Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

SRI LANKA

Crise et répression

· Inprecor n° 313, 13 juillet 1990 · p. 30-32 · 2 427 mots

Inde et Asie du Sud Syndicalisme

tamouls, les Tigres libérateurs de l'Eelam tamoul (LTTE), qui a suivi le départ des

"guerre totale" aux Tigres, promettant de "reconquérir" l'Est et le Nord du pays que le LTTE contrôle de facto. Plus de 480 personnes auraient trouvé la mort depuis la reprise des hostilités ; l'armée srilankaise met en branle de gros moyens

Inprecor a rencontré Bala Tampoe, secrétaire général du Syndicat srilankais du

Commerce (CMU), l'un des principaux syndicats du Sri Lanka, à la fin du mois

Crise et répression

Le cessez-le-feu entre le gouvernement du Sri Lanka et les séparatistes troupes indiennes le 24 mars 1990 (après trois ans d'intervention) a peu duré. Dès le 19 juin, les combats ont repris et le gouvernement a déclaré la

(artillerie et aviation notamment) pour déloger les Tigres.

d'avril 1990.

INPRECOR : Peux-tu nous décrire les circonstances qui ont conduit au récent retrait de la Force indienne de maintien de la paix (IPKF) du Sri

Lanka ?

Bala TAMPOE : L'élection présidentielle de décembre 1988 et les élections législatives de février 1989 ont conduit à un changement considérable du dispositif gouvernemental. Le président Jayawardene, qui avait invité les troupes indiennes à venir au Sri Lanka, a dû quitter le pouvoir car il avait déjà effectué deux mandats et c'est son Premier ministre, Ranasinghe Premadasa, qui a été élu président avec une toute petite majorité. Une grande partie de l'électorat n'a pas voté à cause des menaces terroristes du Janata

Vimukthi Peramuna (JVT) et cette élection a été contestée par son principal rival politique, Mme Sirimawo Bandaranaike du Parti srilankais de la liberté (SLFP — principal parti bourgeois d'opposition) ;

l'affaire est actuellement devant la Cour suprême.

Premadasa a choisi une ligne très différente de celle de son prédécesseur, en particulier en ce qui concerne la situation dans le Nord et l'Est (1). Il n'était pas favorable à l'accord entre Jayawardene et le précédent Premier ministre indien, Rajiv

Gandhi, qui avait conduit à l'intervention des troupes indiennes en août 1987.

Lors des élections législatives, le parti de Premadasa, le Parti national unifié

(UNP), a de nouveau obtenu une majorité relative. Ces élections ont été organisées

SRI LANKA

•Madurai INDE Golfe de Mannar COLOMBO OCEAN Kabeta 1N DIEN sur la base d'une représentation proportionnelle, ce qui représente un changement substantiel : maintenant, les partis d'opposition sont bien représentés au Parlement et, comme il est impossible de changer la Constitution sans la majorité des deux tiers, les pouvoirs du président et du gouvernement sont limités de manière importante.

En juin 1989, le président Premadasa a demandé soudainement et unilatéralement aux troupes indiennes de se retirer avant la fin juillet 1989. Bien sûr, les Indiens n'étaient pas disposés à partir aussi facilement; ils ont déclaré qu'ils devaient s'assurer auparavant que la situation dans le Nord et dans l'Est s'était stabilisée en ce qui concerne la sécurité du peuple tamoul et que, d'un point de vue logistique, ils ne pouvaient retirer leurs 50 000 hommes de troupes en deux mois. La situation est restée au point mort pendant un moment, jusqu'au départ des troupes indiennes le 25 mars 1990. Ceci constitue un changement majeur dans la situation du pays.

• Pour quelles raisons Premadasa a-t-il soudainement demandé ce retrait ?

