Frei Betto, prêtre brésilien, proche du P
République démocratique allemande (RD texte, paru dans la revue théorique du PT, larges extraits, il analyse les causes de l'éch leçons pour l'avenir de la lutte révolu Frei BET
LORSQUE je suis retourné en Répu-
blique démocratique allemande (RDA), en février 1990, je me suis trouvé face à une situation inédite: l'échec du socialisme allemand, la débâcle du Parti communiste, la perspective de la réunification des deux Allemagne et la fuite quotidienne à l'Ouest de presque 2 500 personnes. Enfin, malgré les lois du déterminisme historique, la RDA est aujourd'hui un pays socialiste dans une phase pré-
Tous ceux avec qui nous avons discuté s'accordaient pour dire que le socialisme allemand s'écroulait plus en raison de ses propres erreurs internes qu'à cause des pressions externes. Il est évident que, sans la perestroika, les campagnes pour la démocratie, menées dans les principales villes de la RDA, auraient peut être été réprimées par les chars soviétiques, à l'instar de ce qui s'est passé à Budapest en
me de l'Est
•s monde
rti des travailleurs (PT), a fait un voyage en 1) après la chute du Mur de Berlin. Dans ce leoria e Practica, dont nous reproduisons de c du socialisme réellement existant et tire des ionnaire dans les pays du tiers monde.
1956 et à Prague au printemps 68. Mais, les choses ont changé ; la carte géopolitique de l'Europe n'avait pas subi une telle métamorphose depuis la Seconde Guerre mondiale. Les changements survenus en Europe de l'Est obligent la gauche brésilienne — y compris les tenants de la Théologie de la libération — à revoir sa conception du socialisme et les fondements du marxisme. Cet effort théorique ne doit pas viser à séparer le bon grain de l'ivraie, mais à restaurer l'espérance des pauvres et à dégager une nouvelle perspective utopique pour la lutte de la classe ouvrière. Ceux qui ignorent la portée des bouleversements en cours veulent se protéger du soleil avec un tamis et faire prendre des vessies pour des lanternes ; par ailleurs, ceux qui pensent qu'il s'agit de l'échec complet du socialisme font fi de ses conquêtes sociales, surtout quand on se place dans l'optique du tiers monde, acceptant de fait 'hégémonie éternelle du capitalisme.
Il nous faut donc identifier les raisons des égarements chroniques de ces régimes et redéfinir le concept même de socialisme.
En se retirant d'Afghanistan, l'Union soviétique a abandonné sa politique interventionniste et a admis que les pays socialistes européens pouvaient décider de leur destin. Ces derniers, étranglés par la dette extérieure, l'inflation et l'échec de leurs politiques économiques ont opté pour un changement de cap politique. Bien que le socialisme ait assuré des acquis sociaux réels à la population, en réduisant drastiquement les différences de classe et en permettant l'accès de tous aux biens et services essentiels, deux facteurs expliquent l'insatisfaction régnant dans ces pays : l'étatisation de l'économie — qui a empêché la modernisation des biens de capital et accentué le retard scientifique et technologique par rapport à l'Europe occidentale — et l'hégémonie du parti unique, charitable et paternaliste, qui a inhibé les mécanismes de participation démocratique et évincé toute opposition politique. La Hongrie, la RDA, la Pologne et la Chine connaissent aujourd'hui une inflation supérieure à celle du Brésil.
La dictature du parti unique
La RDA sc distingue des autres pays socialistes et crée un précédent historique : c'est le premier pays socialiste à revenir à l'économie de marché et où le parti au pouvoir, le Parti socialiste unifié (SED), a reconnu son échec et accepté de se soumettre à la volonté populaire (ou "de la ruc" , comme disent les Allemands de l'Est). Le mouvement de contestation avait commencé en janvier 1988, lors de la commémoration de l'assassinat de Rosa Luxembourg et de Karl Liebnecht. Des étudiants luthériens avaient alors brandi des pancartes avec cette phrase de Rosa : « La liberté limitée aux partisans du gouvernement, aux membres d'un parti — quel que soit leur nombre — n'est pas la liberté. » Ils furent emprisonnés. Et la réponse du Parti, publiée le 30 janvier 1988, illustrait bien la conception qui a conduit les principes philosophiques du parti unique vers une sorte de dictature : « Dans notre pays, la liberté n'existe que pour ceux qui partagent notre philosophie.»
