Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

POLOGNE

La rançon des espoirs déçus

· Inprecor n° 315, 28 septembre 1990 · p. 10-13 · 4 321 mots

Cyril Smuga était le pseudonyme de Jan Malewski, coéditeur de l'Inprekor polonais (1981-1990) et directeur d'Inprecor à partir de 1998.

Pologne Syndicalisme Stalinisme Économie mondiale

que du soutien de 26 % de la population (1), alors que 64 % considère que le domaine (2). En six mois, la politique économique gouvernementale a provoqué la chute d'un tiers de la production industrielle et du pouvoir d'achat des salariés et le développement d'un chômage de masse (3). Le front des milieux dirigeants issus de Solidarité en apparence uni jusqu'en mai 1990, a éclaté. Les paysans sont agriculteurs individuels. La Diète (4) a, pour la première fois, mis en minorité le

Premier ministre, refusant d'endosser l'entière responsabilité du remaniement

Le général Jaruzelski, enfin, s'est déclaré prêt à écourter son mandat présidentiel et à avancer la date des élections ; la bataille pour sa succession est ouverte et met

1990, quand ses salariés ont vu que leurs emplois étaient menacés tant par les réformes du gouvernement de la République lituanienne, que par les effets de l'embargo pétrolier de Moscou.

Comme le gouvernement de la République n'arrivait pas à leur garantir des conditions de travail normales, ils ont décidé en assemblée générale de former un groupe d'ouvriers chargé de protéger les lieux et ont élu un comité de travailleurs, mandaté pour « organiser le fonctionnement normal à plein régime de l'entreprise ». Ce comité a remplacé le "conseil collectif du travail", une structure d'autogestion largement formelle prévue dans la loi, à laquelle le directeur de l'entreprise participait. Les travailleurs ont pris en mains leur entreprise, la déclarant propriété de la République lituanienne, et ont conclu des contrats avec plusieurs firmes de Biélorussie pour l'approvisionnement en pétrole et en essence (28).

Allocations de misère

Cet exemple, qui rappelle 1917, montre jusqu'où certains travailleurs soviétiques pourraient aller pour protéger leurs entreprises et leur niveau de vie. Dans ce contexte, il faut noter que le projet de loi gouvernemental sur l'emploi ne prévoit que des allocations de chômage alignées sur le salaire minimum (70 roubles par mois) et ce seulement durant six mois. Aujourd'hui, le salaire moyen dans l'industrie est trois fois plus élevé, et les mineurs gagnent parfois plus de 600 roubles par mois. La proposition des syndicats est plus généreuse que celle du gouvernement : 50 % du salaire moyen pendant un an, si le salarié a travaillé au moins durant 12 semaines (sinon, 75 % du salaire minimum). Le salaire minimum, 70 roubles par mois, est en dessous du seuil de pauvreté, même pour une personne seule sans enfants à charge (29).

Les mois qui viennent promettent d'être les plus agités depuis le début de la perestroika. La direction politique actuelle risque de ne pas leur survivre. Mais la question est de savoir qui la remplacera. L'issue dépend beaucoup de la capacité du mouvement ouvrier à maintenir et augmenter sa mobilisation et son degré d'organisation, et de celle des socialistes à convaincre les travailleurs du réalisme de leurs propositions. *

31 août 1990

28) Rabochaya Tribuna, 15 août 1990.

29) Trud, 12 avril et 15 juillet 1990.

La rançon des espoirs déçus

Le "plan Balcerowicz", visant à un passage contrôlé au capitalisme, qui a été élaboré par le nouveau gouvernement polonais sous la houlette du Fond monétaire international (FMI) et de la Banque mondiale, ne bénéficie plus gouvernement n'a pas de projet économique et ne sait pas quoi faire dans ce entrés en guerre contre les autorités, à l'appel du syndicat Solidarité des ministériel du 6 juillet 1990 (5).

au grand jour la crise qui traverse Solidarité.

