Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

GOLFE

Les dessous de table d'une guerre

· Inprecor n° 315, 28 septembre 1990 · p. 16-18, 18 · 2 410 mots

Salah Jaber était le pseudonyme de Gilbert Achcar, dirigeant de la section libanaise et, à partir de 1983, membre du Bureau de la IVe Internationale ; plus tard professeur à la SOAS (université de Londres).

Golfe et Irak États-Unis URSS et Russie France

Le déploiement de forces américaines le plus colossal depuis la guerre du Viêt-nam, !

l'intervention militaire britannique la plus importante depuis la guerre des Malouines, le corps expéditionnaire français le plus fourni depuis la guerre d'Algérie : trois points de repère qui en disent long sur la nature de la croisade impérialiste en cours contre l'Irak. La concentration d'hommes et de moyens impérialistes et alliés en d'une guerre

Arabie saoudite, dans les eaux du Golfe, à ses abords et en mer Rouge, est sans commune mesure avec son objectif déclaré (1). Salah JABER

IL EN FAUT beaucoup moins pour dissuader Saddam Hussein d'attaquer le royaume saoudien, à supposer qu'il en ait eu l'intention. Il en faut infiniment moins pour imposer l'embargo décrété par le Conseil de sécurité des Nations-Unies (ONU). Et ce n'est pas fini ! Outre la poursuite de l'accumulation de leurs propres troupes sur le terrain (le Pentagone prévoit 250 000 hommes au total), les Etats-Unis maintiennent la pression sur leurs partenaires impérialistes et sur leurs suppôts arabes, musulmans et autres du tiers monde pour l'envoi de nouvelles forces.

Ainsi, apprenait-on coup sur coup, les 15 et 16 septembre 1990, que la France allait expédier 4 200 hommes de plus ; le Pakistan, 3 000 ; le Bangladesh, 3 000 ; l'Egypte, 15 000 ; et la Syrie, 10 000. Ces milliers de soldats, avec leurs équipements comprenant plusieurs centaines de chars, s'ajoutent aux milliers déjà expédiés par ces mêmes pays, depuis le début de la crise. Ils sont tous destinés à être déployés sur le territoire saoudien, en coordination avec les 150 000 militaires américains qui s'y trouvent déjà. Les renforts français sont des troupes spécialisées dans le combat anti-chars et antihélicoptères, et représentent donc un appoint appréciable pour le dispositif américain. Quant aux autres, leur présence a d'abord une fonction politique : il s'agit d'atténuer le caractère essentiellement américain et occidental du déploiement en cours et de l'agression qui se prépare, en lui fournissant une couverture arabe et musulmane.

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A cette fin, les pays concernés sont grassement récompensés. L'Egypte, qui est déjà le principal bénéficaire mondial de l'aide américaine après l'Etat d'Israël, va voir sa dette militaire de 7 milliards de dollars envers les Etats-Unis tout simplement effacée. S'y ajoutent les milliards de dollars qui ne manqueront pas de lui être versés par les potentats arabes du Golfe, ainsi que par le pool des bailleurs de fonds impérialistes sollicités par Washington. La Syrie, qui se débattait auparavant dans une grave crise financière, se voit accorder un renflouement budgétaire et des financements de projets par les monarques du pétrole. Le secrétaire d'Etat américain, James Baker, est venu en personne à Damas s'assurer des bonnes intentions du régime de Hafez El-Assad, naguère voué aux gémonies par la Maison Blanche. Il a accordé son feu vert à l'envoi des renforts syriens qui seront mis, pour plus de sûreté, sous le commandement d'un émir saoudien.

Néanmoins, l'administration américaine ne peut, à ce stade et face au lobby pro-israélien du Congrès, fournir une rétribution directe à la Syrie. Elle a donc poussé Thatcher, son alliée la plus sûre comme Bush lui-même l'a décrite publiquement, à lever son veto à l'octroi de 146 millions d'écus que la CEE avait promis à la Syrie.

Le prix de la eroisade

Dans toutes ces opérations, les EtatsUnis se sont imposés non seulement comme maîtres militaires de l'ordre impérialiste mondial, mais aussi — et c'est nouveau — comme répartiteurs du financement international de cet ordre. Certes, le royaume saoudien, depuis qu'il dispose de pétrodollars, a constamment été un bailleur de fonds supplétif pour Washington, aussi bien pour ses opérations en règle avec la légalité américaine (Afghanistan) que pour des opérations illégales (Nicaragua). Mais cette fois, le pool des commanditaires mis à contribution est beaucoup plus large. Aux 12 milliards de dollars des magnats arabes du pétrole, y compris le gouvernement koweitien en exil (sur des avoirs censés être "gelés"), il faut ajouter 4 milliards de dollars du Japon, 2 milliards de la République fédérale allemande (RFA), 2 milliards de la Communauté économique européenne (CEE) et même 150 millions d'Italie.

Cette "Band-Aid" aux proportions gigantesques (quelle doit être l'amertume de ceux qui se sont évertués à rassembler quelques petits millions pour la faim en Afrique !) est destinée, en partie, à compenser et récompenser les efforts des participants locaux à l'encerclement impérialiste (Egypte, Jordanie, Turquie, etc.), sous l'égide des Etats-Unis. Mais une grande part de la collecte ira au financement de l'intervention américaine, dont le coût est sans cesse révisé à la hausse par le Pentagone : 15 milliards de dollars aux

1) Voir Inprecor n° 314 du 14 septembre 1990.

