démocratique allemande (RDA) a été renversé par la poussée du mouvement de encore quelques semaines après, par celle du dictateur Ceausescu en Roumanie.
Ces événements ont initié la fin de la domination stalinienne en Europe de l'Est ainsi que, parallèlement, la désintégration du Conseil d'assistance économique mutuelle (COMECON) et du Pacte de Varsovie. L'ordre de l'après-guerre en
Europe, sa division en un bloc impérialiste et en un bloc d'Etats post-capitalistes bureaucratisés est en train de se dissoudre. La question allemande est de nouveau
Un premier bilan
Durant les derniers mois de l'année 1989, le régime de la République masse. Cela a été suivi par la chute du régime stalinien en Tchécoslovaquie, et à l'ordre du jour. Elle détermine un profond changement de la situation en
Europe et un renforcement des forces impérialistes.
Angela KLEIN
LE RENVERSEMENT du régime en RDA s'est fait par une mobilisation populaire; il s'agissait d'un renversement révolutionnaire dans le sens où, « ceux d'en haut ne peuvent plus et ceux d'en bas ne veulent plus ». Dès le début, sa force motrice a été composée de revendications démocratiques : droit de s'exprimer librement et publiquement, juridiction indépendante, pluralisme, élections libres, garantie du Droit, participation populaire à la gestion de la société et de l'Etat (voir Inprecor numéro 297 du 13
Le slogan qui exprimait le mieux ce désir populaire a été : « Nous sommes le peuple ! » A la mi-septembre, se sont formées les forces oppositionnelles qui ont exploité la situation de paralysie et de passivité dans laquelle se trouvait le Bureau politique du Parti socialiste unifié (SED)
au pouvoir; elles ont exhorté l'opinion publique à ne pas chercher la solution de leurs conflits avec le régime dans la fuite
République fédérale Allemande
(RFA), mais dans un renouveau révolutionnaire en RDA. Il s'agissait de la Gauche unie, du Nouveau Forum, de "Démocratie maintenant" rejoints, plus tard, par le Parti social-démocrate (SPD).
Le processus de révolution politique en RDA a été marqué d'emblée par ses spécificités qui le distinguent de proces-
RDA sus similaires dans d'autres pays d'Europe de l'Est.
En premier lieu, il faut mentionner le grand retard qu'a pris le processus de ré formes en RDA. Il a fait irruption avec d'autant plus de violence. Depuis 1953, il n'y a plus eu de mouvement de masse en RDA (voir Inprecor numéro 298 du 27 novembre 1989). Avant la construction du mur, les masses pouvaient trouver une issue à leur mécontentement dans l'exode vers l'Ouest (en tout, 3,5 millions de personnes, en majorité des jeunes, ont quitté la RDA depuis sa fondation). Après 1961, peu de gens seulement ont encore pris le risque de la fuite; quelques uns ont essayé de tester ce qui leur restait comme champ d'action à l'intérieur des structures existantes; la plupart a pris le chemin de "l'émigration intérieure". L'existence de périodes de réformes a toujours été liée à des changements en URSS.
Mais le pouvoir n'a pas voulu se joindre à la perestroika. A juste titre, il craignait que cela ne devienne irréversible et signifie donc la fin du régime du SED. En tant que force dirigeant un "Etat croupion" constamment comparé avec l'autre moitié, capitaliste, le SED craignait la libéralisation économique et politique plus que tout autre régime à l'Est, même plus que la direction du Parti communiste soviétique (PCUS).
Aux yeux de la population, cette attitude a détruit tout espoir d'une autoréforme du régime. Pour beaucoup gens, surtout les jeunes qui ne se sentaient pas liés au pays par des décennies de travail de construction, la seule possibilité de "réaliser une vie meilleure" était de quitter la RDA.
La possibilité d'une fuite de masse s'est créée dès que la Hongrie a déclaré l'ouverture de ses frontières vers l'Autriche, en mai 1989. Pour les citoyens de RDA, qui passent traditionnellement leurs vacances en Hongrie, une voie royale pour la fuite s'est ainsi offerte. L'émigration en masse a commencé fin août et se poursuit encore aujourd'hui. Cette possibilité pour un peuple d'émigrer en masse dans un autre pays, car il rejette son propre gouvernement qu'il ne peut cependant pas renverser, est unique dans toute l'Europe divisée. Les circonstances extérieures, la langue, la culture et les traditions communes, ont facilité le passage dans un pays qui n'est pas considéré comme étranger.
De l'autre côté, le gouvernement ouest-allemand, qui prétend parler au nom de "tous les Allemands", leur offre, dès le premier jour de leur arrivée, toutes les possibilités pour une intégration immédiate dans la société (argent, logement, travail, etc.) Les citoyens de RDA jouissent, parce qu'ils sont Allemands, de privilèges par rapport aux étrangers, et souvent même par rapport aux Allemands de l'Ouest issus de classes défavorisées.
C'est donc la fuite quotidienne de milliers de personnes et, par la suite, le processus de structuration de l'opposition (qui, jusqu'alors, était illégale), ainsi que le développement d'un mouvement de masse toujours plus large qui ont constitué le levier qui a finalement conduit à la chute du régime. Ces éléments ont aussi déterminé le rythme et la direction du développement politique dans les semaines qui ont suivi. L'ouverture subite du mur qui, d'un jour à l'autre a posé à la RDA des problèmes économiques inimaginables, en a renforcé l'effet.
