suprême letton pour corriger les vieilles affirmations staliniennes prétendant que le peuple letton avait revendiqué l'incorporation de son pays à l'URSS. Le 24 février, le même journal publiait une déclaration du Conseil des ministres de l'URSS, intitulée "Contre la distorsion de la vérité historique", qui reprend également les vieux mensonges, aujourd'hui dénoncés tant à l'intérieur qu'à l'extérieur de l'URSS

La situation politique dans les Républiques baltes devient de plus en plus instable, et cela a une importance clé pour le mouvement démocratique à travers toute l'Union soviétique. Malgré la montée d'autres mouvements nationaux et démocratiques, dont l'un des plus décisifs en Ukraine, ils restent la figure de proue de la lutte nationale-démocratique. Les élections législatives dans ces Républiques seront sans doute suivies de nouveaux pas vers l'indépendance. *

5 mars 1990

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