Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

UNION SOVIETIQUE

Comités de grève en Ukraine

· Inprecor n° 308, 4 mai 1990 · p. 12-13 · 2 184 mots

Syndicalisme URSS et Russie

Dimanche 22 avril, des dizaines de milliers de personnes manifestaient dans les rues de la capitale del'Ukraine, Kiev. Ils exigeaient des poursuites judiciaires contre les autorités locales qui, en avril 1986, avaient été incapables de réagir nationalistes du Mouvement populaire d'Ukraine pour la restructuration (Roukh, qui vient de se transformer en parti politique) étaient à la tête de la manifestation.

LITUANIE / URSS donne, par contre, un rôle important à l'extérieur et notamment aux organisations baltes exilées aux Etats-Unis.

Au début, la création du Sajudis ne déclencha pas un grand enthousiasme dans les rangs de la Ligue, dont un dirigeant déclarait que « même si nous appuyons complètement le groupe d'initiative [Sajudis], celui-ci travaille dans le cadre de la perestroïka, tandis que nous allons beaucoup plus loin ».

En septembre 1988, lors d'une manifestation organisée pour commémorer la signature du protocole secret du pacte Molotov-Ribentropp de 1939, la Ligue a réussi à réunir plusieurs milliers de personnes. Depuis, il semble que son influence ait augmenté, à l'extérieur et à l'intérieur de Sajudis. Début 1989, certains militants ont quitté le Sajudis pour créer un nouveau parti, le Parti démocrate lituanien, qui prône une indépendance complète et immédiate.

Le Parti communiste à la remorque

Bien que de nombreux membres progressistes du Parti communiste appartiennent ouvertement à Sajudis, et que sa direction ait peu à peu été obligée de reprendre de nombreuses revendications avancées par Sajudis, le PC ne le fait que pour "survivre", , au lieu de se placer à la tête du mouvement. Après une brève période de lune de miel, qui a suivi le remplacement de Ringaudas Songalia par Brazauskas à la direction du PCL, en octobre 1988, changement qui semble avoir été voulu par Gorbatchev lui-même, le Parti a soutenu les propositions de Sajudis. Mais il l'a fait sans avoir de propositions propres et avec beaucoup d'hésitations et de doutes, et sans savoir réellement, en fin de compte s'il se trouverait aux côtés des radicaux de Sajudis ou aux côtés de Moscou. Cela a joué sur sa crédibilité en tant que parti, avant même sa rupture avec le Parti communiste d'Union soviétique (PCUS).

De fait, lors des élections législatives du printemps 1989 comme pour celles du mois dernier, la majeure partie des candidats communistes élus au parlement étaient ceux qui avaient obtenu une place sur les listes appuyées par le Sajudis. Lors des élections de 1989, des personnalités aussi significatives que le président de la République, Astrauskas, et le Premier ministre de Lituanie, Sakalauskas, ont été battues par des candidats du Sajudis. Cela en dit long sur le rapport de forces existant. *

Mars 1990

- UNION SOVIÉTIQUE

Comités de grève

en Ukraine

face à l'explosion du réacteur de la centrale nucléaire de Tchernobyl. Les Zbigniew KOWALEWSKI

DEPUIS OCTOBRE 1989, il existe une structure politique de lutte du mouvement ouvrier et national-démocratique ukrainien dans la ville de Lvov. Son existence et son rôle dans les luttes de masse montrent que la classe ouvrière se situe de plus en plus à la tête du mouve ment national en Ukraine occidentale. La région de Lvov, annexée par l'Union soviétique seulement à la fin de la Seconde Guerre mondiale et marquée par une histoire de résistance nationaliste très dure face au pouvoir stalinien, a été le centre le plus combatif du réveil de la nation ukrainienne — ce processus a conduit, en septembre dernier, à la fondation du Mouvement populaire d'Ukraine pour la restructuration (Roukh) à Kiev (voir Inprecor n° 296 du 30 octobre 1990).

Les grandes manifestations de masse pour la démocratie politique et les droits nationaux ont ébranlé la ville de Lvov, à l'été 1988. Malgré une répression brutale de la part de la police du régime brezhnévien de cette république soviétique, les manifestants ont tenu bon. En automne de la même année, les mobilisations sont devenues plus massives et plus radicales. Au printemps 1989, pendant la campagne électorale du Congrès des députés du peuple d'URSS, les mobilisations sont quasiment quotidiennes, rassemblant des dizaines de milliers de personnes qui avançaient un mot d'ordre de plus en plus clair en faveur de l'indépendance de l'Ukraine. Les mouvements dans les entreprises ont commencé à jouer un rôle important. Des ouvriers de plusieurs usines et des étudiants de différentes facultés ont réalisé des "grèves d'avertissement" coordonnées, pour imposer le nom de l'écrivain Ivan Drach (actuel président du Roukh) sur les listes électorales. Des centaines de milliers de citoyens ont ensuite manifesté dans les rues de Lvov pour exiger la légalisation de l'Eglise catholique ukrainienne (dite uniate), qui bénéficie d'un appui populaire considérable.