Cyril SMUGA

UN AN APRES la mise en place du premier gouvernement à direction non stalinienne dans l'histoire de la Pologne de l'après-guerre, le pays est plongé dans une crise grave.

Les racines de cette crise sont à chercher dans le compromis passé entre la direction bureaucratique, issue de l'état de guerre, et celle de Solidarité qui tendait à assurer la continuité des appareils de l'Etat dans le cadre d'un processus de restauration du capitalisme, et à éviter que la dynamique des mobilisations de masse contre la bureaucratie ne conduise à l'apparition d'une direction ouvrière indépendante, comme en 1980-1981. Ce compromis avait joui de l'appui passif des masses, qui espéraient ainsi réaliser leurs aspirations démocratiques — un des principaux ressorts du mouvement Solidarité.

Une situation de "dualité de pouvoirs par procuration" a ainsi été établie entre, d'une part, les dirigeants du mouvement social — dont le projet politique consistait à faire subir le coût de la restauration capitaliste à leur propre base sociale — et, d'autre part, une direction bureaucratique faillie qui craignait qu'une nouvelle vague de grèves ne la balaye définitivement. Le soutien intéressé de l'impérialisme à ce projet et la neutralité bienveillante de la direction soviétique complétaient le tableau, constituant une double menace, du fait de la dépendance financière vis-à-vis de l'impérialisme (40 milliards de dollars de dette) et de la dépendance politico-militaire envers le Kremlin.

La stabilité de cet édifice dépendait de la capacité de la direction de Solidarité et du gouvernement à maintenir les masses en état de soumission à l'autorité étatique et à empêcher les débordements grévistes.

1) D'après un sondage du CBOS effectué à la mi-juillet 1990 (Gazeta Wyborcza n° 198 du 27 août 1990).

2) Enquête de l'OBOP en juin 1990.

3) Au 15 août 1990, 762 200 chômeurs avaient été enregistrés (soit 6 % environ de la main-d'œuvre non-agricole) et le gouvernement annonce que le chômage touchera au moins 1 million de personnes d'ici décembre 1990.

4) Au sein de laquelle, rappelons-le, le groupe parlementaire civique issu de Solidarité ne dispose, en vertu du compromis de la "Table ronde", que de 35 % des sièges.

5) Tadeusz Mazowiecki avait présenté la démission de cinq de ses ministres, tous issus de l'ancienne nomenklatura ; la Diète a accepté les changements à la tête des ministères de l'Intérieur (où c'est un joumaliste catholique lié à l'exopposition, Krzysztof Kozlowski, qui remplace le général Czeslaw Kiszczak, bras droit du général Jaruzelski durant l'état de guerre), des Transports (où un militant de Solidarité, Ewaryst Waligorski, remplace un ex-membre du POUP) et de la Défense (où le Vice-amiral Piotr Kolodziejczyk, ex-député du POUP, remplace le général Florian Siwicki, autre personnalité de la dictature). Elle a refusé la démission du ministre des Communications, Marek Kucharski (du Parti démocrate, exsatellite du POUP), et n'a pas accepté le candidat proposé à la tête du ministère de l'Agriculture (qui reste vacant).

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La disparition du Parti ouvrier unifié polonais (POUP, PC polonais) - perçu par les masses comme un des garants du compromis - et l'effondrement simultané des régimes bureaucratiques dans les pays limitrophes, combinés avec les difficultés de la bureaucratie soviétique elle-même, ont déséquilibré cet échafaudage. Le coût social du plan Balcerowicz a parallèlement réduit la base sociale du nouveau gouvernement, accentuant la crise. Le compromis de la "Table ronde" a ainsi commencé à apparaître aux yeux de larges fractions de Polonais pour ce qu'il était : une entente des élites au-dessus de la majorité de la société, au détriment de ses intérêts vitaux. La faiblesse du score électoral des candidats des comités civiques Solidarité lors des élections locales lu 27 mai 1990 (6), comme la grève des cheminots qui a paralysé le Nord-Ouest du pays en mai (7), ont constitué les prenières manifestations de cette conscience naissante.