Lors de sa visite à l'Assemblée du peuple, en RDA, le 7 octobre 1989, Mikhail Gorbatchev a écrit dans son livre d'or : « Les retardataires sont punis par l'histoire. » C'était à la fois un avertissement et un encouragement des réformes.
Mais le dirigeant soviétique ne s'attendait sûrement pas à ce que la majorité du peuple aille dans le sens de l'histoire, avec une force telle que le pays serait propulsé hors du système socialiste.
Les 450 000 soldats soviétiques stationnés en RDA ont assisté à ces événements sans y participer. Le SED a compris qu'il avait affaire à une véritable insurrection populaire, et a tenté de la résans succès. Le tout-puissant Erich Honecker a été renversé après treize ans de pouvoir et n'a pu quitter la prison qu'à cause de son état de santé. Les archives de la Stasi ont été détruites et ses 85 000 agents ne savent pas où se recycler. En fouillant les papiers de l'Etat, l'opposition est tombée sur des preuves de corruption qui ont déjà envoyé douze dirigeants haut-placés en prison, dont le chrétienne, l'une des neuf composantes du Front qui soutient le régime actuel.
Il était demandé au peuple d'endurer une vie d'austérité, au nom du socialisme, alors que de nombreux dirigeants jouissaient d'un train de vie provocant.
Aujourd'hui, le mot "socialisme" a été mis à l'index par les Allemands de l'Est (on ne peut plus le prononcer sous peine d'être sifflé ou ridiculisé), mais la population va perdre les avantages sociaux acquis sous l'ancien régime. L'immunisation de la RDA contre les fléaux sociaux — les bidonvilles, le chômage, l'analphabétisme, la prostitution ou la drogue — n'est crédible que pour ceux qui prennent comme référence le haut niveau de développement de la RFA, en omettant les statistiques du lointain tiers monde. Comment convaincre un jeune Allemand de l'Est qu'il vit dans une société égalitaire, où l'éducation et la santé sont gratuites, sans le spectre de la paupérisation, lorsque ses yeux sont fixés sur les images attirantes de la publicité du capitalisme ouest-allemand ?
Comme le socialisme n'est pas arrivé en RDA par une révolution, les Allemands de l'Est l'imaginent toujours comme un élément importé de l'extérieur, imposé verticalement par les Soviétiques, en somme. Et, malgré toute la phraséologie politique marxiste, la richesse de l'autre côté de la frontière (la RFA dispose d'un Produit intérieur brut qui atteint presque 1000 milliards de dollars, alors que celui de la RDA n'était que de 2 milliards) a transformé ce pays en un des principaux créanciers de l'URSS. En RDA, la planification socialiste centralisée a conduit à une réduction de l'offre des biens et des services, favorisée par
• Prêtre dominicain et écrivain, auteur notamment de Fidel et la religion, Lettres de prison et Baptéme de sang.
l'exode des techniciens qualifiés et a stimulé la croissance de l'économie souterraine.
Le retour de la RDA dans le giron capitaliste, par la mobilisation même des travailleurs, pose une série de questions de fond qui vont bien au-delà des autocritiques sincères des dirigeants du SED :
ceux-ci reconnaissent avoir adopté le modèle stalinien, qui rejetait toute démocratie, où les différences devenaient des divergences antagonistes et les revendications fondées des critiques hostiles au régime. La police était devenue le seul porte-parole de l'Etat face à tous les mécontents ; le gouvernement ne s'était jamais posé de questions au sujet des voix discordantes ou de sa part de responsabilité dans l'insatisfaction populaire. Mais on ne peut se limiter à dire que la répression stalinienne et la bureaucratie brejnévienne sont les maux qui ont tué le socialisme allemand.
