Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

ITALIE

Conseils et syndicats

· Inprecor n° 313, 13 juillet 1990 · p. 27-28, 28-29 · 2 504 mots

Syndicalisme Italie Stalinisme

Depuis plus de cinq ans, il existe un courant organisé d'opposition de classe,

Democrazia Consiliare (démocratie des conseils — DeCo), au sein du principal réformiste (1). En décembre 1989, DeCo a été à l'origine d'un regroupement de forces anti-bureaucratiques large incluant, en particulier, des secteurs de base critiques du Parti communiste italien (PCI), qui ont approuvé un document pour

Inprecor a rencontré Franco Grisolia, militant du courant IVe Internationale de

Democrazia proletaria (DP, voir Inprecor n° 293 du 18 septembre 1989 et

Conseils et

syndicats

syndicat italien, la Confédération générale du travail (CGIL), de direction lancer la bataille politique à l'intérieur de la CCIL et créé une alliance, la Charte 90. 301 du 27 janvier 1990) et dirigeant de DeCo pour évoquer cette situation.

INPRECOR : Quel bilan dresses-tu du courant syndical DeCo depuis sa création ? Franco GRISOLIA : Le bilan est positif car c'est la première fois qu'une composante organisée reconnue par la direction du syndicat existe dans la CGIL. DeCo a organisé des batailles importantes, tant au sein des structures syndicales (en particulier contre les positions de la direction sur la réduction de l'échelle mobile des salaires et l'acceptation de certaines formes de travail précaire) comme lors de certains temps forts de la lutte de classes (renouvellement des conventions collectives; défense des formes d'organisation des travailleurs, telle l'autogestion des dockers de Gênes). DeCo a su, en outre, développer une intervention de masse significative, en particulier en présentant des plates-formes alternatives à celles de la direction ou des documents, parfois diffusés à des centaines de milliers d'exemplaires.

Mais, on trouve aussi des aspects négatifs dans le bilan de DeCo qui sont en partie dus à la situation objective de la lutte des classes en Italie.

Il est évident qu'une composante syndicale, pour autant qu'elle puisse agir correctement, ne peut, à elle seule, tout modifier : quand le mouvement de masse est sur la défensive, la bourgeoisie l'emporte, et le rapport de forces entre le courant réformiste et le courant "lutte de classe" du mouvement ouvrier est défavorable à ce dernier. Ceci dit, DeCo a aussi connu des

00• limites de type subjectif: ainsi, son groupe dirigeant a eu du mal à donner des perspectives à son action dans le cadre d'une stratégie globale visant à la construction d'une alternative révolutionnaire dans le mouvement ouvrier. Il n'a pas compris qu'il fallait chercher à structurer le courant à partir de comités constitués dans les entreprises ni l'importance de l'auto-organisation des travailleurs.

JOURNEE CONTINUE

Nos militants ont joué un rôle important dans le mouvement des enseignants de 1987/88, mais le courant en tant que tel n'a pas réussi à s'imposer comme référence. DeCo connaît les mêmes limites que toutes les oppositions "lutte de classe" qui ont surgi dans les syndicats européens ces dernières décennies (voir Inprecor n° 309 du 18 mai 1990).

• Ces différents problèmes ont-ils été discutés au sein de DeCo ?

Bien sûr, il y a eu de nombreux débats. En ce qui nous concerne, nous avons développé, avec l'appui d'autres militants, une bataille politique dont un des moments forts a été l'Assemblée nationale de DeCo en 1987 à Venise. A cette occasion, nous avons présenté une série de propositions pour renforcer ce courant syndical d'un point de vue organisationnel et politique : nous avons proposé que DeCo se structure à travers des comités de base dans les usines, ouverts à tous les militants critiques de la CGIL, et une campagne d'adhésion à notre courant; parallèlement, nous avons demandé l'élaboration d'une charte programmatique du courant et la transformation de Alternativa (la revue trimestrielle de DeCo) en feuille mensuelle plus accessible afin de toucher de plus amples secteurs de travailleurs et d'adhérents de la CGIL.

cette époque, nos propositions avaient été repoussées par la majorité de l'assemblée mais, récemment, certaines avancées dans ce sens ont été réalisées, en particulier au niveau politique. Ainsi DeCo a produit un document qui, sans être une vraie plate-forme programmatique, présente certaines propositions importantes — il a été diffusé à 100 000 exemplaires. Il y a aussi eu des améliorations dans le fonctionnement: le mode d'élection de la Coordination nationale a été transformé en représentation proportionnelle des différentes régions et branches.