Le gouvernement avait choisi de traiter les premières mobilisations sociales - des cheminots et des paysans — par le mépris et la menace. L'envoi de la police contre les paysans qui bloquaient la route Gdansk-Varsovie, puis l'évacuation par la force de ceux-ci et des parlementaires qui occupaient le ministère de l'Agriculture symbolisait cette attitude ; cela avait provoqué un profond malaise au sein de Solidarité et avait été interprété par une fraction significative de ses militants comme une concession à la bureaucratie stalinienne en déroute.

La méthode Walesa

Sentant le danger d'éclatement qui menaçait le mouvement syndical, Lech Walesa s'est interposé. Au mot d'ordre "stabilité à tout prix", il a opposé "accélération des changements", emprunté à l'Entente du Centre - un regroupement populiste et pro-capitaliste opposé à toute concession à la bureaucratie. Il a aussi tenté de s'assurer le contrôle du mouvement des comités civiques, que Tadeusz Mazowiecki - avec le soutien de ceux qui personnifient la tradition de l'opposition intellectuelle comme Bronislaw Geremek, Adam Michnik et Jerzy Turowicz — avait essayé de transformer en un parti godillot, précipitant la crise de l'édifice politico-syndical issu de Solidarité.

Le groupe gouvernemental a répondu à cette menace par une large campagne visant à présenter Walesa comme un autocrate et un apprenti dictateur. L'éclatement était consommé.

Lech Walesa a exposé son credo dans une série d'interviews : « L'idée d'écraser, de vaincre un homme qui fait grève, mais est prêt à discuter avec le gouvernement, est mauvaise. On n'a pas le droit de faire cela. Il faut le convaincre, pour qu'il comprenne que la situation exige qu'il serre les dents et travaille. Mais il faut justement le persuader que son effort et ses privations ont un sens, qu'ils servent le pays et qu'ils finiront par lui apporter le bien-être plus tard. On n'a pas le droit de l'humilier ; au contraire — il doit se sentir victorieux » (8). Il a repris la même idée dans le quotidien d'Adam Michnik : « On ne pouvait pas espérer [obtenir] des résultats économiques et, en conséquence, il fallait garantir une large participation de la société à l'exercice du pouvoir, et ainsi s'assurer de son acceptation (...). Mais, au contraire, nous avons dit : "Restez tranquilles et attendez, car les meilleurs gouvernent." Pendant ce temps, les forces explosives se sont accumulées à cause de l'absence de participation » (9).

Walesa mettait les points sur les "i" le 8 juillet 1990, en s'adressant aux parlementaires convoqués par la commission syndicale du chantier naval de Gdansk : « Si votre grand effort n'est pas transmis à la société, et même si vous mettez au point mille choses, un seul souffle des mineurs ou des paysans peut envoyer tout votre travail à la poubelle. (...) Il faut retourner dans les entreprises et écouter les gens, car leur soutien est indispensable pour les réformes très difficiles » (10).

S'il critiquait ici ou là les effets les plus insupportables de la politique d'austérité du gouvernement, Walesa se gardait bien de remettre en cause la logique économique et sociale qui guidait ce dernier. Au contraire : « L'inflation et la récession doivent être combattues par le développement de la concurrence. Celle-ci existera si on donne des crédits aux entreprises privées, si on privatise de façon accélérée, par la fin des monopoles et la restructuration. (...)

Mettons de l'ordre dans notre économie en créant sa base naturelle — l'entreprise privée. (...) Il faut permettre aux banques et aux sociétés occidentales de réaliser des profits réels » (11).

Le programme économique de l'Entente du Centre présenté en juillet 1990, que Walesa a déclaré soutenir, ne se différenciait que sur des aspects secondaires de celui du gouvernement. Ce projet se prononce pour l'instauration du "modèle capitaliste européen occidental" en Pologne et propose une réduction radicale de la période transitoire par une privatisation et une abolition des monopoles "de choc". Pour cela, il ne suffit pas de laisser

"la main invisible du marché", il faire faut une intervention de l'Etat pour accélérer le processus et, en particulier, liquider l'appareil bureaucratique et changer les hommes. L'Entente du Centre propose également de débloquer les salaires dans le secteur privé et de stabiliser les prix agricoles par une politique d'achat des centrales de l'Etat (12).