L'évolution des nouvelles forees politiques
Ces conditions générales ont aussi influencé le processus de formation des nouvelles forces politiques :
— La révolution s'est faite dans la rue, soit dans la foule de ceux en fuite, soit dans les cortèges des manifestants. Il n'y a pas eu de direction politique. Les groupes d'oppositions ont essayé de gagner une influence sur le processus, ils ne l'ont pas organisé.
— Au début, un processus d'autoorganisation des travailleurs dans les usines a fait défaut. Plus tard, il a été impulsé par quelques groupes d'opposition, notamment la Gauche unie, mais il a eu beaucoup de peine à démarrer. Les travailleurs ont constitué le gros des manifestants. Ils ont voulu exercer une pression politique pour que le régime entame
N'empêche que je vous en ai fait voir, du paysage...!
(tiré de Polityka) des réformes. Dans la mesure où ils ont été déçus par la lenteur de ces réformes, nombre d'entre eux ont plié leurs bagages et sont partis à l'Ouest. Cela semble être, jusqu'à aujourd'hui, une alternative plus simple que celle de construire des structures propres, alternatives de pouvoir. Après la chute du mur, est apparue une autre possibilité qui, encore une fois, a paru être la solution la plus simple : la réunification avec la RFA.
La réunification
Au début, la tendance vers un renouveau du socialisme était dominante. A la mi-novembre, l'Institut de sociologie de l'Académie des sciences a constaté que 87 % des citoyens de RDA voulait demeurer dans leur pays et que 55 % de ceux-ci croyait à la possibilité de construire un socialisme démocratique. Le 24 novembre, 83 % voulait encore maintenir la RDA en tant qu'Etat souverain et socialiste ; 10 % seulement se déclaraient favorables à la réunification.
Peu de jours après, le 27 novembre, à la "manif du lundi" de Leipzig, l'état d'esprit a tourné : 200 000 personnes ont demandé non seulement des élections libres, la liberté d'opinion et la punition des exfonctionnaires du régime, mais aussi l'« Allemagne, patrie unie ». Le climat a aussitôt glissé à droite: les manifestants se sont montrés de plus en plus agressifs envers tout ce qui semblait être de gauche. Les mots d'ordre nationalistes, xénophobes, et même antisémites, se sont multipliés. Aujourd'hui, il est vraiment risqué pour la gauche de participer à la manifestation de Leipzig. Seuls des petits groupes osent encore le faire, en distribuant des tracts demandant : « RDA — prière de ne pas jeter ». Ils sont poursuivis et attaqués physiquement par les manifestants. Les orateurs du Nouveau Forum sont interrompus à coup de mots d'ordre tels que : « Rouge, hors de la manif! » ou « La gauche dans des camps d'internement ! ». Les "Républicains", force d'extrême droite de RFA, qui agissent ouvertement et provoquent des affrontements violents, sont tolérés. D'après des sondages récents, 76% de la population de RDA se prononce aujourd'hui en faveur de la réunification.
Enlisement et désarroi
Comment expliquer ce tournant ?
1- En premier lieu, tout en ayant un rythme très rapide, le processus d'autoréforme et d'auto-rénovation, est resté trop lent et paraissait trop hésitant pour être réellement crédible et engendrer un nouvel espoir. Le SED s'est attelé à la tâche impossible de démanteler le régime dont il était le porteur et, en même temps, de constituer l'épine dorsale d'une nouvelle direction politique, c'est-à-dire à la fois de dissoudre son pouvoir et de le
- Dans un premier temps, toutes les tentatives des réformateurs du SED pour redonner l'initiative politique au Parti en le soumettant à un processus de réformes ont été contrecarrées avec succès. En septembre/octobre, les changements ne se sont produits que sous la pression populaire et toujours "trop tard" pour que les masses aient confiance dans le SED : dix semaines de fuite massive se sont écoulées avant le retrait de Honecker (18 octobre) ; il s'est passé deux mois entre le moment où le régime a renoncé à une ré-
"à la chinoise" (9 octobre) et celui où il a abandonné le rôle dirigeant du Parti (ler décembre). Les conflits autour de la dissolution de la Stasi (police politique) ont renforcé la crainte de beaucoup de gens de voir le SED organiser la réforme uniquement comme un moyen de sauvegarder son pouvoir sous une autre
- Lors du Congrès extraordinaire du SED, le 8 décembre, imposé contre la volonté de la vieille direction, les réformateurs ont pris la tête du Parti. Mais eux non plus n'ont pas été capables de donner un signal clair pour un renouveau. Les délégués ont réglé leur compte avec le passé stalinien et se sont prononcés clairement pour le pluralisme politique. Mais, en épurant le Parti de son aile conservatrice et les structures d'Etat des représentants de l'ancien régime, le Congrès a cru que la rénovation était achevée. Il n'a pas poussé au renversement des structures de domination existantes et n'a pas fait l'ef-
RDA = fort d'impulser des initiatives autonomes des citoyens, ce qui aurait pu constituer la base d'un nouvel ordre politique. En revanche, il s'est préparé à l'affrontement électoral face aux autres forces de l'opposition. « Renforcez le SED ! » reste leur slogan. Beaucoup d'oppositionnels dans le Parti ont été déçus du résultat du congrès.