• Quelles sont actuellement les positions de DeCo?

Aujourd'hui, DeCo intervient prioritairement sur les questions de démocratie syndicale pour l'élaboration des plates-formes et la construction du syndicat. C'est en effet un élément central dans le débat actuel du mouvement syndical italien. Les lois italiennes, en particulier le Statut des travailleurs, confèrent le pouvoir de représentation syndicale aux «syndicats les plus représentatifs »: seules les trois confédérations majoritaires (la CGIL, la Confédération italienne des syndicats libres — CSIL - catholique et l'Union italienne du travail — UIL — sociale-démocrate de droite), le petit syndicat fasciste Cisnal et quelques syndicats autonomes corporatistes peuvent négocier des droits syndicaux. Par conséquent, les nouveaux regroupements syndicaux et les structures d'auto-

1) La CGIL compte environ 4,5 millions d'adhérents dont un tiers sont des retraités. Outre la direction réformiste, contrôlée par les membres du PCI, il existe un courant social-démocrate et le courant DeCo.

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organisation n'ont aucun pouvoir de représentation.

En outre, puisqu'il n'existe pas de critères de représentativité bien définis, un ou plusieurs syndicats minoritaires, si le patronat les considère "représentatifs", peuvent signer des conventions collectives allant à l'encontre des intérêts des travailleurs. Cela s'est produit, par exemple, dans le groupe automobile Fiat, où la convention collective n'a été signée que par la CSIL et l'UIL car la CGIL s'y opposait, et — autre cas extrême — sur le port de Gênes où un accord signé uniquement par la CSIL et l'UIL a été reconnu, alors que la CGIL représentait 93 % des travailleurs.

Sur ces questions, DeCo a élaboré une proposition pour modifier la législation qui demande une parité absolue entre toutes les organisations syndicales anciennes ou récentes : d'après notre projet, elles seraient représentées proportionnellement à leur soutien parmi les travailleurs et tous les accords signés seraient soumis à un référendum à la base.

L'environnement occupe aussi une place importante dans l'activité de DeCo qui demande la fermeture immédiate de toutes les centrales nucléaires et la reconversion des usines polluantes. Sur un plan plus strictement revendicatif, nous proposons l'abolition de toutes les formes de travail précaire qui se sont développées à partir de l'instauration des contrats de formation-travail (sorte d'apprentissage prolongé) ; nous soutenons la lutte contre la flexibilité et pour la réduction du temps de travail à 35 heures. Sur le plan salarial, nous revendiquons la défense du pouvoir d'achat réel et la récupération des pertes de pouvoir d'achat des dernières années.

DeCo se caractérise entre autres par sa lutte pour la défense du "statut social": maintien des retraites et proposition d'un 700 000 lires par mois (550 dollars) pour les chômeurs et les jeunes à la recherche d'un premier emploi. Je pense que ces propositions sont globalement correctes et positives mais que DeCo ne réussit pas à articuler ces diverses revendications dans un projet politique anti-capitaliste qui puisse constituer une référence alternative à la politique menée par la direction bureaucratique du syndicat.

• L'extrême gauche italienne a connu des bouleversements en 1989 :

une partie de Democrazia proletaria

(DP) a fait scission pour former le regroupement des Verts/Arc-en-Ciel avec d'autres forces politiques tandis que la Ligue communiste révolutionnaire (LCR - ancienne section italienne de la IVe Internationale) en-

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trait dans DP. Tout cela a t-il eu des répercussions dans DeCo ?

