Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

ALBANIE

La longue marche

· Inprecor n° 308, 4 mai 1990 · p. 14-18 · 5 137 mots

Europe de l'Est URSS et Russie Ex-Yougoslavie Chine

INPRECOR : L'histoire et les caractéristiques du pays aident peut-être à comprendre celles du Parti du travail d'Albanie (Parti communiste) ?

Edith LHOMEL : L'Albanie est un petit pays (28 748 Km 2), il compte actuellement 3,2 millions d'habitants. C'est un pays balkanique, montagneux pour 76 % de son territoire. Son dynamisme démographique est le plus élevé d'Europe avec un taux de natalité de 20,1 pour mille, c'est donc un pays très jeune (l'âge moyen est de 26 ans). La population rurale demeure numériquement importante, elle était encore de 64,5 % en avril 1989.

Le Parti du travail d'Albanie (PTA) détient un pouvoir sans partage, depuis la guerre, l'Albanie était une monarchie, le Roi Ahmed Zogu a fui face aux envahisseurs allemands, après avoir pactisé avec les fascistes italiens et avoir essayé de faire de même avec l'Allemagne. Le PTA avait mené et dirigé la lutte de libération nationale contre l'invasion nazi ; s'il a certainement été le principal acteur de la résistance, il faut savoir qu'il existait d'autres forces politiques en Albanie, comme les monarchistes du parti Legalitate ou les nationalistes du Balli Kombetar. Mais ces partis politiques n'ont joué un rôle qu'entre les années 1920 et 1924, période où il y a eu un bref épisode de démocratie parlementaire. Durant la Seconde Guerre mondiale, ces forces ont été vite écartées par le PTA, leur attitude générale face à l'occupant nazi y a contribué. La bourgeoisie albanaise, qui pourrait être dif"nationale", car le capital albanais pesait peu. Avant la guerre, les richesses du pays, notamment minières, ont été gérées par des capitaux étrangers, italiens et allemands.

• Le PTA est donc d'emblée marqué par son rôle dans la lutte de libération.

Cela lui donne une spécificité et une légitimité autres que celles de la plupart des partis communistes d'Europe de l'Est, parvenus au pouvoir grâce à l'Armée rouge. Sa trajectoire idéologique est aussi différente ...

Le Parti du travail d'Albanie jouit de la légitimité politique populaire de cette lutte de libération nationale. Cela a compté beaucoup et longtemps et le parti a su l'utiliser à fond. Le PTA se revendique autant du marxisme-léninisme que de son rôle dans la Libération. Il n'a donc pas eu, au départ, les mêmes rapports avec la population que certains autres partis communistes des pays de l'Est. En outre, il semble que le PTA a su comprendre la règle qui caractérisait la société albanaise, où le régime clanique était la structure sociale de base. Les deux principaux clans étaient les Ghegs et les Tosks (qui correspondent respectivement aux communautés du Nord et du Sud) et un droit coutumier régissait les relations sociales.

On ignore, et c'est encore un des grands mystères de l'histoire du PTA, si ce parti a complètement réussi à neutraliser ce tissu social en l'investissant ou s'il en a au contraire détruit les structures. Certains historiens affirment que lors de la Seconde Guerre mondiale, les commissaires politiques furent recrutés parmi les responsables claniques des communautés villageoises, surtout celles des régions montagneuses. Le PTA serait donc parvenu à rentrer dans ces structures claniques qui étaient très fermées et accoutumées à un mode de vie autarcique.

Ce que l'actuel numéro un du Parti, Ramiz Alia, appelle aujourd'hui le facteur de la "psychologie nationale", explique en grande partie l'emprise du Parti du travail, dont le discours s'appuie fortement sur le sentiment national. L'albanisme" fait quasiment figure de religion ; en témoigne ce mot d'ordre traditionnel : « La religion des Albanais, c'est l'Albanie. » été très développée. La tradition communiste était faible avant la guerre en Albanie ; il existait quelques militants communistes de longue date, influencés par l'histoire de l'Union soviétique. Mais le Parti communiste albanais (rebaptisé Parti du travail d'Albanie en novembre 1948) n'a été créé qu'en novembre 1941 ; parmi ses fondateurs, Enver Hoxha, qui présida aux destinées du parti et du pays jusqu'à sa mort, en 1985. Dès sa création, une fraction importante du Parti communiste a été très influencée par la Yougoslavie ; elle a été écartée du parti au moment de la rupture entre les deux pays.