Les divergences entre l'Entente et l'équipe Mazowiecki portent donc essentiellement sur les rapports que le gouvernement doit entretenir avec les masses et avec l'ancienne nomenklatura, pas sur le projet d'ensemble.

Mazowiecki ou la stabilité à tout prix

Contrairement à l'Entente du Centre,

Mazowiecki cherche à préserver le compromis avec l'ancienne bureaucratie et se méfie des accélérations imposées par la rue. Ernest Skalski, un éditorialiste pro-gouvernemental, a résumé ainsi la crainte que provoquent les initiatives de Lech Walesa :

« Lech gagne le soutien des militants paysans et conserve celui de nombreuses directions régionales de Solidarité. Les premiers remettent totalement en cause la politique économique du gouvernement, ils exigent pratiquement qu on

Mazowiecki laisse l'agriculture à l'écart de l'économie

6) Bronislaw Geremek, qui dirige le groupe parlementaire civique (OKP), l'a parfaitement compris : « Dans les élections locales, nous avons obtenu 42 % ; si on tient compte de l'abstention (près de 58 %] cela signifie que nous n'avons même pas obtenu 20 %. Regardons donc la réalité en face: nous sommes faibles. » (Cité d'après Rzeczpospolita n° 157 du 9 juillet 1990).

7) Voir Inprecor n° 311 du 15 juin 1990.

8) Interview à Tygodnik Solidarnosc n° 23 du 8 juin 1990.

9) Gazeta Wyborcza n° 141 du 20 juin 1990.

10) Cité d'après Rzeczpospolita n° 157, du 9 juillet 1990.

11) Tygodnik Solidarnosc n° 23 du 8 juin 1990.

12) D'après Rzeczpospolita n° 163 du 16 juillet 1990 et Gazeta Wyborcza n° 169 du 23 juillet 1990.

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de marché. Les directions régionales, dans un réflexe par ailleurs compréhensible contre les hausses des prix, se prononcent, de facto, pour le maintien des subventions

[des prix] qui sont un élément essentiel de l'économie de commandement.

(...) Un jour, Walesa lui-même risque de se trouver piégé entre ses propres

MACIEJ UFNALEWSKI mots d'ordre d'accélération des changements, en particulier dans le domaine économique, et les revendications de sa base sociale » (13).

C'est avec le souci de préserver le soutien de l'ancien appareil en vue d'un éventuel affrontement avec la rue, que Tadeusz Mazowiecki a présenté le remaniement de son gouvernement, le 6 juillet

1990, devant la Diète. Peu de temps auparavant, accompagné des principaux dirigeants de Solidarité opposés à Lech Walesa, il avait rencontré le général

Jaruzelski et ses proches. C'est sans doute au cours de cet entretien que le feu vert lui a été donné pour remplacer le ministre de l'Intérieur de l'ancien régime par un de ses proches. Le

Premier ministre a expliqué dans son exposé à la Diète :

« Nous sommes fermement opposés à la politique de re-

Nous avanche.

vons créé les possibilités pour une transition pacifique vers la démocratie grâce à un compromis entre la Pologne des aspirations indépendantistes et démocratiques et cette partie de la nation qui, à la suite de notre sort tragique, s'est liée plus ou moins, par conviction ou par commodité, avec l'ancien système. (...) Le gouvernement ne se détournera pas de sa route vers une économie de marché, sans inflation. (...) S'écarter de ce chemin (...)

priverait la Pologne de toute aide étrangère et briserait toute possibilité de voir notre endettement se réduire - et nous sommes sur la bonne voie pour y parvenir » (14).