Premadasa a demandé à l'armée indienne de se retirer après avoir négocié avec les représentants politiques du principal groupe armé dans le Nord, les Tigres libérateurs de l'Eelam tamoul (LTTE) qui lui avaient déclaré être prêts à envisager de déposer les armes si les du Bengale Golfe troupes indiennes se retiraient complètement. En d'autres termes, SRI-LANKA

Premadasa s'est allié politiquement au LTTE sur la question du Trincomalee retrait des troupes indiennes.

A cette époque, la situation était devenue très critique dans le Sud, principalement à cause des activités du Front de libération du peuple ou Janata Vimukthi Peramuna (JVP). En juin 1989, lorsqu'il était entré en pourparlers avec les Tigres, Premadasa avait également invité le JVP à y participer, mais cette organisation a refusé. Grâce à la stabilisation de la situation dans le Nord et dans l'Est, Premadasa a obtenu une plus grande marge de manœuvre pour liquider le JVP par des opérations de contre-insurrection.

• Comment le retrait des troupes indiennes a-t-il joué dans le rapport de forces au Nord et à l'Est ?

Le président a conclu une sorte de marché avec la direction des Tigres, leur laissant pratiquement les mains libres dans le Nord et dans l'Est, avant tout pour éliminer les autres groupes. En fait, quand les Indiens sont partis, le chef de l'administration provinciale, qui dirigeait un autre groupe, le Front révolutionnaire de libération du peuple de l'Eelam (EPRLF), s'est réfugié en Inde avec la plupart des cadres de cette organisation. Ainsi, la paix est revenue pendant un temps car un seul parti armé, celui des Tigres, tenait la situation en mains.

Le changement de gouvernement en Inde a beaucoup joué sur le retrait des troupes. Le nouveau Premier ministre indien, Singh, avait critiqué Rajiv Gandhi lors de l'envoi des troupes au Sri Lanka et, après l'ultimatum de Premadasa, son gouvernement a décidé qu'il valait mieux se retirer et laisser le président srilankais régler ses problèmes avec les Tigres.

Les Tigres déclarent qu'ils ont remporté une grande victoire avec le retrait des Indiens. Or, tant que l'armée indienne était présente, ils étaient défaits militairement, faibles et se cachaient dans la jungle.

• Comment les Tigres interviennentils dans le mouvement de masse?

Actuellement, dans une grande usine chimique où nous avions une section syn-

1) Les Cinghalais forment 74% de la population du Sri Lanka (16,8 millions d'habitants), les Tamouls 18,2 % et les Musulmans 7,1 %. Majoritaires dans la province du Nord, les Tamouls représentent 42,9 % dans celle de l'Est, Les organisations tamoules ont obtenu 10,5 % des voix lors des dernières élections législatives.

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dicale solidement implantée depuis plus de vingt ans, le CMU s'affronte avec les Tigres qui lui contestent le droit d'exister dans le Nord du pays.

L'usine avait été fermée à cause de la guerre et, lorsque la situation commençait à s'améliorer, notre syndicat avait demandé que la production reprenne. En février 1990, les syndicalistes ont organisé une campagne publique avec des affiches dans tout Jaffna, la capitale du Nord, et des interventions publiques de rue. Les Tigres n'ont pas du tout apprécié cela car, maintenant que les autres groupes armés ont disparu, ils veulent montrer au monde entier qu'ils sont les seuls à exister à Jaffna.

• Vous aviez connu le même genre de problèmes à l'époque où le Front de libération révolutionnaire du peuple de l'Eelam (EPRLF) contrôlait la région... Oui, ils avaient aussi essayé de persuader les membres du CMU d'entrer dans un syndicat qu'ils avaient créé et qui n'avait rien d'une organisation ouvrière. Aujourd'hui, les Tigres ont fait la même chose en mettant en place une organisation politique, parallèlement à leur organisation militaire. Le 23 janvier 1990, le dirigeant local des Tigres est venu à l'usine et, avec l'autorisation de la direction, il s'est adressé à l'ensemble du personnel, soulignant avec emphase les réalisations des Tigres et déclarant aux ouvriers qu'il n'avaient pas besoin d'avoir des liens avec des organisations du Sud et qu'ils feraient mieux de les quitter pour rejoindre les Tigres.