• Justement, le PTA sera ensuite très marqué par ses relations et ses ruptures internationales successives. Qu'y a-t-il derrière ces brouilles qui ont sûrement coûté cher à l'Albanie ?

En 1948, l'Albanie rompt de façon radicale avec la Yougoslavie de Tito. Il y a certes des raisons idéologiques à cette

ALBA

La longu

La République populaire d'Albanie, derniè réclamer des idéaux de Staline, serait-elle en L'actuel homme fort du régime, Ramiz Alia, travail d'Albanie (PTA) de rétablir des relat public numéro un, l'Union soviétique, et mê nord-américain; il aurait aussi prôné une par population dans la vie du pays; le ler Ma traditionnel dans les rues de Tirana ; certains rouvert leurs portails... Au-delà de ces signes partie le fruit de l'onde de choc qui a secoué l

Best sensible en Albanie depuis quelques a économiques et des réaménagements polit direction du parti pour sortir le pays de l'ép guette et de l'isolement dans lequel l'ont plor la direction albanaise avec l'Union s‹

Au-delà de la langue de bois "anti-révisior l'Albanie est original. Nous avons essayé der de l'expérience albanaise et du Part avec Edith Lhom auteur de nombreux articles rupture. La voie "titiste" est condamnée comme "renégate" au regard des principes léninistes et surtout staliniens. Mais la direction albanaise accuse aussi la Yougoslavie d'avoir des projets d'annexion à son égard. Cette rupture est idéologique mais aussi pratique, le PTA jugeant qu'un danger réel pèse sur l'existence du pays.

Le second temps fort du cheminement idéologique du Parti du travail d'Albanie est son refus de la déstalinisation. Dans les années 60, il sera à la tête de la lutte appelée "anti-révisionniste", ", dénonçant le chemin révisionniste pris, selon le PTA, par l'Union soviétique avec Khrouchtchev à la mort de Staline, et surtout à partir du XXe Congrès du Parti communiste soviétique de 1956. L'explication de cette rupture, en 1961, est aussi à double tranchant. D'une part, elle a un versant idéologique : le PTA considère que les critiques faites à Staline par la direction soviétique sont inacceptables et que les principes staliniens demeurent justes ; il rejette la coexistence pacifique que l'URSS cherche avec le monde capitaliste. D'autre part, Hoxha pense que les Soviétiques ne traitent pas leurs alliés est-européens sur un pied d'égalité ; l'Albanie rompt alors ses liens avec le Pacte de Varsovie, rupture qu'elle consacrera de jure en septembre 1968, après l'intervention soviétique en Tchécoslovaquie. En 1961, elle se retire également du Conseil d'assistance écono-

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le marche e "forteresse assiégée" à se rain d'entrouvrir ses portes ?

ient de proposer au Parti du ons avec son ancien ennemi

1e avec le diable impérialiste lcipation plus "critique" de la i n'aurait pas vu le défilé lieux de culte auraient même extérieurs, qui sont en grande s pays de l'Est, une évolution nnées. Des changements ques ont été décidés par la isement économique qui le gé les différentes ruptures de viétique ou la Chine.

, le cheminement de venir sur les caractéristiques du travail d'Albanie sur l'Albanie.

mutuelle mique

(CAEM). Là encore, les raisons de la rupture avec l'Union soviétique sont politiéconomiques et ques : l'Albanie rejette le rôle de "verger"

CAEM du

(comme producteur de fruits et légumes) et de base stratégique que veut lui attribuer Khrouchtchev, qui lui refuse le droit à une industrialisation lourde.

Les Albanais critiquent le "comportement impérialiste" de Moscou égard. C'est une rupture qui, sur le coup, coûtera très cher à l'Albanie sur le terrain économique.