- Pendant le mois de janvier, la défiance de la population par rapport à une possibilité d'auto-réforme de l'Etat et du Parti s'est encore renforcée. Lors d'une réunion de la direction, le nouveau chef du Parti, Gregor Gysi, a réclamé le droit pour le Parti de garder la fortune qu'il avait accumulé pendant la période de son pouvoir monolithique (donc le droit du Parti à s'approprier l'Etat). Le nouveau Premier ministre, Hans Modrow, a brusqué la "table ronde" qui a été place début décembre (voir Inprecor numéro 298 du 27 novembre 1989), en déclarant qu'il n'accepterait pas que celle-ci exerce une quelconque pression sur lui : tout le monde devrait respecter l'Etat de Droit existant (c'est-à-dire "l'Etat de Droit" créé par le régime bureaucratique).
Finalement, rendu suspect pour s'être contenté de ne dissoudre la Stasi que formellement. En réalité, il aurait envisagé de garantir sa continuité par la proposition de créer un nouveau "Service de protection de la Constitution". C'est seulement sous la menace des partis de coalition (les anciens partis du bloc national) de quitter le gouvernement que Modrow a accepté de se plier à la revendication de la "table ronde" et a promis de n'instituer un successeur à la "Sécurité" qu'après les élections au parlement.
- Lors du Congrès extraordinaire du SED, fin janvier, il est devenu clair pour tout le monde que les réformateurs n'avaient pas su, dans ce court laps de temps, établir le Parti, qui s'appelait désormais le Parti du socialisme démocratique (PDS), comme une force dirigeante dans la vie politique. La direction du district de Dresde toute entière a quitté le Parti durant le week-end même. Elle a été suivie peu à peu par tout une série de tendances qui se sont constituées autour de diverses plates-formes. Le Parti a commencé à se décomposer. Aujourd'hui, des 2,3 millions de membres qu'il comptait encore en octobre, il ne lui en reste plus que 800 000 ; et le fond n'est pas encore atteint. Les sondages d'opinion lui donnent à peine 5% des intentions de vote pour les élections en mars.
2) Dans ce court laps de temps, les groupes d'opposition n'ont pas su non plus se constituer comme une alternative crédible, indépendamment de la concep-
= RDA tion politique qu'ils présentaient. Seule exception notable : la social-démocratie. Leurs faiblesses sont dues aux circonstances dans lesquelles ils devaient travailler sous le régime du SED : aucune possibilité d'appaître légalement ni de s'enraciner dans des milieux socIaux (cela vaut surtout pour la gauche et ses tentatives d'acquérir une base ouvrière), ni même d'organiser ses propres partisans.
Leurs préoccupations politiques se sont essentiellement concentrées sur la démocratie, la paix, les droits de l'homme, l'antifascisme. Seule une minorité s'est posée la question de déterminer comment un ordre économique non-capitaliste alternatif devrait fonctionner.
Tournant inattendu
L'intelligentsia qui, auparavant, était presque entièrement liée au SED, a été profondément marquée par le travail de construction de l'Etat post-capitaliste durant les 40 dernières années — qu'elle a dû bien souvent défendre face aux tentatives systématiques de l'impérialisme ouest-allemand de remettre en cause l'existence de la RDA. Ses représentants les plus connus se situent à gauche. Ils se distinguent notamment par un grand effort de travail théorique et d'assimilation de théorie socialiste (même occidentale).
Ses premières analyses indiquant le caractère explosif de la situation datent de 1988. En dépit de cela, l'opposition a été surprise par la vigueur de l'éruption et la direction qu'elle prenait. Avant tout, la révolution politique l'a placée devant un problème auquel elle n'était pas préparée (et la gauche de RFA encore moins) : la soudaine ouverture du mur et, liée à cela, l'immédiate confrontation avec la réalité sociale et politique du capitalisme ouest-allemand. A part la Gauche unie, presque personne ne possédait d'éléments conceptuels ni de réponse à cette situation.
Très vite, l'opposition, dont les leaders étaient encore unis dans la lutte contre le régime stalinien, a commencé à se différencier autour de la question : propriété privée ou collective ? Economie de marché ou sauvegarde d'éléments de planification socialiste ? Avec la question de la réunification, ces thèmes sont devenus la ligne de démarcation entre la droite et la gauche. Pour l'aile gauche de l'opposition, ce clivage à commencé à devenir plus important que celui avec le SED.
3) L'effondrement du régime du SED va de pair avec la mise à nu de sa mauvaise gestion de l'économie. Jusqu'à présent, le fait que le pays, même sans offrir le niveau de vie de la RFA, soit néanmoins le premier des pays du COME-
CON et, au niveau international, à la 13e place aux côtés de la Grande-Bretagne, réconfortait la population dans une certaine mesure. Ces révélations ont donc créé un choc.
Un bilan économique catastrophique
Des informations tenues secrètes jusqu'à présent ont ainsi été dévoilées :
- La dette intérieure s'élève à 130 milliards de Marks (RDA).
- La dette extérieure s'élève à 20 milliards de dollars, soit 1 250 dollars par
Golodkowski, le directeur "Service de coordination commerciale", responsable de la gestion des devises, a stocké d'énormes sommes à l'étranger (notamment en Suisse et au Luxembourg). Pour gagner des devises, le même Golodkowski a organisé un trafic d'armes, entre autres, avec l'Iran et l'Irak.
