Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

YOUGOSLAVIE

La poudrière du Kosovo

· Inprecor n° 307, 20 avril 1990 · p. 5-8 · 4 166 mots

Ex-Yougoslavie Europe de l'Est

Nous publions ci-dessous une interview de Veton Surroi, journaliste, membre du groupe d'opposition Association pour une initiative démocratique yougoslave

La poudrière

du Kosovo

Focus on Eastern Europe.

LABOUR FOCUS : Existe--il un lien direct entre l'échec du XIVe

Congrès de la Ligue des communistes yougoslaves (LCY) et les événements du Kosovo qui ont suivi ? (1)

Veton SURROI : Au congrès, l'unité qui n'existait que sur le papier s'est brisée pour de bon et, avec elle, la structure même de la LCY. Les habitants du Kosovo ont compris cet événement comme le début de la fin d'une politique dont ils ont souffert ces neufs dernières années. Les Albanais souhaitaient marquer la fin de cette politique avec l'espoir croissant que le multipartisme à venir rendrait possible l'articulation de leurs revendications nationales. La campagne violente contre les Albanais les a exclus de la vie politique ; la frustration nationale l'emporte donc sur tous les autres problèmes. Cependant, certains croient toujours que ces manifestations étaient attisées par des provocateurs.

La mort d'un Albanais dans un village près de Skopje, suite à la décision des autorités municipales de démolir — au nom de la fraternité et de l'unité ! — le haut mur qui entourait sa maison, a été l'étincelle qui a mis le feu à la profonde colère latente de la population. Cet homme a été tué par un bulldozer alors qu'il essayait de démonter son portail pour en empêcher la destruction. Cela a provoqué des protestations dans tout le Kosovo, bien que tout rassemblement public y soit illégal.

Les premières manifestations ont eu lieu à Pristina, le 23 février ; pendant deux ou trois heures elles se sont déroulées dans le calme. Des revendications politiques sont apparues dès le deuxième jour, exigeant la levée de l'état d'urgence et même un référendum sur le statut du Ko-

(UJDI) et du Parti social-démocrate du Kosovo, parue dans la revue Labour coups de matraque et de bottes. Comme en Palestine, la police a utilisé une tacti-

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Prespa, tants. Même les enfants n'ont pas échappé aux sévices. Suite à cela, les protestations se sont étendues aux endroits traditionnellement contrôle, comme par exemple la petite ville de Podujevo où 20 à 30 000 personnes peuvent se rassembler en très peu de temps. A cause de sa proximité avec la frontière serbe, Podujevo est en général la sovo. La police est alors intervenue très brutalement en utilisant des canons à cau, ment des gaz lacrymogènes et en donnant des que qui consiste à isoler des individus de balles.

pour les tabasser très durement pour lancer un avertissement aux autres manifes-

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° Bitola agités et en dehors de tout première cible des actions des militaires ou de la police. C'est une ville très pauvre, mais dont la population a un niveau d'éducation important et qui est fortement touchée par le chômage. Au début, les protestations se sont multipliées car il n'y avait aucune possibilité de dialogue autour des revendications du peuple. Après les assassinats, les événements ont pris une toute autre tournure.

Les premières victimes sont tombées dès le troisième jour à Orahova. La police locale a ouvert le feu sans sommations sur des citoyens qui assistaient à des funérailles. Trois personnes ont été tuées et une vingtaine blessées. De tels incidents se sont répétés les jours suivants ; à tel point qu'on pourrait penser qu'il s'agissait d'une politique consciente de la part des autorités, visant à provoquer un soulèvenational. A Molishevo, par exemple, des coups de feu sont partis d'un convoi de troupes sans aucune raison — même le poste de police local a été criblé