S'adressant trois semaines plus tard aux dirigeants du ministère de la Défense et aux officiers commandants de l'armée,

Tadeusz Mazowiecki a insisté une nouvelle fois sur la continuité : « La Pologne a besoin d'une armée forte. (...) L'Etat doit avoir un pilier stable de son pouvoir.

(...) L'armée a aujourd'hui la chance de devenir la colonne vertébrale de l'Etat, une colonne vertébrale qui fonde sa stabilité » (15).

« A l'Ouest du Centre »

Après avoir échoué à transformer le mouvement des comités civiques en parti politique de soutien gouvernement, au les opposants à Walesa ont lancé leur propre parti, le Mouciviquevement

Action démocratique

(ROAD). Un ancien leader de Solidarité,

Zbigniew Bujak, et un de ses dirigeants actuels,

Wladyslaw

Frasyniuk (16), ont pris la tête de cette organisation où on retrouve les grands noms de l'opposition

Rus. Jacek Gawlowski intellectuelle dernières décennies.

La nouvelle formation rejette l'étiquette

13) Gazeta Wyborcza n° 162 du 14 juillet 1990.

14) Rzeczpospolita nº156 du 7-8 juillet 1990.

15)Gazeta Wyborcza n° 168 du 21-22 juillet 1990. Notons que, quelques jours après, la presse a rendu compte de la destruction des archives - listes d'agents et de locaux, fichier des juifs (un fichier de toutes les personnes ayant une ascendance juive ou un nom à consonance juive existait depuis 1945 !), actes de la déportation des Ukrainiens, etc. - par la gendarmerie (WSW). Selon Gazeta Wyborcza n° 170 du 24 juillet

1990, la destruction de ces archives compromettantes se pour-

16) Plusieurs commissions syndicales de Solidarité des grandes entreprises de Wroclaw, non liées à l'Entente du

Centre, ont exigé depuis la démission de Frasyniuk de son mandat de président régional de Solidarité, critiquant l'utilisation de ce mandat à des fins partisanes.

17) Avant la constitution du ROAD, Adam Michnik, un de ses principaux animateurs, avait expliqué au cours d'un débat dans le cadre du comité civique : « Si moi je suis la gauche laique et un crypto-communiste, alors vous, mes chers antagonistes, vous étes des porcs. » Pour sa part, Jacek Kuron expliquait : « Je voudrais être un homme de gauche modéré dans un capitalisme respectable. En l'absence d'un tel capitalisme,

"de gauche" dont l'Entente du Centre et Lech Walesa l'affublent (17) et préfère se situer "à l'Ouest du Centre". Présentant cette organisation, Wladyslaw Frasyniuk expliquait à Gazeta Wyborcza : « Notre objectif politique immédiat est d'accélérer l'élection présidentielle au cours de laquelle toute la nation choisit son président. (...) Vouloir un président fort, c'est miser sur le chaos et la désorganisation ; nous misons sur un gouvernement fort et un parlement forts » (18). Selon Adam Michnik, première plume du ROAD, « la hausse des prix et le spectre des entreprises en faillite provoquent la frustration. Je crois qu'il n'y a pas d'autre voie pour l'économie polonaise. (...) Jaruzelski voit son rôle dans la contribution à la réalisation tranquille du calendrier des changements démocratiques. (...) Personne ne peut dire si l'amendement à la Constitution proposé par le ROAD sera voté (19). (...) Il me paraît douteux que, en cas de rejet de cet amendement, le président Jaruzelski se décide à se démettre. Les partisans du changement accéléré de président auront-ils recours à d'autres solutions ? Opteront-ils pour la déstabilisation afin d'imposer ce changement? » (20).

La division apparue au sein de Solidarité a aussi permis de voir que les choix de Tadeusz Mazowiecki comptaient sur le soutien de l'impérialisme. Ainsi, c'est au moment culminant de la polémique que le président de la Banque mondiale, Barber Conable, a rendu publique sa démarche auprès des gouvernements occidentaux pour réduire l'endettement polonais (21). Début août, c'est le président américain je veux participer à sa construction, ce qui ne constitue certainement pas un programme de gauche. »

18) Gazeta Wyborcza n° 164 du 17 juillet 1990.