Mais les travailleurs — nous avons deux sections là-bas, soit 190 membres -n'avaient absolument pas l'intention de quitter le CMU. Le président de notre syndicat a demandé au dirigeant des Tigres, devant les travailleurs, s'il ignorait que le CMU avait défendu le droit à l'autodétermination des Tamouls et ensuite pourquoi il ne respectait pas le droit à l'auto-détermination des travailleurs de cette usine quant au choix de leur syndicat. Le dirigeant des Tigres s'est alors tu et est parti.

En avril, plusieurs Tigres, des dirigeants politiques et militaires, sont revenus à l'usine. Ils ont rassemblé tous les représentants syndicaux pour faire une nouvelle tentative de recrutement. Maintenant, la situation est critique car les adhérents du CMU n'ont pas l'intention de le quitter. Ce droit démocratique va se poser de façon aiguë et, si les Tigres ont recours à une quelconque forme de violence contre nos camarades, nous devrons faire connaître cette affaire au niveau national et international. Il faut rappeler que le CMU reste la seule organisation syndicale indépendante.

Actuellement, les Tigres sont assez brutaux mais ils ont aussi à cœur de montrer qu'ils sont devenus pacifiques ; reste à voir s'ils auront recours à la violence directe. Il est significatif que des travailleurs, membres d'un syndicat indépendant comme le nôtre, aient réussi, jusqu'à présent, à contenir cette pression sans avoir recours aux armes.

• Les Tigres ont-ils mis en place ou proposé des mesures sociales dans les régions qu'ils contrôlent de fait ?

Non, ils n'ont pas de programme social. Actuellement, ils collaborent ouvertement avec le gouvernement répressif de Premadasa, alors que le coût de la vie a augmenté de presque 200 % depuis son élection à la présidence, il y a un an.

La Banque mondiale et le Fonds monétaire international (FMI) ont fait pression pour que le Sri Lanka ne reçoive plus de subventions; l'aide agricole en matière d'engrais a été complètement gelée comme pour la farine et le pain. Aujourd'hui, le prix du pain n'est plus fixé par le gouvernement. Cela va créer une situation très difficile pour les masses.

• Dans quel état est l'économie dans le Nord et l'Est, après toutes ces années de conflit?

Environ 100 000 jeunes Tamouls sont partis en Europe, en Australie, au Canada, etc. Du coup, les gens du Nord et de l'Est reçoivent des sommes d'argent importantes de ces émigrés et peuvent survivre bien que l'économie soit très délabrée.

• On peut dire la même chose de l'ensemble de l'économie srilankaise...

Dans une moindre mesure quand même. Historiquement, même du temps des Britanniques, un nombre important de jeunes Tamouls émigrait, principalement en Malaisie, et de nombreux Tamouls du Nord trouvaient du travail dans des services gouvernementaux au Sud. La population du Nord vivait donc non seulement de sa propre production locale mais aussi des versements de ceux qui étaient fonctionnaires au Sud ou immigrés en Malai-

Une aide internationale importante a été promise au Nord et à l'Est ; c'est une autre raison du rapprochement entre les Tigres et le gouvernement. Ce dernier

SRI LANKA promet également des emplois aux Tigres dans les forces de police mais je ne sais pas s'ils vont se laisser tenter car, s'ils le font, ils seront sous le contrôle direct des forces de l'Etat, or ils veulent se maintenir comme une force armée indépendante.

• Peux-tu décrire comment le gouvernement Premadasa s'y est pris avec le JVP dans le Sud?

Après le refus des propositions de négociation par le JVP, le gouvernement a entrepris la liquidation totale de cette force à travers des opérations de contre-insurrection violentes avec des escadrons spécialisés, des forces para-militaires, l'armée et la police; ses militants ont été assassinés et leurs cadavres brûlés.