- Six millions de Deutsche Marks (DM) ont été mis annuellement à la disposition des familles de membres du Bureau politique pour leur ravitaillement à la colonie de Wandlitz, leur ghetto de luxe.
— La profonde corruption et les privilèges quasi-féodaux de la nomenklatura (pavillons de chasse, terrains de chasse privées, brigades de construction et de réparation à libre disposition pour des fins
- Les installations industrielles de RDA, à peu d'exceptions près (les secteurs de la micro-électronique, de l'optique de précision et quelques combinats de mécanique), sont pour la plupart si anachroniques que, du point de vue de la compétitivité sur le marché mondial, elles ne valent plus la peine d'être modernisées. La productivité en RDA représente 40 % de celle de RFA.
— La destruction de l'environnement est gigantesque et cause annuellement des dégâts de l'ordre de 30 milliards de Mark (RDA) et pour l'arrêter, des fermetures d'usines sont parfois indispensables.
— Et, ce qu'on savait depuis toujours : les bâtiments des grandes villes, surtout au Sud, tombent en ruines ; l'approvisionnement en biens de consommation de qualité supérieure manque; les gaspillages dans le processus de production sont énormes, etc.
Avec l'ouverture du mur, des millions de gens ont pu voir de leurs propres yeux que la différence du niveau de vie avec la RFA était encore beaucoup plus grande qu'ils le croyaient. Pendant les deux premiers week-ends, quatre millions d'habitants de RDA ont visité l'Ouest à chaque fois. Cela a représenté une sorte de choc culturel. Le sigle SED est devenu synonyme d'« économie de merde», de
« vol », d'« égoïsme », etc. La rage populaire a été immense. Dans la mesure ou elle ne cesse d'augmenter, la population ne veut plus entendre parler de "renouveau du socialisme": « J'ai supporté le socialisme pendant 40 ans et je n'ai plus envie de nouvelles variantes. Plus d' expérimentations ! Nous ne voulons pas servir de cobayes ! »
Après la chute du mur, la question décisive en RDA était : la population va-t-elle trouver la force et la confiance en soi nécessaire pour reconstruire une deuxième fois une société non-capitaliste, cette fois-ci des ruines du stalinisme? Seule cette confiance donnerait à la RDA une légitimité pour exister en tant qu'Etat propre, séparé de la RFA. Le prix à payer pour cela consisterait à accepter pendant une période prolongée une différence marquée du niveau de vie par rapport à la RFA (et ce, avec des frontières ouvertes), et à considérer que la possibilité de créer une démocratie socialiste plus grande serait plus avantageuse que l'augmentation des biens de consommation pour une partie de la société.
L'exode
L'opposition n'a laissé aucun doute là-dessus. Dans son appel à tous ceux prêts à émigrer, le 8 novembre, Christa Wolf, le nouveau ministre de l'Economie, a déclaré : « Que pouvons-nous vous promettre ? Pas de vie facile, mais une vie utile. Pas de prospérité dans l'immédiat, mais la participation à de grands changements. » Quelques jours plus tard, le Nouveau Forum a renchérit : « Nous resterons pauvres pendant une période prolongée, mais nous ne voulons pas d'une société qui soit régie par des mercantis et par des gens qui jouent des coudes. »
Cette force et cette confiance en soi n'existent pas. L'exode de milliers de gens continue. De fin août 1989 à mi-février 1990, ils sont 400 000 à avoir quitté la RDA. Autant de monde, sinon plus, a fait ses valises et n'attend que les élections du 18 mars pour décider de partir ou non. Les gouvernements de RDA et de RFA estiment que le nombre des émigrés atteindra le chiffre d'un million ou d'un million et demi en 1990. Par manque de capital et de force de travail, l'économie de RDA risque de s'effondrer.
Pourtant, la conscience des gens est tout à fait contradictoire : d'un côté ils ont peur du capitalisme, peur du rachat de la RDA par la RFA. De l'autre, la RDA est restée depuis sa fondation "dépendante" de la RFA à bien des égards : la RFA a toujours été le principal partenaire économique à l'Ouest ; son niveau de vie a toujours servi de modèle ; l'ambition du ré-
gime est restée de "rattraper et dépasser" la RFA dans tous les domaines.
Rudolf Bahro, devant le Congrès du Parti en décembre, a décrit cette dépendance dans les termes suivants: « L'on met ici le doigt sur un maillon décisif de ce fameux cercle vicieux qui, durant ces dernières décennies, a abouti à la démolition de notre économie. En effet, sa régulation a été, de fait, déterminée par l'obtention de devises, en concurrence économique avec "'ennemi de classe" (la RFA), qui était de toute façon toujours plus fort. La régulation de notre économie ne s'est donc pas effectuée à partir des besoins de la population. La conclusion est évidente : le DM de RFA domine, c'est une conséquence naturelle de ce choix. (...) Hans Modrow finit son exposé en concluant, que notre développement économique doit devenir compatible socialement et écologiquement. Mais cela est tout à fait contradictoire avec la nature même des forces économiques qui sont en train de pénétrer chez nous. (...)