A cette époque, les relations diplomatiques sont aussi rompues avec les autres pays de l'Est, mais des échanges et des protocoles commerciaux persistent dans la plupart des cas.

Ce n'est que progressivement, à partir de 1980, que les relations diplomatiques seront rétablies avec l'ensemble des pays d'Europe de l'Est, sauf l'Union soviétique, d'abord avec la Roumanie, la Tchécoslovaquie et la République démocratique allemande (RDA).

En 1961, l'Albanie prend, avec la

Chine, la tête de la lutte idéologique "anti- révisionniste" contre l'Union soviétique.

Bajram

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toujours été conforme à la réalité.

Mais ce rapprochement avec la

Chine sera de courte durée...

Il y a eu une époque de coopération très intense entre la Chine et l'Albanie. La

Chine prend le relais de l'assistance militaire, technique, technologique et économique de l'URSS. Mais cette alliance va se terminer en 1977, lorsque la direction chinoise énonce sa fameuse "théorie des

Trois mondes", qui constitue, selon Enver

Hoxha, une entorse inacceptable aux principes du marxisme- léninisme (1). Le PTA rédige alors une lettre, publiée le 7 juillet son quotidien

Zeri i Popullit (La

Voix du peuple), qui fait état de tous ses griefs. Outre une mise en accusation point par point de cette théorie, il reproche aux

Chinois d'avoir tenté de saboter l'appareil de production albanais, de ne pas avoir tenu leurs promesses dans le domaine économique et même d'avoir gonflé les chiffres de leur aide.

La polémique entre

Chinois et

Albanais déborde donc sur le terrain économique.

Mais il faut savoir que les relations commerciales entre les deux pays, même si elles chutent, ne seront jamais totalement coupées, alors qu'avec l'Union soviétique la rupture avait été totale. Cependant, les projets en cours (dans le domaine de l'électricité, par exemple, et au grand combinat sidérurgique d'Elbasan) ont été un temps compromis, les nombreux techniciens chinois alors en poste étant partis

Toutes ces ruptures ont entraîné des purges importantes au sein du PTA, fortement secoué par chacun de ces épisodes.

Ainsi l'image d'un parti homogène, épargné par les luttes fractionnelles, n'a pas

• Ces ruptures ont-elles porté des coups à l'économie du pays ?

La rupture avec l'Union soviétique a été la plus lourde de conséquences. Ce pays a organisé un blocus contre l'Albanie, provoquant une véritable famine en 1960-61. La rupture avec la Chine a freiné les réalisations industrielles et compromis la réalisation des objectifs du quinquennat 76-80. Mais l'auto-suffisance alimentaire était déjà atteinte en Albanie depuis 1976, contrairement aux années 60 (en céréales panifiables et, dans une certaine mesure, en légumes, même si c'était apparemment moins le cas en ce qui concerne les produits carnés) et donc la brouille avec la Chine a été moins dramatiquement ressentie.

• Par rapport au bilan des autres pays d'Europe de l'Est, l'Albanie paraît avoir réalisé un développement économique beaucoup plus maîtrisé.

Peut-on réellement parler de succès économique ?

L'Albanie dispose de richesses énergétiques et minières importantes (pétrole, mines de chrome - dont elle est le deuxième producteur mondial, après l'Afrique du Sud —, cuivre, ferronickel), le pari de l'industrialisation n'était donc pas si aberrant et on peut parler de réussite quant à la mise en valeur des ressources du pays. Elle a su aussi mettre à profit ses ressources hydro-électriques en construisant de nombreux barrages, et exporte de l'électricité en Grèce et en Yougoslavie. Ce développement industriel s'est évidemment réalisé au détriment des produits de consommation, mais il a permis de valoriser les ressources du pays sans entraîner d'importations de matières premières, à l'inverse de la Roumanie, par exemple, qui, pour développer ses capacités industrielles, a progressivement été contrainte d'importer pour 50 % de ses besoins en pétrole. Cet essor s'est poursuivi jusqu'au début des années 70. L'acquis social qui a perduré jusqu'à cette époque est important, mais actuellement il s'estompe. Et on ne peut pas dire que le niveau de vie de la population soit mirobolant, il est même parmi les plus bas d'Europe. Mais l'avènement du PTA a supposé un progrès et des acquis incontestables, surtout au vu du décollage des premières années. A la fin de la guerre, l'Albanie était un pays très pauvre, en proie à des famines constantes : le paludisme et les épidémies faisaient des ra-