En novembre 1989, les deux principaux leaders du JVP, Rohana Wijeweera, le dirigeant politique et Upatissa Gamanayake, présenté comme le chef militaire ont été capturés et assassinés. La plupart des membres du bureau politique du JVP ainsi que des dirigeants locaux et des cadres ont été supprimés ; début 1990, un an après l'entrée en fonctions de Premadasa, le JVP était pratiquement éliminé en tant qu'organisation. Actuellement, il ne reste que quelques militants qui se cachent, éparpillés dans diverses zones du pays, réduits en fait à une sorte de brigandage pour survivre — ils ne fonctionnent plus du tout en tant que force organisée et nationale.

• Quelle a été la trajectoire politique du JVP?

Le JVP a dégénéré en organisation terroriste avançant surtout des revendications nationalistes sur le retrait de l'armée indienne et accusant les Tigres d'être des agents de l'impérialisme indien. Si le JVP n'attaquait pas directement la lutte de libération des Tigres, il disait que ces derniers étaient vendus aux Indiens. Aujourd'hui, ils ont été liquidés, l'armée indienne s'est retirée, et l'agitation autour de ce sujet n'est plus à l'ordre du jour.

• Que penses-tu des mots d'ordre populistes el de la phraséologie gauchiste du JVP?

A partir de 1989, cette organisation a abandonné pratiquement toute référence au socialisme, au marxisme et à toute autre idéologie. Elle a utilisé les grèves - comme celle des transports-

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pour déranger le gouvernement, mais pas pour défendre les intérêts des travailleurs ; le tout avec une sorte de rhétorique petite-bourgeoise radicale. Au début, en tant que force d'opposition, le JVP a réussi à obtenir un large soutien populaire, principalement au sein de la jeunesse mécontente, surtout dans les zones rurales où le taux de chômage est élevé.

• Selon une idée fausse qui circule, le

Sri Lanka connaîtrait une situation à la libanaise, avec un écroulement de l'Etat central...

Cette idée pouvait avoir un certain sens en 1989, quand le terrorisme du JVP dans le Sud paralysait totalement les transports et les services médicaux et que l'on pouvait craindre que toute la structure administrative de l'Etat s'écroule. Mais, avec la contre-insurrection mise en œuvre par le gouvernement, le JVP a été liquidé, ce qui a montré que l'Etat gardait toute sa force.

• Quelle a été la réaction de votre syndical, le CMU, et des autres forces progressistes face à cette politique de contre-insurrection contre le JVP?

Nous avons bien sûr organisé une importante mobilisation contre les mesures d'exception autorisant le gouvernement à assassiner des militants puis à brûler et à faire disparaître leurs cadavres sans enquête, sans aucune identification, etc. Le CMU a surtout fait campagne contre le décret qui permettait aux forces armées de se débarrasser des cadavres, qui vient enfin d'être retiré. Même les partis d'opposition et Mme Bandaranaike avaient organisé une campagne nationale et internationale, demandant à tous les pays de ne pas aider le Sri Lanka tant que la situation des droits de l'homme ne s'améliorerait pas. Je pense que le gouvernement actuel tient à sa réputation et, après avoir liquidé le JVP, il peut se permettre de lever les mesures d'exception les plus brutales.

Début mars, le ministre de la Défense a annoncé que le gouvernement était prêt à lever également l'état d'urgence, après l'introduction d'une législation concernant les personnes détenues. Actuellement, environ 10 000 personnes sont emprisonnées sous le coup de loi sur l'Etat d'urgence et au nom de la prévention du terrorisme. Le gouvernement ne veut pas tous les relâcher et certains resteront emprisonnés jusqu'à ce qu'on trouve des charges contre eux. Le ler Mai, notre syndicat se mobilisera sur cette question. *

Propos recueillis par Bernard Gibbons 25 avril 1990

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