« Une joint venture s'élevant à cinq semble-t-il avec IFA [entreprise fabriquant les voitures est-allemandes Trabant], signifie justement, dans la situation actuelle, une perte du pouvoir de décision politique et culturelle de la société, quelle que soit la forme que prenne cette joint venture. Cela découle de la résignation stratégique, de la non prise en considération des potentialités du pays. (...) Une telle joint venture signifie tout simplement accepter un morceau de société capitaliste. (...) C'est dans la logique de tous ces processus que notre société brade sa souveraineté, dans un domaine après
Au début des années 70, le régime Honecker a commencé à remettre en question la notion de "la patrie allemande unie". Mais il n'a jamais été très crédible car les arguments utilisés pour justifier la "patrie socialiste est-allemande" étaient parallèles à ceux de la bourgeoisie à l'Ouest qui, elle, défendait l'idée d'une "patrie pour tous les Allemands". Il n'est donc pas étonnant qu'une population, qui a été éduquée pendant des décennies avec les valeurs de la "patrie socialiste" (donc, du "socialisme dans un seul pays") voit aujourd'hui (quand le "socialisme" s'effondre) plus d'avantages dans une "patrie" plus grande et plus efficace, même si elle est capitaliste. gouvernement Modrow n'a pas su se libérer de cette dépendance. Il se déclare incapable de redresser l'économie sans le capital ouest-allemand et s'adresse donc presque exclusivement au gouvernement de RFA et aux milieux industriels et financiers, dans l'espoir d'obtenir un "apport solidaire".
La population est désarmée. Elle est convaincue que le principe dirigeant de l'économie doit être la compétitivité sur le marché mondial et le rattrapage du niveau de vie de la RFA, objectifs qui ne seront pas atteints sans le DM. Bien sûr, ce processus devrait être "amorti" socialement. Cet axiome est partagé par beaucoup de groupes d'opposition, y compris de gauche.
Les chances qui peuvent résider dans la perspective d'une économie orientée vers l'Est, vers les pays semi-industrialisés et vers des petits pays capitalistes qui n'ont pas les mêmes moyens de chantage, ne sont prises en considération que par des milieux intellectuels restreints. La grande majorité de la population de RDA ne voit pas la possibilité d'une voie indé-
Très vite, le regard s'est tourné vers Bonn. Modrow a d'abord proposé un pacte entre les deux Etats allemands pour une confédération. Il croyait obtenir par ce biais "l'aide fraternelle" nécessaire. Mais le gouvernement Kohl a lié dès le début toute aide financière à des conditions précises qui, à chaque fois, devenaient plus exigeantes : élections libres, renoncement au "rôle dirigeant" du SED ; introduction de mécanismes de marché, abolition du change de devises obligatoire. Par la suite, s'y sont s'ajoutés : un accord de protection des investissements, la nonparticipations étrangères, la liberté d'établissement et de métier; et, plus tard, l'adoption de l'ordre juridique et social de la RFA, et l'union monétaire. Hormis la mise en place
RDA = d'un fonds de devises, qui permet aux citoyens de RDA d'obtenir 200 DM par an pour leurs voyages à l'Ouest (qu'ils dépensent naturellement en RFA), le gouvernement fédéral n'a pas encore donné un centime d'aide financière à la RDA. Son argument : il ne veut pas "investir dans un gouffre".
Quand, lors du Congrès extraordinaire du SED, fin janvier, il est devenu évident qu'il ne pouvait plus s'appuyer sur le Parti, Modrow a fait volte-face et a annoncé sa capitulation. Il a offert à la "table d'assumer la fonction centrale exécutive et, quelques jours après, il a déclaré devant une conférence de presse : « L'Allemagne doit redevenir une patrie unie pour tous les citoyens de la nation allemande. » Le plan qu'il a présenté prévoit d'abord une confédération, après le transfert successif des droits de souveraineté des deux Etats à des organes communs confédéraux, pour aboutir à une fédération commune des Länder. Avec ce plan, il a renoncé à une voie indépendante de la RDA. Mais même cela ne pourra être réalisé. A Bonn, on ne veut plus de confédération; on veut l'Anschluss, l'intégration pure et simple à la RFA.
En RDA même, l'économie renverse les plans : la Banque centrale demande l'introduction d'urgence du DM comme deuxième monnaie et offre, en échange, le transfert d'une partie de ses pouvoirs à la Banque fédérale (Bundesbank). Modrow ne mène plus que des combats d'arrière-garde et se perd en lamentations sur l'arrogance de Bonn.
"L'Anschluss"
Le tournant à Berlin-Est a accéléré considérablement les projets du gouvernement de Bonn visant à utiliser l'effondrement du stalinisme pour s'approprier la RDA. Le plan en "dix points" de Kohl, du 28 novembre 1989 (voir Inprecor numéro 299 du 11 décembre 1989) envisageait encore une évolution par étapes, réalisant l'unité dans un Etat fédéral commun en passant par une confédération. Il y était question d'une période de dix ans pour arriver à égaliser l'économie des deux systèmes sociaux différents, l'union politique étant considérée comme le couronnement du processus.
= RDA
La déclaration de Modrow, en faveur de la réunification, rendait tous ces plans caducs. Depuis, le gouvernement fédéral bricole fiévreusement la concrétisation d'un plan contraire : d'abord l'union monétaire (prévue pour le ler juillet) ; puis l'union politique — celle-ci étant programmée à peu près dans deux ans — préparée par la formation de commissions parlementaires communes aux différents niveaux et par un processus de "transplantation" en RDA des systèmes de droit civique, pénal et social de la RFA ; l'établissement rapide du système fédéral avec des Länder en RDA, pouvant déclarer séparément leur entrée dans la RFA (ce qui est prévu par la Constitution ouest-allemande).
