Le 23 mars, une délégation de la Contra et de l'Union nationale d'opposition
(UNO), sous les auspices de l'archevêque de Managua, Obando y Bravo, signait un accord prévoyant le désarmement et la démobilisation de la contre-révolution qui devrait avoir lieu le 20 avril au plus tard (Violeta Chamorro, la présidente élue
Les négociations pour la passation du gouvernement entre le Front sandiniste de
La Contra veille...
en février, prend ses fonctions le 25 avril), à Toncontin, au Honduras (voir Inprecor numéro 304 du 9 mars 1990). libération nationale (FSLN) et la bourgeoisie ont lieu dans un contexte social turbulent. Cecilia GARMENDIA
LA MAJORITÉ des effectifs de la Contra est entrée en territoire nicaraguayen : près de 10 000 hommes armés sillonent les régions V (BoacoChontales), VI (EsteliNueva Segovia) et VII (Matagalpa). Les accords que les présidents d'Amérique centrale avaient précédemment signés, prévoyaient que les mercenaires rendraient leurs armes au Honduras ; ceux-ci exigent aujourd'hui de le faire au Nicaragua, aux casques bleus de la mission de l'ONU pour l'Amérique centrale (ONUCA) et non plus directement à l'Armée populaire sandiniste (EPS). La direction contre-révolutionnaire n'a d'ailleurs pas réagi de façon homogène à la signature de l'accord de Toncontin ; le tristement célèbre commandant "Franklin" n'a pas dit clairement quand, ni où, se désarmeraient ses hommes.
Malgré le cessez-le-feu unilatéral décrété par le FSLN, les Contras attaquent quotidiennement des coopératives d'auto-défense, des dirigeants du mouvement populaire et même des unités de l'EPS. Certains chefs de la Contra prennent contact avec l'armée sandiniste lorsqu'ils entrent au Nicaragua, d'autres se déplacent dans les montagnes sans aucun contrôle. Fin mars, la Contra a attaqué une coopérative voisine du village de La Trinidad (Esteli), ainsi qu'un bataillon de l'EPS à Yali, assassinant douze soldats... La liste des morts et des destructions est longue. Ce climat de guerre
NICARAGUA et de terreur exerce une pression terrible sur les discussions qui se poursuivent au sujet du devenir de l'EPS. Le protocole de passation de gouvernement, signé entre le FSLN et l'UNO, reconnaît le « respect de l'institutionnalité et du professionnalisme des Forces armées et de l'Ordre public », ainsi que ses différents niveaux de commandement (1), mais il établit aussi « le caractère non délibérant de l'Armée populaire sandiniste ».
Cependant, Violeta Chamorro a déjà annoncé qu'elle avait l'intention de ré duire les effectifs de l'armée ; le FSLN pourra difficilement se battre contre cette mesure si la Contra est effectivement désarmée... Mais le doute flotte toujours sur les intentions des mercenaires et le bras de fer se poursuit autour de la place que gardera le FSLN (ses cadres et, en premier lieu, l'actuel ministre de la Défense, le commandant Humberto Ortega, membre de la direction du Front).
L'attitude agressive de la Contra pèse sur cette discussion et le FSLN ne peut pas assumer de façon responsable un affrontement sur ce terrain et risquer de provoquer une réaction de l'impérialisme vers une solution militaire.
Les présidents centraméricains
Sont signé, lors de leur dernière réunion au Nicaragua (les 4 et 5 avril 1990), une déclaration appuyant le démantèlement de la Contra avant le 20 avril.
Le FSLN répète sans cesse que la passation de pouvoir aura bien lieu à la date prévue. Mais, après l'attaque de Yali, l'actuel vice-président Sergio Ramirez a déclaré que si la Contra persistait dans ses attaques et ne tenait pas ses engagements, personne ne pourrait plus garantir dans quelles conditions s'effectuerait cette passation... Des deux côtés, on utilise donc cet élément de pression.