Ce carnage quotidien a fait grossir la révolte qui a atteint les villages. Et quand les villages albanais se soulèvent, on peut être sûr que cela aboutit à un soulèvement national. Les gens allaient aux manifestations sans armes ; autrement il y aurait eu beaucoup plus de morts ainsi que des victimes du côté de la police ou des non-Albanais. La situation aurait tourné au carnage général et à la guerre civile. Mais il faut savoir que la police, elle, s'est livrée à un véritable massacre. Nous tirons nos informations des rapports hospitaliers qui font état de 35 morts et de 139 blessés, mais il est très probable que ce nombre soit plus élevé car de nombreuses victimes ne sont pas allées à l'hôpital. Tout manifestant blessé est considé ré au Kosovo comme un criminel, il est passible de 60 jours de prison au moins; dans ces conditions les gens préfèrent se soigner chez eux. Il est clair qu'il y a eu préméditation de la part du pouvoir. Nous avons appris que le Comité de la Ligue des communistes du Kosovo avait envoyé un message aux hôpitaux, avant que les manifestations ne commencent, leur demandant de se préparer à recevoir un grand nombre de blessés. A ce moment-là, les hôpitaux de Pristina manquaient de médicaments de

1) Le XIVe Congrès de la LCY, qui s'est tenu le 23 janvier 1990, a été interrompu par la rupture des communistes slovènes, qui se sont transformés en regroupement indépendant, la Ligue des communistes-Parti du renouveau démocratique (voir Inprecornuméro 303 du 23 février 1990).

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ROUMANIE LGARIE

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YOUGOSLAVIE base, comme la pénicilline, mais des livraisons arrivèrapidement. Cepentoujours de sang et quand le chirurgien en chef en a réclamé et que nous nous sommes mis à chercher des donneurs, nous avons été accusés par les médias de préparer un soulèvement général des Albanais ! Les médecins serbes et monténégrins ont refusé de soigner des "terroristes"

Beaucoup d'autres exactions auraient été considérées comme criminelles même en temps de guerre. Par exemple la police a ouvert le feu sur des gens qui descendaient d'un autobus, et ceux qui essayaient de secourir les blessés étaient sévèrement frappés. Un homme qui venait au secours de son frère blessé a été roué de coups jusqu'à l'évanouissement et le blessé a été ensuite abattu à bout portant. A Kacanik, un petit garçon a été blessé par un tireur devant son domicile, alors qu'il n'y avait aucune manifestation ; il est maintenant en réanimation. fille de 17 ans a été tuée par un policier qui garait sa voiture et qui a ouvert le feu en apercevant la foule au loin. Un enseignant du secondaire a été arrêté puis, est mort en prison. Des travailleurs se rendant à leur travail se sont fait tirer dessus. Toutes ces atrocités ont été commises par les forces serbes spéciales et par les réservistes de la police.

• Les unités spéciales sont-elles multi-

Oui, mais la grande majorité de ces forces sont venues directement de Serbie. Il faut savoir qu'en Yougoslavie n'importe qui peut devenir policier réserviste ; si la police considère que la situation le nécessite, tout citoyen adulte ayant fait son service militaire peut être mobilisé dans la réserve. On peut penser, aujourd'hui, que les gens qui avaient réclamé des armes durant les rassemblements de masse en Serbie ont rejoint les forces de police (2).

Les manifestations ont duré jusqu'au 5 février dernier ; après elles se sont poursuivies de manière moins intense. 20 000 travailleurs ont fait grève durant cette période et dans quelques usines le mouvement se poursuit. Les autorités menacent les grévistes de licenciement.

• Quelle est la raison de cette brutalité policière?

Ces derniers mois, le président serbe Milosevic a perdu de l'influence suite à un glissement évident du pouvoir du Parti vers l'appareil d'Etat, surtout au profit du

Conseil exécutif fédéral et du Premier ministre, Ante Markovic. Le programme économique de Markovic nécessite un cadre politique différent, qui suppose une dispersion des centres de prises de décisions politiques. Cela passe par une attaque directe contre ce qui constitue la base du pouvoir de Milosevic : le monopole du parti combiné au nationalisme. Pour préserver le statu quo, Milosevic est obligé de jouer la carte du Kosovo et de se présenter comme le défenseur de l'intégrité territoriale et de la souveraineté Yougoslavie. Les Albanais peuvent facilement être présentés comme un corps étranger dans l'Etat et la société slave : voilà pourquoi la démarche de Milosevic peut être payante sans qu'existe de danger réel de sécession albanaise. Les revendications politiques albanaises peuvent donc toujours être montrées comme suspectes. Même si elles prônent un système de pluripartisme et des élections libres, elles peuvent être interprétées comme sé-

Un nouveau qualificatif est utilisé aujourd'hui pour décrire les actions des Albanais : celui de "terroriste". Avant les Albanais étaient accusés d'être "contre-révolutionnaires", "nationalistes" et "irrédentistes" (3). Cette dernière accusation, qui sous-entend que le territoire est ethniquement albanais, a été maintenant remplacée par celle de "séparatiste". révolutionnaire", il est tombé en désuétude depuis les événements de Tiananmen et des Pays de l'Est, et son utilisation par les régimes communistes contre les op posants. Milosevic a réussi à imposer à l'Assemblée de Yougoslavie l'insertion du terme "terrorisme" dans sa résolution sur le Kosovo.