Une fois que la bourgeoisie ouest-allemande se sera appropriée du pouvoir d'Etat, elle sera mieux en mesure de faire payer aux salariés les frais du douloureux processus d"adaptation" (plus précisément les coûts de la réunification), puisqu'elle exercera alors également le contrôle politique et juridique sur les travailleurs de ce qui est encore, aujourd'hui, la RDA.
Les mesures essentielles dans ce sens seront préparées avant les élections fédérales en RFA, ce qui mettra le futur gouvernement devant un fait accompli. Il n'est même pas exclu que le gouvernement fédéral remette les élections (prévues pour décembre 1990) et avance la perspective d'élections pan-allemandes quelques mois plus tard.
Les "partis-frères"
Les partis politiques ouest-allemands ont commencé à organiser eux-mêmes les regroupements de différents groupes d'opposition en RDA, pour créer des "partis-frères" dans la perspective des élections à la Chambre du peuple, le 18 mars. Sans intervention directe des chrétiens-démocrates (CDU et CSU) et du Parti libéral (FDP) ouest-allemands, ni l'Alliance pour l'Allemagne (Allainz für Deutschland) conservatrice, ni le Parti libéral allemand (LDP) n'auraient vu le jour en RDA. Le Parti social-démocrate (SPD) s'était déjà mis au travail bien avant, mais il n'avait pas à craindre de résistance, vu la tradition social-démocrate toujours vivante en RDA.
Entre temps, les politiciens de Bonn ont joué un rôle prépondérant dans la campagne électorale en RDA. Dans les manifestations électorales, ils se comportent déjà en maîtres du pays, et certains se laissent même désigner comme candidats à la chambre du peuple (Elmar Pieroth, président de l'Association des professions libérales du CDU de l'Ouest et patron cé14 =
Pour ou contre l'économie de marché?, lèbre pour avoir vendu du vin empoisonné, est candidat pour le CDU de l'Est, et donc de l'Alliance pour l'Allemagne, et a déclaré vouloir devenir ministre de l'Economie, puisque les autochtones de RDA n'y comprennent rien en matière d'économie de marché !).
Le deuxième pas était de venir à bout des obstacles qui auraient pu se dresser contre une réunification immédiate : la contestation des alliés de la Deuxième Guerre mondiale, de l'Union soviétique surtout. Avec le plan Genscher, le gouvernement de Bonn a trouvé une formule par laquelle l'Allemagne unifiée resterait membre de l'OTAN, avec un statut militaire spécifique qui reste à préciser pour le territoire de l'ancienne RDA. Le pilier en serait la construction d'un nouveau système de sécurité européen auquel participeraient tous les Etats, à l'exception de l'URSS. Les Etats-Unis et l'URSS seraient les garants (Garantiemächte) de cet ordre. Ce concept permettrait l'intégration aussi bien des Etats neutres en Europe que des Etats du Pacte de Varsovie. Bien entendu, ce plan vise au démantèlement du Pacte de Varsovie. En même temps, le système de sécurité européen serait associé à l'OTAN dans son intégrité, d'une façon ou d'une autre.
Des troupes soviétiques pourraient rester stationnées sur le territoire de la RDA, des troupes des Etats-Unis sur celui de la RFA. La présence éventuelle de troupes de la Bundeswehr (l'armée ouest-allemande) sur le territoire de RDA est objet de controverses. Une autre interrogation subsiste sur la garantie de la frontière occidentale de la Pologne. Ces deux problèmes ne sont pas insurmontables pour la bourgeoisie. La bourgeoisie allemande est experte en matière de statuts militaires spéciaux pour certains territoires. Après la Première Guerre mondiale, le territoire des deux côtés du Rhin est resté une zone démilitarisée jusqu'aux années 30. Cela n'a pas empêché Hitler d'y entrer avec la Wehrmacht.
Modrow n'a pas insisté sur le concept de neutralité qu'il avait initialement proposé. Après la rencontre au sommet d'Ottawa, l'Union soviétique semble prête, à son tour, à accepter le concept d'un nouveau système de sécurité européen, bien qu'il ne s'agisse nullement de la "maison commune européenne" décrite par Gorbatchev, mais d'une alliance impérialiste en Europe sous direction allemande. La situation interne de l'URSS et celle dans le COMECON ne paraissent pas permettre au Kremlin d'insister beaucoup sur ses conditions.
Le troisième pas du gouvernement fédéral sur le chemin d'une réunification à court terme est la réalisation rapide d'une union monétaire. Une commission bilatérale a déjà été établie pour en étudier les conditions. Cela a suscité des controdans la bourgeoisie allemande. Tandis que la majorité des spécialistes économiques, y compris la Bundesbank, mettait en garde contre les risques d'une union monétaire rapide, toutes les forces politiques s'en sont déclarées partisanes et l'ont imposée jus qu'à nouvel ordre. L'opposition du président de la Bundesbank n'a d'ailleurs pas
Pressions patronales
Néanmoins, les risques sautent aux yeux : l'important décalage économique entre la RFA et la RDA ne peut être surmonté dans un temps très limité, même dans le cas d'une Allemagne politiquement unifiée. Il faudrait élever le niveau des prix et des salaires dans la RDA d'aujourd'hui. Sinon, il faudrait affronter la perspective d'une migration continue, alors au sein du nouvel Etat.