1) Cette théorie explique que la lutte la plus importante pour les peuples et les classes ouvrières du monde est celle contre l'hégémonisme soviétique en premier lieu. Selon la direction chinoise, les pays du Tiers monde sont la première force de cette lutte. Dans ce combat, il faut chercher des alliances dans "% second monde" (Europe occidentale, Canada et Japon) qui « peut être gagné », même par des pressions en son sein par sa droite. Cette théorie visait en fait à justifier le nouveau cours pris dans la diplomatie chinoise par Chou-En-Lai.

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RIATIQUE

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ALBANIE vages. Ceci étant, la régression économique actuelle reste moins dramatique que celle qui a frappé la Roumanie de Ceausescu dans les années 80.

• Dans le domaine de l'agriculture, l'Albanie a-t-elle reproduit les erreurs traditionnelles des pays d'Europe de l'Est?

L'agriculture, elle, n'a jamais été délaissée et n'a pas subi le traitement de choc qu'ont subi celles des autres pays de l'Est. La direction albanaise a fait le choix de maintenir une population rurale importante, de maîtriser les flux de migration vers les villes par une politique d'aménagement du territoire très réglementée. Le secteur coopératif s'est constitué à partir des lopins de terre qui avaient été donnés aux paysans au lendemain de la prise du pouvoir et le secteur d'Etat à partir des grands domaines.

La collectivisation s'est terminée vers 1967. Mais en 1980-81, ce mouvement a touché aussi les lopins privés des coopérateurs et leur petit bétail. Cette tentative de collectivisation intégrale n'a eu d'égal qu'en Roumanie au début des années 80.

Mais c'est aussi dans l'agriculture que l'on voit aujourd'hui des évolutions à l'égard des principes de la socialisation. A partir de 1986, le gouvernement albanais est revenu sur la collectivisation intégrale en redonnant aux paysans le droit d'exploiter leurs lopins privés et l'obor, le petit troupeau privé domestique (les poules, la vache, etc.). En novembre 1986, lors du IXe congrès du PTA, Ramiz Alia a expliqué que l'Albanie avait connu des pertes considérables dans son cheptel à cause d'un abattage précoce énorme pratiqué par les paysans pour éviter le regroupement des obor. Il a proposé d'instaurer un principe de "brigade". Le paysan récupère sa vache, la garde de la bête est assurée à tour de rôle par la "brigade" des membres de la coopérative.

• A quoi est dû le tassement qui frappe l'économie albanaise depuis le début des années 80 ?

Actuellement, l'écart technologique se creuse, de véritables problèmes d'approvisionnement apparaissent, la viande par exemple est rationnée depuis trois ans ; le dynamisme démographique complique les choses.

Cet écart technologique devient un véritable obstacle, car la mise en valeur des ressources naturelles du pays est ralentie par l'obsolence des équipements.

Ceux-ci ont été d'origine soviétique d'abord, chinois ensuite et enfin albanais ; la plupart des pièces détachées et de remplacement sont construites sur place. Aujourd'hui, l'équipement ne "tient plus la route", il freine toute avance technologique dans le domaine notamment de l'exploitation des matières premières.

L'économie extensive albanaise est à bout de souffle, elle nécessite l'importation d'inputs technologiques, qui n'existent pas sur place ! Cela entrave les échanges commerciaux car les produits albanais exportés ne sont pas suffisamment performants. La reprise des relations avec des pays comme la République fédérale allemande (RFA) s'explique donc en grande partie par ces impératifs économiques.

• Quels sont les partenaires économiques de l'Albanie?