La cathédrale s'écroule comme un chateau de cartes
Lorsqu'on discute avec des théoriciens marxistes de l'Académie
Sciences et des instituts de marxisme-léninisme de RDA qui ont passé leur vie à répandre l'idée selon laquelle le matérialisme historique contiendrait en soi les lois inexorables du progrès social, et admettent, en quelques sequi maines, que cette cathédrale de concepts s'est écroulée comme un château de cartes (sans parler des élections de mars 1990), il faut se débarrasser du caractère religieux de l'idéologie marxiste et chercher les failles qui ont permis que des projets de société nouvelle se transforment en une une apologie de l'Etat totalitaire, sous le contrôle du parti unique.
De telles réflexions pourraient paraître arti-communistes si les forces populaires des pays socialistes n'étaient pas en train de renverser les régimes en place, remettant en cause la légitimité des partis et des gouvernements qui s'étaient proclamés les vrais représentants des intérêts du prolétariat.
Le discours qui explique que l'abondance qui existe en Europe occidentale n'est qu'une vitrine cachant un vaste rebut de misère ne rencontre aucun écho dans la conscience des peuples de l'Est.
De fait, l'accumulation du capital est telle sur le vieux continent que la Communauté économique européenne (CEE)
essaye d'injecter de l'argent dans les soit peu au marché de la consommation.
note de ce festin en crevant de faim.
blème des responsabilités.
conscience des
MER UNITNID STATS PA
AID To EL poches vides de l'Espagne ou de l'Irlande pour que tous ces pays accèdent un tant
Nous, dans le tiers monde, nous pourrions répondre que nous avons payé la
Le tiers monde paye le festin Mais, personne à l'Est, y compris les communistes, ne se soucie du sort du tiers monde — ils se considèrent même comme une espèce de tiers monde qui aurait besoin d'aide économique urgente et de soutiens politiques, tout en sachant qu'ils deviendont un nouveau pôle pour les investissements capitalistes. Un député espagnol du Parlement européen, Eusebio Cano Pinto, a déclaré : « Le syndrome de l'Est peut signer l'arrêt de mort du tiers et du quart monde. » Derrière ce manque de sensibilité, on trouve le pro-
Le socialisme réellement existant en Europe n'est pas parvenu à éveiller la révolutionnaire chez ces peuples. La gauche latino-américaine a mieux œuvré dans le sens de la politisa-
Le mur de Berlin ALVADOR Le mur des exécutions tion, en organisant des écoles syndicales ou en développant l'éducation populaire, que la majorité des pays socialistes. Ceux-ci ont reproduit une expérience qu'avait déjà connu l'Eglise. Les premiers chrétiens, qui vivaient leur foi dans un univers hostile, faisaient preuve d'un désintéressement et d'un amour comparables à la ferveur révolutionnaire de ces communistes européens qui, à l'époque de la guerre, ont dû faire face à la brutale répression fasciste et nazie. Honecker lui-même avait passé dix ans en prison et, lors de notre voyage, un Berlinois nous a dit qu'il ne comprenait pas comment quelqu'un qui avait tant souffert était devenu un tel bureaucrate despotique.
Les "prêtres" du Parti
Après avoir été cooptée par l'Empereur Constantin au IVe siècle, l'Eglise est rentrée dans le rang en se rapprochant du pouvoir. De la même façon, dans beaucoup de pays socialistes, la conscience révolutionnaire de certains anciens militants s'est transformée en logique de protection du pouvoir des nouveaux dirigeants. Le marxisme-léninisme a renoncé à son rôle d'outil pour transformer l'histoire et est devenu une sorte de religion sécularisée, dont l'orthodoxie a été défendue par les "prêtres" des écoles du Parti dont les principes étaient inculqués comme autant de dogmes immuables. Dans le système éducatif, c'est même devenu une "orthophonie" — à l'aube du XXle siècle, dans les écoles de RDA, on répétait le monisme du manuel de Plekhanov, La Conception matérialiste de l'Histoire de 1895 et les leçons mécanicistes de L'Histoire du Parti de l'Union soviétique publiée en 1938 par Staline. En somme, au nom de la plus révolutionnaire des théories politiques de l'histoire, on enseignait à ne pas penser. A l'instar de certains théologiens qui croyaient que la lecture de la Somme théologique de Saint-Thomas d'Aquin suffisait pour tout connaître dans ce domaine, les idéologues du Parti affirmaient qu'une fois apprise la leçon officielle il n'était pas nécessaire de connaître d'autres courants philosophiques, voire d'autres théoriciens marxistes. Les noms de Trotsky, Kautsky, Rosa Luxembourg, Gramsci, etc., suscitaient la répulsion. On apprenait le marxisme de la même façon qu'un séminariste d'aujourd'hui étudierait la théologie du Concile de Trente, en ignorant tout de l'histoire postérieure de l'Eglise, du Concile Vatican II et de la Théologie de la libération.