19) Alors que les parlementaires de l'Entente du Centre font signer un appel à la démission de Jaruzelski, ceux du ROAD ont décidé de présenter un amendement à la Constitution en vue de l'élection du président au suffrage universel, et expliquent que l'élection d'un nouveau président par le Parlement actuel, lui-même issu d'une consultation non démocratique, contribuerait a "préserver les structures communistes" et irait à l'encontre de la volonté "d'accélération".

20) Gazeta Wyborcza n° 181 du 6 août 1990.

21) B. Conable écrit : « Le revenu national par tête de la Pologne est bas (environ 1500 dollars) - 'équivalent du Pérou. (...) La Pologne doit rembourser 40 milliards de dollars de dette — cinq fois la somme de ses revenus à l'exportation — alors que le service de la dette, s'il était payé dans les termes, équivaudrait à 45 % de la valeur des marchandises exportées. (...) Nous sommes tous intéressés par la réussite des réformes en Pologne et nous devons coopérer. Le remboursement et Tutilisation efficace des crédits exige des années, la limitation du poids de la dette sur l'économie exige des mois » (Gazeta Wyborcza n° 152 du 3 juillet 1990).

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George Bush qui décidait d'inviter le général Jaruzelski à lui rendre visite en septembre 1990 — comme par hasard au moment même ou le Parlement doit discuter de son limogeage.

« Nous devons nommer des capitalistes »

La cacophonie du débat des élites a, par ailleurs, occulté la préparation d'un des principaux changements qui touche à la structure de l'économie polonaise. Ainsi, le 13 juillet 1990, dans une atmosphère de précipitation, et sans tenir compte des avis négatits de nombreux secteurs de Solidarité, la Diète a voté, par 328 voix contre 2 (et 39 abstentions), les lois permettant la privatisation de l'industrie. Le 26 juillet, le Sénat a fait de même (par 60 voix contre 7, et 2 abstentions). Le 27 juillet, Jaruzelski promulguait les lois

Les entreprises devront ainsi être privatisées de deux manières : les unes seront d'emblée transformées en sociétés par actions du Trésor public, les autres (en particulier les petites et moyennes entreprises) pourront être mises en liquidation et vendues entièrement ou par parties, voire remises à leurs salariés. Les travailleurs pourront disposer d'un tiers des sièges dans le conseil de surveillance. Une partie des actions (20 % au maximum) pourra être vendue à un prix réduit aux salariés de l'entreprise ou aux paysans liés à celle-ci par des accords de coopération. Tous les citoyens polonais résidant dans le pays recevront des bons du Trésor qu'ils pourront utiliser pour acheter des actions des entreprises privatisées. Par ailleurs, il est prévu que des actions puissent être vendues à crédit ou dans le cadre du système laverage buy out (22). Dans les entreprises privatisées, le système de blocage des salaires sera supprimé. La seconde lettre d'intentions du gouvernement au FMI annonce la privatisation d'au moins dix grandes entreprises et de 200 à 300 petites et moyennes, d'ici la fin de l'année 1990, ainsi que celle de 70% du commerce de détail (23).

En juin 1990, lors d'une rencontre avec des investisseurs étrangers, le ministre de l'Industrie, Tadeusz Syryjczyk, avait présenté de manière imagée les difficultés du gouvernement : « Nous avons un problème similaire à celui de Napoléon. En France, la révolution avait tué les aristocrates, mais lorsqu'il est apparu que l'Etat ne pouvait fonctionner sans eux, Napoléon a commencé a en nommer de nouveaux. En Pologne, nous devons nommer des capitalistes » (24). Le processus avait déjà commencé, de manière peu légale, lorsqu'ont fleuri les "sociétés anonymes nomenklaturistes" formées par les staliniens en perdition (25).