La rupture avec la Chine a été en quelque sorte "un mal pour un bien" car l'AIbanie a alors dû reconvertir et diversifier ses échanges commerciaux. Jusque dans les années 70, le partenaire idéologique et politique était aussi "le" partenaire économique, 40 à 50 % des échanges se faisant avec les pays et partis "frères" successifs.

En 1976, la Yougoslavie est devenue, pendant un temps, le principal partenaire commercial avec 16 à 20 % des échanges, à parts égales avec les pays occidentaux de l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE — Etats-Unis, Grande-Bretagne et RFA exclus, jusqu'en 1987) et les pays du CAEM (Union soviétique exclue). On a donc assisté à une sorte de rééquilibrage. L'Albanie a aussi tissé des rapports, plus résiduels certes, avec des pays

Mais les années 70 ont surtout été celles d'une activation de la politique de bon voisinage et de relations économiques avec l'Italie, la Grèce et la Turquie.

Il ne faut pas tomber dans la confusion fréquente selon laquelle l'Albanie ne se serait ouverte économiquement qu'à partir de l'arrivée de Ramiz Alia au pouvoir, en 1985, date que l'on présente parfois à tort comme celle d'un changement économique, diplomatique et commercial. Cette diversification des échanges s'est enclenchée bien avant et avec l'accord d'Enver Hoxha. Cela correspondait d'ailleurs bien à l'éthique de l'Albanie, et à sa farouche volonté de ne dépendre de

En 1976, l'interdiction du recours à tout emprunt ou crédit extérieur a été inscrite dans la Constitution albanaise au nom de la préservation de l'indépendance nationale ; toute importation exige donc de payer cash en dollars ou d'opérer une compensation, ce qui est parfois difficile pour un pays qui a besoin, par exemple, de matériel informatique et qui possède une liste de produits à l'exportation insuf-

• On présente souvent Ramiz Alia comme un "réformateur", mais ce que vous dites le place plutôt dans la continuité du projet d'Hoxha.

Il n'a jamais cessé d'affirmer l'être et, jusqu'à présent, aucune modification fondamentale de "l'héritage" n'a eu lieu même s'il y a un net changement de génération dans le personnel politique qui s'est opéré avec l'avènement de Ramiz Alia. Son équipe est constituée de gens qui ont fait un parcours "sans fautes" dans le Parti, qui n'ont pas été éclaboussés par les dissensions idéologiques causées par les différentes ruptures ; ils ont aussi bénéficié d'une certaine formation technique et professionnelle, que n'avait pas l'équipe d'Hoxha, celle des compagnons de la Libération. Après le décès d'Hysni Kapo, le numéro trois du régime — qui a eu droit à des funérailles nationales car un des rares dirigeants qui a échappé aux différentes purges — et de Mehmet Shehu, il ne reste plus grand monde de la vieille garde, à part Adil Carcani, actuel président du Conseil (l'équivalent du gouvernement), sans oublier Nexhmije Hoxha, la femme du fondateur du PTA, présidente du Front démocratique, la principale organisation de masse et directrice de l'Institut d'études marxistes-léninistes de Tirana.

Lorsqu'Alia est arrivé au pouvoir, le discours est devenu plus dynamique et moins opaque. Il s'est montré très actif sur la scène internationale ; il a amorcé la reprise de dialogue avec la RFA, avec qui les relations diplomatiques étaient rom-

= Inprecor numéro 308 du 4 an 13 mai 1990

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pues depuis 1945, car les Allemands n'ont jamais payé les dommages de guerre exigés par l'Albanie, véritable- CADEAUX ment ravagée par ce conflit. Les rela- VOEL tions diplomatiques ont été rétablies le 2 octobre 1987 ; la RFA est l'un des pays occidentaux à pouvoir apporter la technologie qui fait défaut à l'Albanie.