D'autre part, les milieux patronaux insistent explicitement pour que le niveau des salaires dans le territoire de la RDA reste bas, car ce n'est que dans ce cas qu'il y aurait "incitation aux investissements de capitaux. Cela signifie que la RDA d'aujourd'hui sera la région pauvre de l'Allemagne à venir. Par ailleurs, les salaires de la classe ouvrière ouest-allemande subiront aussi une pression terrible. Le chômage s'aggravera rapidement : les estimations du nombre de personnes menacées de perdre leur emploi en RDA (dans l'année en cours) varient entre 800 000 et 2,5 millions. Ces chiffres se fondent surtout sur les projets de fermeture d'entreprises (le président du PDS, Gysi, parle de la moitié du parc industriel) incapables de résister à la concurrence ouest-allemande. Mais ceci reviendra à multiplier le nombre de chômeurs en un temps minimum. L'assimilation du système de sécurité sociale engloutirait des sommes énormes. La privatisation massive d'entreprises, de terres,
de maisons et de logements en RDA pousserait à la spéculation et à l'inflation. L'aboutissement de ce processus, y compris de ses effets sur les marchés financiers internationaux, est incontrôlable.
Les représentants du patronat ouest-allemand ont donné les chiffres concernant les coûts d'une rénovation totale de l'économie de RDA. Il lui faudrait 800 milliards de DM (ce qui correspond à la somme de capitaux flottant en attente des possibilités de placement) pour l'infrastructure, l'approvisionnement en énergie, la construction de logements et l'assainissement des villes, l'appropriation et l'assainissement des usines. Mais personne, tant à l'Ouest qu'à l'Est, n'a fourni les chiffres des coûts sociaux.
Les diktats de Bonn
Le gouvernement fédéral prétend que les coûts de la "non-réunification" seraient tout aussi élevés parce que, dans ce cas, la vague de migration, qui cause déjà une certaine agitation sociale en RFA, ne pourrait pas être stoppée. Mais cette migration pourrait bien être endiguée si les citoyens de RDA étaient traités comme des immigrés normaux, et si Bonn était prêt à donner l'aide financière immédiate (entre 10 et 15 milliards de DM) revendiquée par le gouvernement de RDA et par la table ronde. Ce n'est qu'à ces conditions, que la perspective d'une reconstruction de la RDA pourrait être crédible pour les Allemands de l'Est.
Mais le gouvernement de Bonn le refuse, parce qu'il veut contraindre la RDA à s'incliner et désire une réunification rapide et inconditionnelle. Aux soucis patronaux, il répond par un calcul opposé : l'expérience des investissements du passé dans les pays dits de "commerce étatique" enseigne que la rentabilité est limitée, tant que subsiste la prédominance d'un système politique où l'Etat impose un cadre de conditions précises, où on ne peut pas disposer librement des travailleurs, où les conditions économiques globales sont dictées par des critères politiques et non par de purs critères de marché. Selon Bonn, si l'on veut que des investissements privés rapportent un maximum de profits, il faut alors imposer le système politique et juridique de la RFA à la RDA: « Ce n'est que lorsque nous aurons le pouvoir politique, que nous pourrons, de ce fait, contrôler les conditions pour les investissements, que nous pourrons, alors, éliminer les facteurs négatifs pour le marché. »
Cette voie est très lourde de risques pour la bourgeoisie, mais celle-ci pense qu'elle est en possession tant des moyens financiers que des moyens de répression
(police et unités spéciales para-militaires) et d'intervention politique suffisants pour en venir à bout.
Qui va payer la note ?
La question est : qui payera les coûts de la réunification ? Certainement pas le capital. En premier lieu, c'est la RDA qui devra les assumer. Un gigantesque processus d'expropriation menace de commencer au lendemain des élections du 18 mars: 500 000 anciens propriétaires fonciers, et au moins le même nombre de propriétaires de logements, réclament ce qui, jadis, leur appartenait.
Des entreprises traditionnelles RFA sont déjà allées "voir sur place" ce qu'elles pouvaient glaner sur le territoire de RDA. Les trust négocient déjà avec les combinats : Siemens s'est précipité sur Robotron, Volkswagen sur IFA, Zeiss Ikon sur Zeiss Jena, les trois géants de la chimie sur les ateliers Leuna, etc. Une liste de 3 000 entreprises qui veulent s'approprier des usines de RDA à un prix très bas, ou créer des entreprises privées nouvelles, a été rendue publique. Les conditions sont dictées par le capital ouest-allemand avec une brutalité et une agressivité très poussées.
En deuxième lieu, ce sont les salariés de RFA qui payeront la note. L'Association des patrons de la métallurgie a déjà rejeté toute réduction supplémentaire du temps de travail ainsi que la sauvegarde du week-end libre, en faisant référence à la RDA. Le président de l'Association des Caisses d'épargne est même allé jusqu'à affirmer qu'une réunification nécessiterait la limitation des libertés syndicales et de négociations sociales. Les négociations sociales des métallurgistes et des imprimeurs de cette année vont représenter un test du rapport de forces.