Bien qu'ils aient été votés sans difficulté, ces textes n'en provoquent pas moins des réactions hostiles chez les travailleurs. L'idée de la privatisation avait été largement admise parmi les salariés à cause, d'une part, des besoins d'investissements des entreprises dont le parc des machines est usé à 70 % (et on n'imaginait pas que ces fonds puissent être nationaux, vu le manque de capitaux en Pologne). D'autre part, les travailleurs avaient cru qu'ils accéderaient ainsi à la propriété de leurs entreprises (et donc qu'ils s'en assureraient le contrôle).

Réactions des travailleurs

Ce n'est donc pas contre la privatisation que les protestations s'élèvent, mais contre le fait que la loi ne laisse aucune place au contrôle des entreprises par les travailentre des représentants de plud'autogestion, à juillet 1990, il a été proposé de bloquer la privatisation en refusant de payer les dividendes à l'Etat au cas où le gouvernement refuserait de modifier les textes votés. Les militants syndicaux exigent que les conseils de surveillance des sociétés par actions soient composés à 100% de travailleurs élus et que 51 % des actions soient réser-

L'Union pour la propriété des salariés, qui regroupe les organisations syndicales de Solidarité de 96 entreprises, a, pour sa part, décidé également de s'opposer à la nouvelle loi — elle exige que seuls les salariés soient actionnaires.

Enfin, le 24 août 1990, a eu lieu la première réunion nationale du Réseau des commissions syndicales des grandes entreprises (26), au cours de laquelle les députés issus de Solidarité ont été mis sur la sellette. « Les députés de Solidarité n'ont plus rien de commun avec le syndicat. Le syndicat n'est utile ni au gouvernement ni au Groupe parlementaire civique (OKP) » — expliquait un des députés du groupe en défense des intérêts des travailleurs créé au sein de l'OKP au printemps et très minoritaire — « l'OKP est dominé par les néo-libéraux qui traitent les travailleurs comme des journaliers. » Le Réseau s'est également prononcé pour la modification des lois de privatisation et a décidé de présenter ses propres candidats aux prochaines élections parlementaires, afin de créer un groupe syndical de pression au sein du nouveau Parlement.

La faiblesse des regroupements qui cherchent à formuler une ligne de défense des intérêts des travailleurs — en général, dans la plus grande confusion — est aujourd'hui flagrante. L'éclatement au grand jour des divergences au sein des élites de Solidarité et la campagne présidentielle larvée ont cependant ouvert une brèche dans l'unanimisme, jusque là de rigueur. Les initiatives de regroupement au niveau syndical contre la loi de privatisation en sont une première expression.

28 août 1990 A LIRE...

VIETNAMIENNES

N° 8-9 • 25 F Commander a. Chroniques Vietnamiennes BP 246- 75524 Paris cedex 11

22) Dans ce cadre, après le paiement du premier terme du crédit, l'entreprise devient la propriété de l'acheteur et sa dette est transformée en endettement de l'entreprise.

23) Gazeta Wyborcza n° 163 du 16 juillet 1990.

24) Gazeta Wyborcza n° 142 du 21 juin 1990

25) Il est à noter que la Diète, après avoir voté une loi très radicale contre ce type de sociétés à l'initiative de députés liés au mouvement syndica,l en février 1990, l'a modifié finalement le 21 juin, à l'initiative du Sénat. La nouvelle loi ne permet de liquider ces cas flagrants d'abus de biens sociaux que lorsqu'une plainte est déposée, et c'est aux tribunaux (et non plus à l'autorité de tutelle) que reviendra la décision. Il fallait que la propriété privée, même mal acquise, soit protégée ; c'est fait. Notons par ailleurs que la presse commence à rendre compte de cas d'abus de biens sociaux par des personnalités proches du gouvernement issues de Solidarité...

26) Gazeta Wyborcza n° 198 du 27 août 1990. Une initiative semblable avait joué un grand rôle en 1981 pour orienter Solidarité vers l'autogestion. Le nouveau Réseau revendique la filiation avec son prédécesseur.

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