On ne connaît pas les termes exacts de l'accord conclu entre les deux pays, mais on suppose que la RFA a transformé les "dédommagements de guerre" en avances de crédits, sous forme de "dons". Depuis 1989, la RFA a pris une part croissante dans le commerce extérieur albanais ; les ventes albanaises à ce pays ont été majorées de 30 %, par rapport à l'année précédente et ses achats de 12 % ; l'Albanie a surtout acquis du matériel agricole. La RFA avait même proposé de créer des sociétés mixtes, mais l'Albanie a jusqu'à présent refusé

Une autre façon de contourner la règle de la compensation (les Albanais prennent souvent des "biais" dans les échanges commerciaux que seuls leurs partenaires directs connaissent), serait le projet de faire des entreprises en commun avec d'autres pays, où ces derniers apporteraient les investissements en équipements et l'Albanie, les matières premières et la main-d'œuvre sans que cela donne lieu à aucun partage du capital, qui resterait à 100 % albanais.

Une voie ferrée, reliant l'Albanie au réseau européen, en passant par la Yougoslavie a été inaugurée voilà deux ans. Cela a aussi marqué cette volonté de désenclavement.

Une reprise des relations avec les Etats-Unis, comme celle qu'a été annoncé, ainsi que l'amendement de l'article concernant la compensation dans la Constitution confirmeraient s'il y a ou pas une volonté de changement de la part de la direction albanaise ; de tels événements signifieraient une coupure avec la ligne cohérente qui l'a guidée pendant plus de 40 ans.

• L'ouverture actuelle dans le discours d'Alia, qui envisage la possibilité de la reprise des relations avec l'URSS, est-elle aussi imposée par l'essoufflement économique ?

Non, contrairement à l'activisme diplomatique des dernières années qui, lui, était provoqué par le tassement de la croissance économique. Un pays comme l'Albanie a surtout intérêt à commercer avec la France, la RFA, la GrandeBretagne ou d'autres pays occidentaux. Le rapprochement avec T'URSS, avec qui il n'est pas envisageable aujourd'hui tels échanges, découle beaucoup plus d'un choix idéologique et politique qui serait lié aux événements de l'Est ; ils ont évidemment créé une pression intérieure. Personnellement, le facteur économique me semble peu peser dans les changements d'attitude à l'égard de l'Union soviétique qui, pour sa part, n'a cessé ces dernières années de proposer à l'Albanie de renouer les relations.

• La minorité albanaise de la province yougoslave du Kosovo est en proie à une dissidence ouverte (voir

Inprecor n°303 et 307 des 23 février et 3 avril 1990). Comment le problème du Kosovo est-il présenté en ALbanie même : y a-t-il une revendication territoriale?

Les rapports commerciaux entre l'Albanie et la Yougoslavie se sont dégradés de manière très importante à cause de ce problème et de la terrible répression qu'a connu la communauté albanaise du Kosovo depuis les manifestations de 1981. Avant, une sorte de consensus sur cette question avait peu à peu été trouvé avec Tito. La Ligue des communistes yougoslaves (LCY) et le PTA considéraient que les deux pays faisaient partie des Balkans, une zone fragile et diversement convoitée, notamment par l'Union soviétique et qu'il fallait donc s'entendre même si des différends politiques et idéologiques subsistaient. A l'époque, le Kosovo avait un statut de région autonome à. l'intérieur de la république de Serbie et les échanges culturels entre Tirana et Pristina, la capitale du Kosovo, étaient importants. Tito est mort, puis plusieurs années après Milosevic est arrivé à la présidence de la Serbie et le statut du Kosovo a changé ; cela a encore aggravé la situation.

Les Albanais ont toujours eu une position relativement cohérente sur le Kosovo, dénonçant la répression dont étaient victimes leurs "frères albanais du Kosovo", sans jamais pour autant revendiquer cette province. L'attitude du PTA est bien sûr conditionnée par la pression de la population albanaise, qui entretient une soli-

ALBANIE darité très active avec les presque trois millions d'Albanais qui vivent de l'autre côté de la frontière. Ainsi, la diaspora albanaise (il existe d'importantes communautés en Argentine et aux Etats-Unis, par exemple), en comptant le Kosovo, est quasiment aussi importante que la population de l'Albanie même !

• Pourquoi n'y a-t-il donc pas de revendication territoriale?