On doit aussi mentionner d'autres formes de coûts à payer qui menacent les salariés en RFA : on parle d'établir, après les élections fédérales, des mesures de "sacrifice d'urgence" pour la RDA, donc, par exemple, des taxes supplémentaires. La pression politique pour que les augmentations salariales restent à un niveau très modéré se fait déjà sentir. Sous la pression de la concurrence de la RDA, le niveau des pensions et des services de santé va baisser mais leurs coûts vont, en revanche, augmenter.
Une grande coalition, qui va des chrétiens-démocrates jusqu'aux rangs de la d'adaptation" nouveau miracle économique. Dieu seul le sait ! Ce n'est pas à exclure. Mais il est un fait que la nouvelle Grande Allemagne sortira du processus de réunifica-
RDA = tion profondément déstabilisée. En tout cas, ce ne sont pas les promesses d'avenir qui importent pour les salariés, mais les charges qu'ils ont à porter dans l'immédiat. Dans cette optique, il faut s'attendre à ce que leur niveau de vie baisse et que leurs acquis soient sérieusement réduits.
A proprement parler, au lieu de "réunification", , on devrait employer le terme d'"'incorporation de la RDA", parce que c'est de cela qu'il s'agit et non pas d'une "unification" de deux systèmes sociaux qui gardent toujours des rapports antagoniques. Il s'agit de la conquête de la RDA comme nouveau marché pour le capital ouest-allemand et de la prise du pouvoir politique et social par la bourgeoisie ouest-allemande sur le territoire et la population de RDA : donc de l'extension de la RFA au territoire de la RDA. C'est bien l'Anschluss qui est en vue.
La peur
En RDA se forme maintenant une résistance aux mécanismes de l'Anschluss. Fin janvier, la Confédération allemande libre des syndicats (FDGB) a tenu son congrès, qui a adopté une loi syndicale réclamant un droit de veto pour les syndicats en matière de conditions du travail et de décisions qui affectent les entreprises (changements de forme de propriété, de structure d'entreprise, de fonctionnement, d'investissement, etc.), des mesures de défense contre le lock-out ainsi que le droit de grève. La FDGB veut imposer cette loi avant même les élections, le cas échéant par une grève générale. On peut s'interroger sur la force de combat qu'aurait une FDGB rénovée. La même motivation — « Il faut que nous soyons dans les usines avant le capital » — soustend le mouvement pour la reconstruction des conseils ouvriers qui, pour l'instant, reste faible.
Les locataires, hantés par la peur d'être dépossédés et mis à la rue se sont regroupés dans une association. Les plans capitalistes provoquent donc, pour la première fois dans un Etat à domination bureaucratique, un réflexe anti-capitaliste sur une large échelle. Ainsi, peut-être que l'opposition contre le capital réussira ce que l'opposition contre la bureaucratie n'a produit qu'à une échelle embryonnaire: une prise de conscience anticapitaliste et un processus d'autoorganisation de la classe ouvrière et de larges couches populaires.
La social-démocratie en RDA, qui a toutes les chances de gagner les élections, a été le premier parti à avancer des mots d'ordre nationaux. Le candidat du SPD ouest-allemand à la Chancellerie, Oskar Lafontaine, s'est attaqué aux "coûts de la
cial-démocratie démontre ainsi qu'ele est le meilleur artisan de la réunification. Au mieux, les délais de la réunification pourraient se prolonger quelque peu avec une telle ligne. Mais cela ne change rien au caractère d'Anschluss que prend la réunification ni aux conséquences sociales pour une grande partie de la population.
A l'heure actuelle, l'intégration de la RDA par le capital semble inéluctable. Même un mouvement de grève revendicatif pourrait aujourd'hui tourner en grève pour l'unification et donc ne gagner des droits que dans ce cadre.
"Allemands de seconde zone"
Le temps est devenu un facteur décisif dans cette révolution. Si, face à l'écroulement de l'économie bureaucratique, on a une économie capitaliste en pleine croissance depuis sept ans ; si la révolution politique est exposée à une pression telle que celle exercée par l'impérialisme allemand; si une issue alternative n'est pas présente à un niveau de masse ; et enfin, si la critique de l'ancien régime se superpose en permanence au débat sur quelle autre voie non-capitaliste, le temps disponible pour développer une alternative prend un caractère décisif. Ce temps n'existe pas en RDA. Il n'existe donc pas de champ pour gagner une large partie de la population à une autre forme d'économie planifiée.
Cela ne signifie pas que les gens passent avec armes et bagages aux côtés du capitalisme. En RFA, le projet d'une rapide intégration de la RDA a suscité une grande angoisse. Les salariés ne sont pas disposés à payer les coûts de la réunification. Des angoisses encore plus grandes existent en RDA. La population a peur que la réunification créé une catégorie d'"'Allemands de seconde zone". Ina Merkel, la présidente de l'Association indépendante des femmes (voir Inprecor numéro 303 du 23 février 1990), peut s'appuyer sur un large soutien quand elle dit que le capitalisme lui aussi a "grand besoin" de réformes.
Plus qu'ailleurs, dans les deux Etats allemands, la population cherche une troisième voie qui lui épargne les malheurs du capitalisme et de la bureaucratie. Cela explique la popularité de la socialdémocratie, qui est perçue comme la seule force capable de réaliser une telle perspective. Le "quand" et le "comment" de la réunification seront l'objet de fortes contestations sociales dans les deux Etats allemands. Leur issue déterminera les circonstances et le rapport de forces sous lequel elle se réalisera. * ler mars 1990
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- UNION SOVIETIQUE