Cela n'a pas eu de répercussions négatives. Depuis sa constitution, voulu se différencier de l'organisation traditionnelle de la CGIL dont chaque courant était lié à un parti, et s'est présentée, au contraire, comme une tendance ouverte à tous les adhérents de la CGIL se reconnaissant dans ses propositions, quelle que soit de leur appartenance politique (d'ailleurs, depuis quelques années, on trouve un petit nombre de membres du PCI dans DeCo).

Mais l'écrasante majorité de ses membres a toujours été constituée par les militants de DP et de la LCR. Lors du départ de certains militants de DP chez les Verts/Arc-en-Ciel, le groupe dirigeant du courant DeCo s'est prononcé unanimement pour le maintien de son unité et, y compris, pour que son caractère non partisan soit renforcé.

• Les bouleversements politiques en

Italie ne concernent pas uniquement

DP mais la totalité de la gauche. Le

PCI est divisé en différentes tendances organisées qui ont présenté des plates- formes opposées lors de son congrès

(voir Inprecor n°306 du 6 avril

1990). Comment cela se répercute-til dans la CGIL ?

Depuis deux ans, des changements importants se sont produits dans le groupe dirigeant de la CGIL. Comme le désirait le PCI, l'ancien secrétaire général, Antonio Pizzinato, a été remplacé par Bruno Trentin. A cette occasion, on a assisté à une espèce de révolution de palais : c'est un groupe important de dirigeants d'une quarantaine d'années — secrétaires généraux et de branches — qui a été à l'initiative de la chute de Pizzinato. Ce groupe avait surtout des motivations carriéristes (plusieurs de ses membres étaient candidats à la succession de Pizzinato), et regroupait des personnalités tant de la gauche que de la droite du courant com-

Sur le plan politique et syndical, la nouvelle situation n'a pratiquement rien modifié, si ce n'est que la propagande démagogique sur les "droits des travailleurs" — que démentent quotidiennebureaucratie syndicale dans les entreprises, parfois contre l'opinion des structures de base — ne cesse d'augmenter.

Sur le terrain idéologique, par contre, la gestion de Trentin a signifié un tournant à droite. Le nouveau secrétaire général se déclare, presque ouvertement, libéral. En 1989, lors de la conférence programmatique de la CGIL, il imposé son projet de "syndicat de la personne" (2) qui devrait se substituer à la vieille conception du syndicat conçu comme une structure de classe. Ces "élucubrations" idéologiques ouvrent la porte à une intégration plus importante du syndicat dans les structures de l'Etat bourgeois, au dé-

2) Le projet de la direction du CGIL est de devenir un syndicat de la personne, c'est-à-dire qui défend tous les droits de l'individu.

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veloppement de formes de cogestion soumises au patronat et à la défense des secteurs les plus qualifiés au détriment de la grande masse des travailleurs, surtout dans l'industrie.

Face à cette situation, la majorité des membres du groupe des "40 ans" s'est positionnée "à gauche" et, sans pour autant s'opposer à Trentin, elle a développé une série de critiques et de propositions alternatives (par exemple, en matière de salaire minimum garanti, et de pouvoir décisionnel des structures syndicales de base quand elles ne sont pas d'accord avec la direction nationale du syndicat).

Récemment, le plus radical des dirigeants de ce groupe,

Bertinotti

(membre du secrétariat national de la CGIL), a pris une position dissidente en publiant, avec 38 autres dirisyndicaux geants d'obédience communiste, un document qui dénonce l'absence de démocratie syndicale dans la signature des conventions collectives et dans le fonctionnement.

• Quel est le sens de votre initiative de décembre 1989 et qu'attendez-vous de la Charte 90?