La région du Kosovo est très musulmane et la religion n'a pas pu y être éradiquée comme en Albanie (2). Au Kosovo, il y a sûrement des revendications territoriales au sein des mouvements indépendantistes, parmi certaines petites organisations marxistes-léninistes (qui

Sont d'ailleurs été très réprimées), mais cette revendication n'est pas massive. L'Albanie, pour sa part, à l'instar de la majorité des Albanais du Kosovo, demande que le Kosovo ait le statut de république.

Par ailleurs, le rattachement du Kosovo pourrait être un facteur de déstabilisation sur une population albanaise qui a été très endoctrinée pendant ces 40 dernières années. Ce que l'Albanie exige avec énergie, ce sont des échanges commerciaux et frontaliers avec le Kosovo, se plaignant du non-respect par la Yougoslavie des protocoles d'accord avec cette région.

• On a l'impression d'avoir à faire à une cohésion sociale importante. Le

PTA est-il véritablement si homogène ?

Le ciment national a sûrement été plus efficace pour mobiliser la population sur l'effort économique que la conviction idéologique elle-même ; il a été renforcé par une propagande axée sur "l'encerclement" idéologique et politique du pays ("l'Albanie forteresse assiégée"). C'est un communisme national qui s'est nourri du passé, de l'histoire des invasions auxquelles le pays a été soumis par différentes puissances.

N'oublions pas l'épisode de Mehmet Shehu. En décembre 1981, celui-ci, ministre de la Défense et Premier ministre, véritable numéro deux du régime et compagnon de lutte d'Enver Hoxha, disparaissait tout à coup après avoir présenté le plan quinquennal 81-85 (or le choix de l'orateur dans ces occasions n'est pas le fruit du hasard, c'est un gage de confiance). Selon la version officielle, il se serait suicidé ; en tout cas, le PTA a été profondément secoué par cet épisode,

2) L'Albanie est le premier Etat du monde à s'être proclamé "athée".

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ALBANIE profondément secoué par cet épisode, supposé être l'une des conséquences des vagues causées par la rupture avec la Chine, Shehu ayant été qualifié de "traître à la patrie" et d'agent au service de différentes puissances ennemies...

• Mais quelle était la raison profonde de ce règlement de comptes ?

On peut supposer qu'il s'inscrit dans la lutte pour la succession d'Hoxha qui se préparait déjà. Il y a eu de nombreuses spéculations sur ce décès ; pour certains, il a prouvé l'existence d'une lutte à mort à l'intérieur du parti ; pour d'autres, Mehmet Shehu aurait été partisan d'une meilleure entente avec la Yougoslavie ou encore à l'initiative de la collectivisation intégrale qui a gravement nui à l'approvisionnement de la population.

• Et aujourd'hui, y a-t-il des mouvements de contestation à l'intérieur même de l'Albanie, que ce soi dans la société ou dans le parti lui-même ?

La pression provoquée par les chambardements à l'Est est beaucoup plus diffuse qu'ailleurs. On ne connaît pas l'existence d'une opposition organisée. La pression en Albanie viendrait surtout de la jeunesse qui n'accorde plus le même capital de confiance que ses aînés à la direction communiste ; elle n'a vécu ni la guerre de libération, ni l'essor et les transformations des premières décennies.

Le problème de la jeunesse va se poser aussi au niveau de l'emploi. Le dogme du plein-emploi, que la direction albanaise veut continuer à appliquer, demeure de rigueur avec quelques "aménagements" ; certains secteurs peuvent employer des jeunes avec des sortes de contrat à durée déterminée, présentés comme des contrats de formation. Mais la stabilité de l'emploi, comme celle des prix, sont de plus en plus difficiles à maintenir.

Il y a une certaine prise en compte de la loi de l'offre et de la demande, selon les régions, pour les produits alimentaires et une certaine marge est accordée pour fixer les prix.

Par ailleurs, dans le parti lui-même, certaines forces tirent vers le changement et d'autres en arrière. Lors du dernier plénum de l'Union des écrivains, en mai 1989, une aile de résistance aux changements s'est réellement affirmée face à une aile "réformatrice".