Multiplication des grèves
La multiplication actuelle des mouvements de grève est un autre fait nouveau de la situation. Certaines de ses grèves prennent même des formes d'occupation, comme dans une grande propriété agricole de Leon, où les ouvriers exigent que le patron paye les prestations sociales.
La Centrale sandiniste des travailleurs (CST) organise et appuie ces mouvements. Les ouvriers de la canne à sucre ont fait grève et ont marché sur Managua pour exiger des augmentations salariales, et ont rendu visite aux travailleurs de l'huilerie La Corona, aussi en grève, pour leur apporter leur solidarité financière ; les salariés de la Coca-Cola ont eux, fourni des boissons aux grévistes... La solida rité et les échanges entre les secteurs en lutte se multiplient.
Les grèves les plus dures ont lieu dans le privé ; elles constituent un test pour la direction sandiniste et pour le mouvement ouvrier dans sa confrontation avec la ment des travailleurs est avant tout le fruit de la crise économique qui frappe le pays ; la majorité des grèves se font pour des augmentations de salaires. La soupape de sécurité que constituait la présence du Front au gouvernement a sauté avec la perspective du retour de la bourgeoisie aux affaires. Dans l'huilerie La Corona (qui appartient à la multinationale United Brandt), la grève a commencé lorsque la direction a essayé de licencier un militant syndical qui avait été candidat aux élections législatives sur les listes du Mouvement d'action populaire (MAP, organisation d'origine maoïste). Après un flottement, dû à son sectarisme traditionnel face à cette organisation politique, la CST a appuyé ce mouvement. Des luttes éclatent aussi dans le secteur nationalisé et la fonction publique. Les instituteurs
1) Barricada du 28 au 30 mars 1990.
ont menacé longtemps de partir en grève ; ils exigeaient 495 % d'augmentation qu'ils viennent finalement d'obtenir. La grogne touche aussi les professeurs, les employés de la mairie de Managua, les bibliothécaires, etc. Certains responsables du FSLN ont essayé de calmer les mécontents, mais sans résultats. Cette attitude de certains dirigeants révolutionnaires, et notamment de Daniel Ortega, illustre les débats qui ont lieu actuellement dans le FSLN.
Mais les organisations syndicales (la CST et l'Association des travailleurs de la campagne, ATC) se restructurent et préparent l'avenir.
Les promesses de l'UNO
La CST se réorganise pour devenir une confédération syndicale et créer des sections dans les différentes entreprises. L'ATC crée cinq fédérations, par branche de production, pour être plus efficace. Leur plan de lutte prévoit la création d'un fonds de solidarité avec les grèves, la défense de l'emploi, des salaires et des acquis sociaux, ainsi que celle du secteur nationalisé (Aire de propriété du peuple - APP). Les deux centrales préparent la bataille pour la défense du droit de grève et des occupations actives (2).
Mais ces mouvements sont encore atomisés. Malgré l'importance des secteurs touchés par les grèves, la majorité de la population reste attentiste. Les grandes mobilisations qui ont eu lieu après le 25 février se sont tassées.
Or, les masses attendent de toute évidence une amélioration rapide et substantielle de leurs conditions de vie après le 25 avril. Car la crise continue ; les prix augmentent toujours, au marché noir le dollar vaut deux fois plus que dans les banques... Par ailleurs ni l'UNO, ni la Contra ne répondent sur le sort des 862 Nicaraguayens séquestrés par cette dernière.
Les conseillers de Chamorro avaient promis une amélioration visible — ou en tout cas une stabilisation - dans les 100 premiers jours de gouvernement et s'ils n'y parviennent pas la situation sociale risque de devenir explosive.