• Mais cette répression ne résoudra rien à long terme.

En ce qui concerne le Kosovo, la répression n'a rien résolu et ne résoudra rien. Les manifestations se poursuivront de façon périodique, comme jusqu'à présent. Selon nos informations, des milliers de gens quittent quotidiennement le Parti et l'on peut penser que celui-ci deviendra bientôt strictement serbe et monténégrin. Les Albanais rejoignent des organisations alternatives.

Le Parti serbe s'est récemment déclaré favorable à une expulsion à grande échelle de la population albanaise et à un repeuplement de la zone avec des colons serbes et monténégrins. C'est la politique que l'Etat d'Israël pratique dans les territoires occupés. En proposant d'installer

100 000 personnes dans une province déjà surpeuplée (4), Milosevic incite en fait à une guerre civile à grande échelle L'idéologie raciste, selon laquelle le Kosovo ne peut survivre dans la Yougoslavie qu'en modifiant sa composition ethnique, sera un obstacle permanent à la démocratisation du pays dans son ensemble

Seulement deux issues sont possibles : ou bien cette politique échoue, cause des pressions — de l'intérieur de la Serbie comme d'autres endroits de Yougoslavie — ou bien elle débouche sur un conflit généralisé dans l'ensemble du pays. Toute solution intermédiaire est impossible.

• Quelle est la réaction des autres républiques, du parti au niveau fédéral et des autorités de l'Etat?

Les dirigeants slovènes et croates ont dit clairement que la politique répressive de la Serbie ne mène à rien et qu'il faut un dialogue avec l'opposition. Dans l'opposition nous avons été les premiers à exprimer — dans notre déclaration "Pour la démocratie, contre la violence" — que l'ouverture d'un dialogue était la condition préalable pour venir à bout du cercle vicieux de la violence dans le Kosovo. Le dialogue doit avoir lieu à tous les échelons, mais il doit inclure le niveau fédéral car le gouvernement provincial est partie prenante du conflit. Le gouvernement fédéral et la présidence souscrivent au dialogue, tout en posant comme préalable la fin des manifestations ; mais, elles ne cesseront pas tant que le dialogue n'aura pas commencé ! Le véritable rapport de forces au niveau fédéral a pu être testé lorsque l'Assemblée fédérale a adopté la résolution qui traite les manifestants de "terroristes" et présente l'ensemble de la situation dans un contexte complètement

• Comment expliquez-vous l'adoption d'une telle résolution alors que l'Assemblée est composée de délégués de tout le pays, dont beaucoup n'approuvent pas la répression au KosovO?

Je pense que l'Assemblée a exprimé le

2) En 1988, des rassemblements avaient été organisés par la LCY dans la majorité des villes et villages de Serbie en solidarité avec les Serbes et les Monténégrins du Kosovo (voir Inprecor numéro 283 du 6 mars 1989)

3) Après la formation de l'unité italienne, des nationalistes de ce pays réclamaient l'annexion des territoires de langue italienne qui n'étaient pas encore libérés de la domination étrangère (Italia irredenta) ; d'où le terme d"irrédentiste"

4) Le Kosovo a un taux de natalité trois fois supérieur à la moyenne nationale, la famille albanaise compte généralement six ou sept enfants

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rapport de forces qui existe au sein de la Ligue des communistes yougoslaves. La direction fédérale est divisée en deux positions et cela rend toutes les actions futures difficiles. Du point de vue de Markovic, la Serbie représente un élément politique important qui peut mettre en danger sa réforme politique et il a donc choisi de l'apaiser lui donnant satisfaction sur la question du Kosovo. Mais c'est un calcul à très court terme car l'instabilité dans n'importe quelle partie du pays met sa réforme en danger.