La RDA était un pays socialiste, mais sa population n'avait rien de révolutionnaire. Ce socialisme-là n'a pas su ré-
soudre le problème des liens entre l'Etat, la société civile, les organisations de masse et les syndicats qui n'étaient que des courroies de transmission du Parti. Cette structure verticale empêchait la participation des citoyens aux destinées du pays, hormis les fonctionnaires de la bureaucratie d'Etat. Et, en l'absence de mécanismes de participation, de motivations révolutionnaires et du droit au rêve, la jeunesse s'est laissée enivrer par les images séduisantes de la RFA apportées par la télévision.
La publicité capitaliste fait appel à tous les sens de l'individu avant même que la conscience ne puisse réagir et porter un jugement. Lorsque la vie n'a aucun sens, il est fatal que les gens cèdent au désir de consommation que le socialisme ne peut satisfaire. Sans soupape d'échappement, la pression fait exploser la marmite.
L'imagination manipulée
You étouffée Dans l'une de ses premières œuvres, le poète cubain Roberto Fernandez Retamar dit que l'on peut nourrir celui qui a faim, mais que le désir de beauté est, lui, insatiable. A un niveau individuel ou collectif, l'individu est mû par des utopies qui ne tiennent pas dans le cadre étroit d'une rationalité réduisant les relations sociales au terrain économique. Le capitalisme, en transformant l'individu en prisonnier du rapport travail/capital, a veillé à le détourner de la réalité. L'exacerbation de l'imagination constitue une arme puissante pour préserver l'aliénation et donc le système. Quand bien même l'Eldorado ne serait accessible qu'à une petite minorité, il n'en resterait pas moins que le rêve de l'obtenir serait, lui, socialisé. En d'autres termes, le capitalisme, grâce à la religion ou à la télévision qui trône dans ie taudis du pauvre comme dans le palais du riche, socialise les richesses symboliques pour pouvoir privatiser les richesses matérielles.
Le socialisme réellement existant a agi en sens contraire, il a socialisé les richesses matérielles et a privatisé le rêve, puisque seuls les détenteurs du pouvoir pouvaient aspirer à une transgression de la réalité (en changeant d'idées ou de pratiques politiques, par exemple), ce qui est un des attributs de la liberté.
L'individu ne se suffit pas à lui-même. La volonté innée de transcender est liée aux possibilités de transgresser les limites subjectives et objectives de son environnement. A l'instar des films de Walt Disney, le capitalisme crée cette soupape d'échappement en donnant corps à la fantaisie. Les rapports objectifs ne sont pas modifiés, l'habitant des bidonvilles est toujours privé des biens qui lui sont indispensables, mais son imagination, elle, est alimentée en permanence et le fossé se creuse entre sa conscience aliénée et son existence d'opprimé. Face à cette aliénation si bien décrite par Marx dans ses Manuscrits économiques et philosophiques, le socialisme réellement existant s'est targué de priver la conscience du rêve et de la ramener à la réalité, au point d'étouffer les talents artistiques dans les tracés géométriques du réalisme socialiste.
Une seule utopie survivait dans ces sociétés : celle de la société communiste future, mais la voie y menant passait par le travail productif. L'imaginaire, tel un instrument à vent privé d'air, est resté emprisonné par la rationalité "scientifique" définie par le Parti.
S'il n'y a pas de pain, donnez-leur des images...