La Charte 90 est une tentative pour que la bataille de l'opposition dans la

CGIL connaisse un saut qualitatif par le regroupement de toutes les forces antibureaucratiques autour d'une plate-forme commune. Aux côtés de DeCo, on trouvait deux secteurs du PCI — des militants du courant Cossuta et un petit groupe de gauche du courant Ingrao qui avaient été à l'origine des "auto-convoqués du PCI"

(3) - et une structure de masse, le Conseil des délégués syndicaux du port de

Gênes, qui mène une lutte difficile depuis des années contre les projets de restructuration du patronat, uniquement appuyé par DeCo contre la CGIL nationale.

Cette réunion a approuvé un document qui dénonce la ligne actuelle de la confédération et qui présente une série de propositions concrètes : réduction généralisée du temps de travail, lutte pour la justice fiscale, extension des droits syndicaux aux petites entreprises, défense du droit de grève, reconversion des entreprises gnatures des conventions collectives.

SYNDICAT

Avec qui traitons-nous en premier ?

dans tout le pays.

sée seront réunies.

de classes en Italie ?

polluantes, démocratie syndicale dans la confédération comme dans les si-

Il est important de souligner que nous n'avons pas encore réussi à construire un nouveau courant avec ces gens. Il reste ritaire. des doutes et des hésitations, en particulier dans le secteur lié à Cossuta qui a toujours exprimé ses désaccords tout en res-

PATRON tant strictement à l'intérieur de la vieille composante communiste. Nous espérons que la situation de lutte ouverte au sein du PCI favorisera la rupture avec les vieux schémas de la CGIL. Nous avons diffusé le document commun aux membres de la CGIL, tout en organisant une campagne d'adhésion appuyée par des cadres et des dirigeants, et en réalisant de nombreuses présentations publiques de la Charte 90

Nous pensons qu'il sera possible ensuite de mener une lutte d'opposition commune pour le prochain congrès de la CGIL, prévu pour le début 1991. Si nous y parvenons, je crois que les conditions essentielles pour transformer ce regroupement en une nouvelle composante organi-

• Comment envisages-tu les perspectives de construction de cette nouvelle composante, dans le cadre de la lutte

Le renouvellement des conventions collectives actuellement en cours dans l'industrie a mis à jour de nombreuses contradictions ; cela a favorisé l'émergence d'un mouvement auto-organisé dirigé par des militants de DP dans les secteurs de la métallurgie et de la mécanique qui cherche à développer une lutte indépendante autour de sa propre plate-forme, différente de celle de la direction syndicale ; mais, pour l'instant, il s'agit d'un mouvement encore très mino-

Il est clair que les avancées de la bataille interne dans la CGIL ne peuvent modifier le cadre général et inverser la tendance qui est plutôt à une offensive de la bourgeoisie. Cependant, il est très important de réussir à construire une comsyndicale posante plus large : cela permettrait de regrouper des militants syndimais aussi caux, d'authentiques secde teurs masse

(comme c'est déjà le cas avec les dockers de Gênes) ; la résistance aux politiques de trahisons de toutes les bureaucraties syndicales pourraient se voir renforcées. En outre, cela favoriserait l'apparition d'un réseau de cadres syndicaux qui serait extrêmement utile au développement de luttes auto-organisées. Une telle structure, dans le cas d'un changement général de la situation, aurait une très grande importance et pourrait devenir un point de référence alternatif à la bureaucratie syndicale pour le mouvement de masse.

Enfin, il existe un lien évident entre le des forces d'opposition regroupement anti-bureaucratiques sur le terrain syndical et la tentative de construire, dans cette réalité difficile, un parti de classe. Dans cette optique, le travail commun à l'intérieur du syndicat entre les militants de DP et ceux de la gauche du PCI pourrait devenir fondamental.

*

Propos recueillis par Irène Volpe

2 juillet 1990

Les dessins sont issus de

Gasparazzo de Roberto Zamarin.

Rome, 1972

3) Membres du PCI qui se sont retrouvés pour débattre entre eux en dehors des structures du Parti, il y a un peu plus de deux ans. Aujourd'hui, ils ont rallié le courant Ingrao.

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