• Quel a été l'effet de votre déclaration, "Pour la démocratie, contre la violence", au Kosovo ?

Un de nos objectifs était de canaliser les protestations autour de cing revendications de bon sens, nous avons donc fait de notre déclaration une pétition de masse. Jusqu'à présent, nous avons obtenu plus de 400 000 signatures. Le fait même de signer, en indiquant nom et adresse, concrétise une revendication politique individuelle et fournit une base solide pour une négociation collective.

Avec la déclaration, les revendications ont dépassé la dimension strictement nationale pour devenir une exigence de droits démocratiques universels. Le peuple l'a compris. Il a compris que l'action locale était insuffisante et que l'opposition devait avoir l'initiative pour devenir une véritable force politique. Les gens ont placé leur confiance dans l'opposition qui, à son tour, a réalisé quelque chose de nouveau : chaque mort devient maintenant un événement public. Ainsi, tout le monde (signataire ou pas) a participé aux actions que nous avons organisées par la suite, comme les deux "jours de deuil", le déclenchement des sirènes d'usines et les concerts de klaxon pour marquer un assassinat, etc.

• Qui forme l'opposition au Kosovo ?

A la veille du début des manifestations, la branche du Kosovo de l'Association pour une initiative démocratique yougoslave (UJDD), l'Association des philosophes et sociologues du Kosovo (APSK) et le Comité local pour les droits de l'homme (CDH) ont demandé au peuple de ne pas descendre dans la rue. Nous pensions que cela servirait de prétexte au régime répressif et mettrait en danger des vies humaines. Puis, après le début des affrontements sanglants, nous avons proposé au peuple de signer la déclaration. C'est alors que l'Alliance démocratique du Kosovo a décidé de soutenir notre action.

Nous avons constitué maintenant une Coordination des signataires de la déclaration, qui est dirigée par trois personnes : moi-même pour l'UJDI, Adriz Ajeti pour le CDH et Usuf Berisha pour l'APSK. Nous tenons des conférences de presse et lançons d'autres actions, exemple un appel pour que la reprise des cours scolaires soit retardée à cause de l'absence de sécurité. D'autres organisations nous ont rejoints : le Comité d'initiative pour un parti social-démocrate et le Comité d'initiative pour un Parlement de la jeunesse. Ce Comité a été fondé à Vranjevac, le bidonville de Pristina. Un parti libéral et un parti vert sont en cours de constitution.

• Quelle est la position de l'Alliance démocratique et du Parti libéral ?

La première compte environ 200 000 membres. Elle réclame la démocratie parlementaire, le marché libre et — c'est son trait spécifique — une « émancipation constitutionnelle pour le peuple albanais ». Autrement dit, cette formation veut devenir une sorte de mouvement national. Elle ne représente pas un parti, mais plutôt la réponse populaire à toutes ces années de répression. Mais, à mon avis, le pluralisme politique ne peut pas être réduit à l'existence d'un mouvement national ; il doit être l'articulation et la cristallisation de tous les intérêts sociaux antagoniques et différents qui existent dans la société du Kosovo.

Le Parti libéral regroupe des diplômés albanais de l'université de Zagreb qui sont sur la même longueur d'onde que le Parti

Les syndicats indépendants qui sont en train de se former seront une composante importante du nouveau cadre pluraliste. Contrairement à ce qui se passe en Slovénie, où les nouveaux syndicats sont formés par en haut, par simple transformation des syndicats officiels, au Kosovo, ils surgissent d'en bas, au niveau de chaque entreprise, de chaque école etc., et ils ne se regrouperont que plus tard. Des journalistes, des médecins, des historiens, entre autres, créent déjà leurs organisations professionnelles.

• Toutes ces organisations se situent dans les villes. Qu'en est-il de la paysannerie?

Ce secteur connaît une situation plus compliquée, car les villages du Kosovo sont arriérés et improductifs. Vivant en auto-suffisance, le paysan n'a pas une conscience claire de ses propres intérêts, et n'est pas porteur d'un nouveau développement agraire. L'important flux d'immigration vers les villes ou vers l'étranger pèse aussi. Le paysan ne sait plus que faire de sa terre et il n'existe pas de modèle ailleurs en Yougoslavie qu'il puisse suivre. Le Parti paysan en Slovénie, par exemple, est une organisation politique qui se bat pour les intérêts des paysans, pour le prix des engrais ou du lait. Le paysan du Kosovo qui ne produit pas pour le marché ne peut pas suivre l'exemple slovène.