La crise actuelle du socialisme pose une question-clé : que désire l'être humain en dernière instance, être rasassié de pain ou de beauté ? Les deux, dirait-on. Dans un monde où les deux tiers des individus meurent de faim, les partisans de Saint-Thomas d'Aquin comme les marxistes devraient s'accorder pour dire que sans un peu de pain et certaines conditions matérielles, on ne peut même pas parler de la soif de beauté. Pourtant, c'est en suscitant cette soif que le capitalisme habitue ses victimes à manquer de pain. Et, dans le conflit qui l'oppose à la rationalité politique de la gauche, il se saisit de l'arme puissante de l'imaginaire.
Si un individu est privé de l'essentiel, il peut manquer de moyens pour poursuivre ses utopies, mais cela ne l'empêche pas de vouloir transgresser les limites qui l'étouffent. Il tient à se sentir libre et il y parvient, soit en acceptant la logique de compensation du spiritualisme religieux, soit par la révolte, en faisant fi des droits d'autrui et en devenant un bandit. Dans les deux cas, son existence est dépassée par son imaginaire. D'autres préfèrent la politique, dans laquelle l'utopie devient un acteur normatif de la volonté militante. Marx avait préfiguré une société où « le libre développement de chacun serait la condition de celui de tous ». Cela ne se limite pas à l'accès aux richesses et aux services vitaux. Des exemples extrêmes illustrent la priorité donnée au sens de la vie sur le bien-être matériel : Saint-François d'Assise et le Che Guevara qui, au nom de leurs idées, ont enduré des privations matérielles, voire risqué leur vie. Le socialisme réel n'aurait-il pas sous-estimé la soif de beauté, en admettant qu'il y ait eu assez de pain pour satisfaire les hommes ?
Dans le domaine de l'art, le réalisme socialiste a heureusement connu une courte existence. Peut-être que nos processus d'éducation politique répètent-ils une sorte de "réalisme socialiste pédagogique"? On croit qu'en transmettant les notions de classes sociales, de mode de production ou d'histoire de la classe ouvrière, on forme de bons militants. Sans doute les connaissances historiques, scientifiques et techniques sont-elles indispensables. Mais cela ne suffit pas. Un directeur de l'Académie des Sciences n'est pas pour autant révolutionnaire, pas plus qu'un agrégé de marxisme-léninisme n'est incorruptible.
En tant que sentiments collectifs, "faire la révolution" ou "conquérir le socialisme", ne sont pas toujours enracinés dans un choix personnel déterminant toute une vie. Aucun des théoriciens et militants communistes qui, en RDA, déploraient l'échec du socialisme ne nous a annoncé son intention de se battre pour la révolution dans le tiers monde. Ils paraissaient résignés à accepter de nouvelles fonctions dans le nouvel ordre capitaliste. Avaient-ils été de simples fonctionnaires de la bureaucratie ou étaient-ils, en fait, des révolutionnaires communistes ?
Démocratie et socialisme
La crise du socialisme réellement existant place le concept de démocratie au centre du débat sur la conception du socialisme - la démocratie, en tant que valeur universelle, n'est légitime que si elle suppose la synthèse de la démocratie formelle et de la démocratie substantielle. La démomoyens et les règles d'exercice de la souveraineté popu laire, elle concerne le déroulement du processus de participation aux élections et non ce qui doit y être décidé Dans ce sens, on peut parler de gouvernement du peuple, mais pas automatiquement pour le peuple : c'est le cas au Brésil. La démocratie substantielle se fixe des objectifs comme l'égalité juridique, sociale et économique et n'attache guère d'importance aux moyens d'y parvenir. Dans ce sens, on peut parler de gouvernement pour le peuple, même si ce dernier n'a pas la possibilité réelle de participer aux prises de décision qui le concernent, comme dans les pays socialistes. Jusqu'à présent, la synthèse entre ces deux conceptions est
restée du domaine de l'utopie. Aucun pays n'a jamais connu un régime politique qui fasse de la démocratie une valeur et une méthode - définition importante si, dans notre débat, nous voulons être clairs sur le concept de démocratie. Par contre, il est impossible d'encourir le risque de considérer la démocratie formelle comme une référence alternative à la bureaucratie d'Etat qui était en place dans les pays d'Europe de l'Est.