L'Union Helsinki ukrainienne (UHS), constituée par les dissidents les plus endurcis libérés par Gorbatchev des camps de concentration, est devenue la force politique qui dirige le mouvement de masse dans cette région. Initialement, le rôle de cette association se limitait à la défense des droits de l'homme, civiques et nationaux, mais l'UHS est devenue progressivement une organisation politique qui se bat pour l'indépendance nationale. Les mineurs de la vallée de Lvov ont suivi, en juillet 1989, la grève générale lancée par les mineurs soviétiques (voir Inprecor n° 292 du 4 septembre 1990). Mais dans les mines de Tchervonohrad, les revendications étaient plus politiques, elles faisaient écho à celles du mouvement nationaliste tout en les renforçant avec des exigences ouvrières.

Le ler octobre 1989, une manifestation démocratique était de nouveau réprimée avec une violence inoue par les forces spéciales du ministère de l'Intérieur. Les responsables de ces exactions voulaient visiblement prévenir la population de Lvov pour qu'elle sache que la prochaine fois ils n'hésiteraient pas à répéter Tbilissi (1). Mais elles ont provoqué l'effet contraire. Au lieu de décroître, la mobilisation a augmenté

Le 3 octobre, une grève générale de deux heures a eu lieu. Le comité à l'ori-

1) Le 6 avril 1989, à Tbilissi, en Géorgie, une répression féroce s'est abattue sur une manifestation nationaliste, faisant officiellement, 20 morts. Voir Inprecor n° 288 du 15 mai 1989

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gine de ce débrayage rassemblait le comité régional du Roukh, l'Union Helsinki ukrainienne, la Fraternité étudiante, l'Association Mémorial, le Comité de défense de l'Eglise catholique ukrainienne, l'Association ukrainienne des intellectuels créateurs indépendants, la Société culturelle juive et toutes les autres organisations indépendantes. Ce comité appelait tous les habitants de Lvov « indépendamment de leur nationalité, de leur appartenance politique, de leur situation sociale ou de leur religion » à « se rassembler dans un front uni contre les crimes commis contre le peuple ». Sous le mot d'ordre « Nous sommes la perestroïka ! Il n'y aura pas de retour au néostalinisme », il appelait la population à «former des comités de grève sur les lieux de travail, qui contrôleront la situation de la ville » et à « se coordonner dans un seul comité de grève pour toute la ville ».

Le comité de grève de Lvov

Dans l'après-midi, un meeting réunissait 30 000 habitants de Lvov, à l'appel du comité d'initiative, pour exiger une enquête publique sérieuse sur la répression et la poursuite des responsables. Au cours de ce meeting, le Comité de grève de Lvov a été créé avec des délégués des comités de grève de 55 entreprises et institutions et des représentants de toutes les ordémocratiques indépendantes. Les comités de grève locaux des villes de Drohobytch et Trouskavets y ont

En réalité, le comité avait vocation, depuis le début, à aller beaucoup plus loin. Dans son manifeste, il expliquait que son rôle était de « défendre les intérêts et les droits des ouvriers, lutter pour la justice sociale et participer de façon active à la solution des questions politiques et économiques de l'Etat, et, si besoin est, déclencher une grève ». Fourmanov, ouvrier de nationalité russe, élu président du comité, a expliqué que l'arme essentielle du comité serait la grève politique de masse, qui ne tombe pas sous le coup de la loi votée par le Soviet suprême d'URSS qui entend réglementer les conflits du travail (cette législation ne peut s'appliquer qu'aux grèves économiques).

Lors de sa première session, le comité a décidé de soutenir la création de comités de grève permanents dans les entreprises et a annoncé son intention de se coordonner avec des structures similaires dans d'autres régions d'Ukraine. Le comité se donnait aussi comme objectif de former des ouvriers à diriger des grèves, et d'organiser des équipes de protection de l'ordre public, etc. Il a aussi décidé d'expliquer systématiquement la situation politique à la population et de constituer une liste de revendications politiques et sociales, une plate-forme politique et un programme pour sortir de la crise. Le comité a également annoncé que ses tâches contrôle ouvrier sur l'administration, l'utilisation des fonds sociaux, les conditions de travail et la discipline » dans les entreprises.