• En Yougoslavie, les villages manquent de main-d'œuvre, le Kosovo est un cas particulier car il est surpeuplé.

En effet le Kosovo dans son ensemble est surpeuplé. La densité de population est en fait la plus élevée du pays. Et malgré cela nous attendons de nouveaux colons!

Avant la guerre, plusieurs vagues de colons serbes et monténégrins se sont installés au Kosovo recevant la terre qui avait été arrachée aux paysans albanais. C'est la même chose qui risque de se passer, car les transactions de terre se font très souvent sans aucun enregistrement officiel, beaucoup de propriétaires ne pouvant donc pas prouver l'achat régulier de leur lopin. Il est aussi envisagé de donner 40 000 hectares de terres de l'Etat à ces colons. Mais, même si les autorités réussissent à imposer cela en évitant un soulèvement massif, d'autres problèmes surgiront. Par exemple, le projet d'installer environ 20 000 personnes à Glogovac, dont la population a déjà cette taille et vit très mal, est aberrant. Voilà la folie caractéristique de ce régime ! Un slogan populaire en Serbie et au Monténégro dit : « Ordonne Slobodan [Milosevic], et nous marcherons sur Tirana! »

De telles propositions ont surtout un but psychologique. La politique de Milosevic est basée sur le lancement des idées les plus folles pour créer des points de conflit et gagner du temps. Il cherche ainsi à provoquer les Albanais pour qu'ils réagissent. Et si les Croates et les Slovènes protestent il les accusera d'être partisans d'un Kosovo exclusivement albanais.

• Une opposition émerge-t-elle aujourd'hui en Serbie ? Peut-on s'attendre à un geste quelconque de sa part en direction du Kosovo ?

L'émergence d'une opposition à Milosevic est un élément positif. Mais il ne

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faut pas s'attendre à une différenciation rapide sur la question du Kosovo. L'hystérie nationale serbe a été entretenue pendant plusieurs années et il faudra du temps avant qu'elle ne retombe. Je ne pense pas que l'opposition serbe soit assez. forte pour faire du Kosovo un point sup plémentaire de confrontation avec Milosevic, d'autant plus que certains nouveaux partis, comme le Parti du renouveau national serbe de Vuk Draskovic et le Parti radical, sont encore plus hystériques sur la question du Kosovo que la Ligue serbe des communistes.

• Le Parti démocratique qui vient récemment de se créer à Belgrade s'est prononcé en faveur d'un dialogue et d'une solution politique au problème du Kosovo.

C'est vrai et c'est un élément positif. Mais il faut savoir que très rapidement des changements constitutionnels qui décideront du statut du Kosovo dans la fédération vont être faits ; les élections pour l'Assemblée fédérale doivent avoir lieu en mai. L'opposition serbe demande que ces élections soient reportées et qu'entre temps de nouvelles élections aient lieu en Serbie, mais l'opposition n'est pas suffisamment forte à présent pour imposer cette revendication. Cela signifie que la Serbie (et cela inclue le Kosovo) sera représentée à la nouvelle Assemblée fédérale par des individus non seulement inconnus et aux réactions assez primaires, mais qui ne sont absolument pas représentatifs ; ils saboteront toute avancée constructive dans cette instance. Cela survient alors que le pouvoir glisse vers l'Assemblée et le gouvernement fédéraux.

L'importance de l'opposition démocratique dépasse cependant sa modeste taille. Dans un contexte d'ouverture des médias, on risque d'assister à une transformation très rapide du rapport de forces en Serbie. Les connus qui, dans le passé, ont fourni à Milosevic sa vision nationaliste et qui, maintenant, voyant qu'il a l'intention de s'accrocher au pouvoir, s'éloignent de lui et forment leurs propres organisations politiques, peuvent jouer un rôle crucial. La montée de la pression sociale persistante surtout dans les usines qui pourrait produire un retournement rapide du rapport des forces en Serbie, est un autre élément

En Serbie, comme dans une grande partie de la Yougoslavie, la frustration provoquée par le système existant engendre un sentiment anti-communiste et même anti-socialiste. De plus, Il y existe un nationalisme exacerbé centré sur la question du Kosovo ; il déborde aujourd'hui le domaine ethnique et gagne celui de la religion : les musulmans yougoslaves seront les prochains accusés d'être des éléments "étrangers" — ni chrétiens, ni européens — au sein de la Yougoslavie. L'orientation d'extrême droite prise par le Parti serbe risque donc de produire une opposition de droite plutôt que

Milosevic de gauche.