Mais cela ne prend pas de formes spectaculaires, car, pour le moment, c'est Ramiz Alia lui-même qui prône, accompagne et même anticipe les changements.

Depuis 1985, des mesures ont été prises sur le plan du fonctionnement interne qui montrent une tendance à la décentralisation de l'économie ; une autonomie plus importante a été accordée à un échantillon de coopératives modèles dans la gestion et certains stimulants matériels ont été introduits dans les salaires. Ce sont des réformes économiques très par-

Comme il avait été annoncé lors de sa précédente séance, le IXe Plénum du Parti a élaboré une plate-forme en 25 points, en février 1990, qui innove. Ces mesures de 1990 ont été présentées comme la concrétisation des propositions précédemment énoncées, non comme un virage. La nomination des cadres des entreprises et des coopératives n'est plus régentée par le Parti, mais par les autorités des districts, il y a donc une décentralisation de certaines décisions politiques. Le système juridique, basé sur la juridiction des Tribunaux populaires, où les militants du Parti étaient évidemment omniprésents, change et le ministère de la Justice, qui avait été supprimé dans les années 60, semble être en cours de restauration, constituant peutêtre un pas vers l'indépendance du législatif. On assiste aussi à l'introduction de plusieurs candidatures dans les élections à l'intérieur du Parti.

Ramiz Alia se montre très clair dans ses discours pour répondre à la pression exercée par les événements à l'Est. Il a déclaré d'emblée que l'Albanie n'avait aucune tradition démocratique avant 1945. étaient quasiment inexistants, totalement discrédités et ont tous disparus depuis... Aujourd'hui, les plus démonstratifs à l'étranger sont les descendants de la monarchie albanaise. Alia s'est également demandé sur quelle base l'on pourrait parler de restauration du multipartisme en Albanie...

Il reste que le rôle dirigeant du parti n'est en aucun cas remis en cause.

• Le Parti du travail vit sur un capital de légitimité qui s'épuise et le niveau de vie des masses se tasse. Que peut-on prévoir pour l'avenir ? La population n'a sans doute pas la même perception des dirigeants que dans d'autres pays de l'Est, en raison de l'histoire même de ce parti ; il faut dire également que la société est très encadrée, comme dans tous les Etats à parti unique... A ce sujet, le ministre albanais de l'Intérieur, Simon Stefani, a récemment indiqué que l'Albanie comptait 3 850 condamnés de droit commun et politiques, certaines agences de presse ayant, pour leur part, avancé le chiffre de 40 000 mations.

Le facteur historique pèse beaucoup dans l'absence d'opposition intérieure, la population n'a guère de références pour s'opposer ou pour refuser ce parti communiste qui s'est identifié au nationalisme.

Le culte de Staline continue, mais le dernier anniversaire de sa naissance a été à peine évoqué dans la presse albanaise alors qu'avant il s'agissait quasiment d'une fête nationale ; il y a donc changement d'attitude sur ce terrain aussi.

Mais, pour continuer à défendre son modèle de socialisme, la direction du PTA a déjà dû changer son discours. Hier ce discours insistait sur le fait que le pays était le défenseur et le continuateur du projet de socialisme défini par les classiques. Aujourd'hui, Ramiz Alia insiste plus sur les spécificités du communisme albanais, sur la "psychologie nationale" sur les traditions albanaises. Il veut ainsi justifier "le socialisme albanais", qui n'est pas selon lui voué à une remise en cause, puisqu'adapté aux conditions et à l'histoire du pays, contrairement aux autres pays de l'Est. C'est un discours très défensif!

Il est difficile de prévoir ce qui peut se passer en Albanie. Mais comme partout ailleurs, la société albanaise s'engouffrera dans les brèches qu'ouvriront les diffé rentes mesures de libéralisation de la vie politique et économique, aussi limitées soient-elles dans le cas présent. *

28 avril 1990 Propos recueillis par Janette Habel et Cecilia Garmendia

Les caricatures sont tirées du livre albanais MASKA TE GJERRA, du dessinateur Zef Bumçi

(Tirana, 1976)

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