Dans sa critique de Rousseau, Marx soutenait que l'avènement de la véritable démocratie serait possible par la séparation de la société civile et de l'Etat, d'où la disparition de l'Etat, et donc de la différence entre gouvernants et gouvernés. En analysant la Commune de Paris, le même Marx a souligné, comme élément essentiel de la nature de la démocratie, le fait que les représentants du peuple soient revocables à tout moment et soumis aux décisions de leurs électeurs. Dans La Guerre civile en France, il a critiqué le système représentatif, de pure délégation de pouvoir aux politiciens (généralement liés aux intérêts de la classe dominante) et proposé une représentativité de la classe fondée sur une conception démocratique marxiste, l'organisation populaire (« en communes ») qui, en fonction des intérêts de classe, constituerait la base du régime politique. C'était ce qu'il appelait « l'autogestion des producteurs », différente du système représentatif — qui dissimule l'hégémonie de la classe capitaliste derrière un pluripartisme interclassiste — car elle dépasserait la séparation des pouvoirs législatif et exécutif et la concentration des deux au sein de l'Etat, l'extension du système électoral aux organes relativement autonomes de l'appareil d'Etat, comme l'armée, le pouvoir judiciaire et la bureaucratie, la révocabilité permanente des élus, sur décision des électeurs, et la décentralisation de l'Etat en communes populaires.
« Faire croire au peuple que c'est lui qui gouverne... »
C'est à partir de ces idées que Lénine a proposé les conseils ouvriers (soviets) dans l'Etat et la Révolution. Selon lui, dans la société capitaliste, le centre de décision se déplace de l'Etat vers les grands entreprises, mettant en cause le régime démocratique. Dans la proposition de Lénine, le citoyen abstrait, perdu dans la masse des électeurs, ne peut donc exercer aucun contrôle politique, celui-ci revenant à ceux qui sont liés à la production économique, les travailleurs. Ces derniers formeraient des conseils qui, reliés aux différents niveaux territoriaux et administratifs, constitueraient les maillons de l'appareil d'Etat. Cette conception instaure la démocratie et c'est essentiel, non pas en tant que valeur universelle — dans le sens où elle s'adapterait à tout système économique — mais en tant que valeur intrinsèque du socialisme. Parler alors de "socialisme démocratique" devient une redondance rhétorique. Le socialisme doit être démocratique de par sa nature même, car il ne fait pas de distinction entre l'émancipation économique et l'émancipation politique de tous les citoyens, et en particulier de la classe ouvrière qui est prépondérante. Parler en "langue socialiste" devrait revenir à "parler en langue démocratique" et vice-versa. Cependant, les égarements des bureaucrates et du stalinisme exigent aujourd'hui que l'on parle du socialisme démocratique et participatif et qu'on en préciser le contenu.
Au Brésil, la multiplication des mouvements et organisations populaires ces vingt dernières années — communautés chrétiennes de base, syndicats, partis, organisations de femmes, d'indigènes, de noirs, de quartier, de paysans sans terre, etc. — confirme une praxis, que reprend notamment le Parti des travailleurs (PT), qui s'impose aux conceptions théoriques.
Le consensus autour du fait que le projet démocratique passe nécessairement par l'autonomie et la spécificité de chaque maillon de la société civile, où les intérêts de la classe ouvrière sont hégémoniques, se renforce. Dans cette optique, l'Etat n'est que l'aboutissement du canevas des mouvements sociaux et politiques. Les conseils populaires, dont parle la théorie mais qui sont difficiles à concrétiser, peuvent constituer un embryon de l'addition progressive entre démocratie formelle et substantielle. Voilà peut-être le filon à suivre ; s'il s'avère difficile à exploiter, il faut d'abord se demander dans quelle mesure on n'est pas en train de résister à la démocratie et donc de compromettre un avenir socialiste, en se résignant à utiliser un modèle bourgeois qui concentre tout le pouvoir de décision entre les mains des élus.
On risque alors d'emboîter le pas à ceux qui disaient : « L'art de la politique, des démocraties, consiste à faire croire au peuple que c'est lui qui gouverne.» *
Teoria e Debate Mai 1990