évolue en fait à droite.

Les idées maîtresses que l'on trouve dans "La paix au Kosovo", un document adopté récemment par le Comité central de la Ligue des communistes de Serbie (qui est devenu une véritable sujet de plaisanterie !), sont copiées directement du programme du parti extrémiste du chauvin

Renouveau national serbe. En fait, je pense que la direction du Parti serbe ne comprend pas que le monde a changé. Milosevic et ses partisans plaleurs espoirs cent tous dans la trilogie "nationalisme-police-armée, le tout sous contrôle de la nomenklatura. Confronté à la popularité indiscutable des Ligues des communistes de Slovénie, de Croatie et aussi dans une certaine mesure de Macédoine et de Bosnie, le Parti serbe ne peut jouer que la carte du

Kosovo.

• Quel effet pourrait avoir sur celle constellation une démocratisation de l'Albanie?

Il est irréaliste d'espérer un changement démocratique rapide en Albanie.

L'absence de traditions démocratiques s'ajoute au fait que la population albanaise à obtenu certains acquis réels depuis la guerre, particulièrement dans le domaine de l'éducation et de la protection sociale, même s'ils sont élémentaires. En plus, le régime albanais fait maintenant appel lui aussi à la fibre nationaliste en jouant sur la peur du voisin dangereux.

Aujourd'hui, le Kosovo peut être donné en exemple de ce qui arriverait aux Albanais si la direction albanaise se mettait à faire des compromis. Bien sûr, une déstalinisation est également en cours au profit d'une forme plus réaliste de socialisme qui pourrait survivre un peu plus longtemps.

Si les Albanais de Yougoslavie pouvaient élire librement leurs représentants, cela aurait un énorme impact en Albanie.

• Si des élections libres étaient organisées aujourd'hui, qui gagnerait ?

Ceux qui ont résisté activement à la répression, les démocrates, mais aussi de vieux chefs de villages. L'Assemblée provinciale compte de nombreux sièges et il est possible que bon nombre de personnalités des villages, qui ont bâti leur réputation en se

"les présentant comme meilleurs Albanais", soient élues. Ces gens se préoccucontenu des pent peu du nouvelles lois, mais ils lèveront l'étendard de l"albanisme" tout comme ceux qui ne jurent aujourd'hui que par le "serbisme". Cela représente un réel danger.

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Les démocrates de gauche, formés au contact d'autres démocrates en

Yougoslavie, ont besoin de temps pour définir leur profil politique dans le discours national albanais. J'ai moi- même, par exemple, des différences considérables avec certaines personnes de l'Alliance démocratique, mais je ne peux les formuler ouvertement de peur que cela ne soit utilisé par le régime.

Nous sommes engagés dans une course désespérée, contre la politique de

Milosevic, et aussi tout simplement contre la montre, pour créer une base organisationnelle à un pluralisme authentique de la vie politique albanaise. Nous ne souhaitons pas que le monisme du Parti communiste soit remplacé par le monisme du nationalisme.

Nous travaillons aujourd'hui sous la pression terrible de la menace d'un soulèvement national qui s'inspire du renversement du régime de Ceausescu, par un soulèvement populaire. Après neuf années de répression et une année de loi martiale, après tant de morts, le peuple n'a plus peur de rien. Malgré le parallèle évident qui existe entre le Kosovo et la Roumanie, nous savons que la situation en Yougoslavie est différente ; une confrontation directe n'aboutirait à rien. Les problèmes du Kosovo dépassent le problème immédiat de l'oppression nationale et ne peuvent être résolus que sur la base d'une transformation qui supposerait l'expression libre des intérêts nationaux sociaux et des différents groupes dans toute la

Yougoslavie. Nous avons l'intention d'y apporter notre contribution.

Pévrier 1990

Propos recueillis par Michèle Lee

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