Revendications politiques

Le 18 octobre 1989, le Comité de grève de Lvov a fait une déclaration puadressée au Soviet suprême d'Ukraine, exigeant que les prochaines élections générales soient totalement démocratiques, et que cette instance puisse être saisie et vote des projets alternatifs, proposés par des organisations indépendantes. Il a aussi demandé aux comités de grève d'Ukraine, qui s'étaient formés lors de la grève des mineurs, qu'ils agissent en ce sens, autour du mot d'ordre : « Tout le pouvoir aux conseils du peuple. »

Lorsqu'il a vu qu'aucune réponse n'était apportée sur la répression, le Comité de grève de Lvov a réalisé sa première action de masse en appelant à une grève générale de 24 heures, le 27 octobre. Cette grève n'a pas eu l'ampleur attendue. Elle n'a été annoncée veille, et a souffert du manque de préparation ; sans expérience, ses organisateurs ont trop compté sur la spontanéité.

A la dernière minute, le Conseil du Roukh de Lvov a semé la confusion en n'appelant pas à la grève, mais plutôt à la tenue de meetings dans les entreprises, prétextant le manque de préparation. En réalité, les dirigeants plus modérés et conciliateurs du Roukh voulaient empêcher la grève. D'après eux, une telle action déstabiliserait la situation politique, provoquerait l'instauration de l'état de guerre et empêcherait la tenue d'élections démocratiques générales dans la ville. Par ailleurs, l'indépendance prise par le Comité de grève de Lvov ne leur convenait pas — pour le contrôler, ils ont exigé qu'il consulte la direction du Roukh pour

Le Comité de grève de Lvov applique le principe de la démocratie de masse. Ses revendications et sa plate-forme politique sont soumises à la discussion politique dans des assemblées générales ; 30 000 citoyens ont participé à celle du 2 décembre, par exemple. Pendant cette réunion, il a été décidé que les revendications adoptées constituaient des mandats impératifs pour les députés de Lvov qui représentent les secteurs indépendants dans les institutions législatives de l'URSS ; et

UNION SOVIÉTIQUE = que ces élus devaient rendre compte de leur mandat à la population.

Le 24 janvier, dans un autre meeting de 10 000 personnes, le Comité de grève de Lvov a pris position sur les conflits nationaux arménien et azéri. « Poussé par un sentiment de solidarité avec les forces démocratiques des peuples du Caucase et par un véritable internationalisme », il a condamné l'intervention militaire soviétique en Azerbaïdjan. Le Comité a aussi protesté contre l'utilisation de soldats ukrainiens dans les opérations militaires d'URSS : « Nous lançons un appel à tous les individus en âge de faire leur service militaire pour qu'ils refusent de servir en dehors de l'Ukraine et surtout de devenir des gendarmes criminels de l'empire en Azerbaïdjan.»

Quel outil ?

Stepan Khmara, vice-président du Comité de grève de Lvov, explique que cette structure n'est pas le fruit d'une lutte socio-économique, mais d'un combat politique ; c'est la combinaison de ces deux traits qui fait son originalité. Il est donc organisé territorialement. Selon Khmara, militant très connu de l'Union Helsinki ukrainienne et du Comité de défense de l'Eglise catholique ukrainienne, « l'issue à la crise écologique, économique et nationale-culturelle, ainsi qu'à la situation sociale du peuple ne peut se faire sans résoudre la question du pouvoir. Le pouvoir doit passer aux mains du peuple — dans des conseils élus démocratiquement, à tous les niveaux. Mais le mot d'ordre "tout le pouvoir aux conseils" ne se matérialisera que lorsque le PCUS ne monopolisera plus la gestion de la société. » (2)

La structure de base des comités de grève régionaux et de sa coordination républicaine doit se trouver dans les entreprises, explique encore Khmara : « Dans une société où tout le pouvoir est entre les mains d'une élite communiste, et donc où la seule loi qui règne est celle de la violence, il est vital de disposer d'un instrument fort pour obliger cette élite à respecter le peuple. Cet outil est la grève politique. Dans certaines conditions, cette forme extrême de protestation est le seul moyen efficace pour assurer l'autodéfense du peuple.»

2) Les déclarations du Comité de grève de Lvov et de ses dirigeants sont publiées dans des publications indépendantes comme Lvivski Visti et Nova Doba du service de presse de l'Union Helsinki ukrainienne (PS-UHS) et de l'agence de presse ukrainienne (UPA) basée à Londres, ainsi que dans les articles de S. Khmara publiés dans l'hebdomadaire Oukvainske Slovo édité à Paris.

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