La ligne de la présidente et de son homme de confiance, Alfredo Cesar (ancien fonctionnaire de la révolution — il était directeur de la Banque centrale, avant de rejoindre la Contra, en 1982 — et dirigeant du Parti social-démocrate, PSD) semble s'être aujourd'hui imposée dans la coalition des quatorze partis de l'UNO (qui va de la droite la plus réactionnaire aux deux partis stalitrice, en évitant toute attaque frontale jourd'hui majoritaire, le plan Mayorga, vise à un démantèlement en douceur de l'Etat révolutionnaire. Dans les six premiers mois de son gouvernement, l'UNO mise sur une stabilisation économique et une réduction de l'inflation, en introduid'attaquer le secteur nationalisé. sociale, autant d'éléments imprévisibles à titude revancharde, se préparent à rentrer. voté une loi d'immunité pour le président, contestée au sein même du FSLN. Le
UND PEUT CHANGER LES CHOSES Tiré de Barricada.
niens). Ils prônent une attitude conciliacontre le FSLN. Le projet économique ausant une nouvelle monnaie (le "cordoba-oro", en parité avec le dollar). Ce n'est qu'après avoir obtenu cette stabilité, et avoir conquis une base sociale qui lui fait défaut, que le gouvernement se propose
Mais ce projet économique dépend des financements extérieurs et de la paix ce jour surtout lorsque l'on sait que les projets économiques de la bourgeoisie passent, évidemment, par une détérioration du niveau de vie des travailleurs et que des secteurs importants de la bourgeoisie en exil, dont on peut imaginer l'at-
Débats dans le FSLN
L'Assemblée nationale vit des journées intenses, elle adopte une multitude de lois visant surtout à donner des garanties juridiques aux masses. Elle a aussi le vice-président, les ministres et les directeurs d'entreprises nationales, qui a été Front l'a justifiée en invoquant l'esprit re- commencer. vanchard qui ne manquera pas d'appa-
NICARAGUA raître dans les rangs de l'UNO ; il explique, qu'à cause de la guerre et de la défense (dont la UNO ne reconnaît pas la légitimité), le FSLN avait été amené à effectuer des opérations et des modifications dans ses plans budgétaires et que la bourgeoisie essayera d'en accuser les dirigeants sandinistes. Mais le commandant Luis Carrion, actuel maire de Managua, a répondu qu'il n'avait nul besoin d'une telle disposition, car il se sentait parfaitement capable de défendre ce qu'il avait fait depuis 1979...
Une loi de coopératives, qui reconnaît la propriété juridique des paysans sur les terres remises par la réforme agraire, a été votée. Une autre loi agraire prévoit que ces terres pourront être vendues, cédées en héritage, hypothéquées, etc. Il est vrai que les 120 000 familles qui ont bénéficié de la réforme agraire exigeaient une telle mesure et que la UNO aurait pu la prendre ; mais le Front expliquait auparavant qu'une telle disposition ouvrait la porte à la reconcentration foncière, ce qui est d'autant plus vrai aujourd'hui que les grands propriétaires préparent leur retour au Nicaragua. L'Assemblée nationale a aussi voté une loi concernant l'autonomie universitaire et légalisé les lots et logements attribués depuis la révolution.
Le MAP, avec l'appui de six députés du FSLN, a présenté une loi sur le salaire minimum. Le président de l'Assemblée nationale, le commandant de la révolution Carlos Nuñez, a attaqué violemment cette proposition qualifiée d'aventuriste, et de "déstabilisatrice" par rapport à l'avenir économique du pays.
Cette attitude illustre également les différentes approches et les débats qui ont lieu au sein du FSLN face à la situation actuelle, à l'attitude à adopter par rapport à l'UNO, à la poursuite ou non de la politique de "concertation" avec certains secteurs de la bourgeoisie développée depuis 1988 et à la préparation de l'affrontement sur le terrain social. Ce débat ne fait que
La situation et le devenir de la révolution nicaraguayenne sont aujourd'hui marqués par l'instabilité. L'épée de Damoclès qui est brandie sur le FSLN, sur la révolution et sur les masses nicaraguayennes par la présence et l'attitude la Contra, doit nous inciter à la vigilance. 9 avril 1990 2) Barricada du 26 mars 1990.