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dernières estimations ! Ce chiffre est d'ailleurs éloquent.

Il correspond officiellement à une année de durée de stationnement prévue des forces américaines déployées sur les lieux - alors que

Baker jure, à qui veut l'entendre, que le départ des troupes aura lieu "dès la fin de la crise".

Mais il n'en reste pas que prévoir

1,25 moins milliards de dollars de coût mensuel sur douze mois, soit autant que pour les deux premiers mois (2,5 milliards au total jusqu'à la fin septembre) avec leurs énormes frais de transport et d'installation sur le terrain, montre bien qu'il y a anguille sous roche.

En tenant compte du fait qu'en sus du financement direct, la monarchie saoudienne fournit gratuitement aux forces américaines pétrole, eau et autres produits et services, le budget envisagé correspond bien plus à un scénario d'affrontement armé (de courte durée, certes) qu'à celui d'une simple application de l'embargo décrété par le Conseil de sécurité des

Nations-Unies.

Les scénarios de la guerre

A cet égard, il faut prendre tout à fait au sérieux les confidences faites au Washington Post par Michael Dugan, l'ex- chef d'état-major de l'US Air Force, qui lui ont d'ailleurs valu d'être limogé. Elles confirment ce que bien d'autres déclarations en provenance du Pentagone laissaient déjà comprendre.

La seule option militaire sérieuse pour les généraux américains est d'asséner, d'entrée de jeu, un coup décisif à l'Irak, de manière à susciter une reddition rapide de ses voire troupes, même leur débandade.

Il s'agit en fait de mettre l'Irak à genoux, tout en évitant trois risques majeurs : un vaste affrontement des armées de terre, avec un coût humain inévitablement élevé et difficiletolérable ment par

Topinion américaine ; l'extension des combats aux champs pétrolifères saoudiens, par le fait de l'Irak dont c'est l'option dissuasive majeure ; un conflit intensif de plus de 72 heures qui risquerait, en se prolongeant, d'embraser la région arabe où des frustrations longtemps accu-

« Le Koweit est-il le 52e Etat des Etats-Unis? »

(Citation de Saddam Hussein)

C'est

Pourquoi cette

Grenade déclaration de Saddam

Panama, le c'est

52e Etat!

est-elle fausse?

le Sle!

Recommençons. En Amérique

Dans quel état est

3 Où se trouve notre éducation ...

centrale, à côté, le Koweit?

du Kansas !

mulées nourrissent une solide haine à l'égard des Etats-Unis et une solidarité populaire avec l'Irak.

Le "coup préventif"

Pour ce faire, et quelle que soit la mise en scène du genre "incident du Golfe du

Tonkin" (prétexte de l'agression américaine contre le Viêt-nam) qui inaugurera les hostilités, les stratèges du Pentagone entendent avoir l'initiative du conflit armé

- ce qu'ils appellent avec une belle hypocrisie un "coup préventif" (pre-emptive strike). L'effet de surprise est un élément majeur de leur option militaire : celle d'un bombardement éclair, intensif et masif

(carpet-bombing), qui aplatisse aussi bien l'essentiel des moyens de défense de l'Irak

GOLFE que le moral de ses troupes et de sa population. Les armées impérialistes déployées sur les lieux disposent, en effet, d'une supériorité écrasante sur l'Irak dans le domaine aérien. Leurs aviations

Saddam el sur le théâtre des opérations

Gomorrhe, atteignent déjà près du double c'est un Etat ou deux?

du nombre d'avions de l'armée irakienne (50 % de plus, pour la seule aviation américaine), alors que les deux tiers des engins irakiens sont obsolètes.

Mais à supposer même que la quantité et la qualité des appareils aient été égales de part et d'autre, les forces impérialistes auraient quand même été supérieures dans ce domaine.

Si l'aviation est l'arme des pays technologiquement avancés, ce n'est pas seulement pour des raisons matérielles, car après tout le matériel peut être acheté ou livré. C'est aussi et surtout pour des raisons de compétences humaines : la sophistication des engins modernes est telle qu'elle exige un haut niveau de savoir-faire pour pouvoir être utilisée pleinement. C'est là que réside, par exemple, la supériorité de l'aviation israélienne sur celles des pays arabes.

Quand, de surcroît, la quantité et la qualité du matériel s'y ajoutent, la supériorité devient écrasante, dans tous les sens du terme. Elle contraste avec la relative fragilité des troupes impérialistes en cas d'affrontement terrestre avec l'armée irakienne, ne serait-ce que pour des raisons psychologiques.

C'est donc bien cette supériorité que généraux nordles américains entendent mettre en valeur. Les intentions agressives manifestées par le Pentagone sont en totale harmonie avec la lattitude politique de

Maison Blanche.

Les signes d'un fléchissement de la position de

Saddam Hussein se multiplient : en réalité, il n'a jamais vraiment écarté l'hypothèse d'un compromis, autorisant ses amis, Yasser

Arafat et le roi Hussein de

Jordanie, à continuer leurs bons offices pour une solution qui lui permette de sauver la face.

Mais l'intransigeance, contrairement au mensonge permanent des médias des pays impérialistes, est le fait de Bush et

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Thatcher et non celui de Saddam Hussein, catégories des

Washington exerce même une pression permanente sur ses alliés, aussi bien européens qu'arabes, qui pourraient être tentés par une "solution arabe" à la crise. Ainsi, l'impérialisme français qui a beaucoup à perdre en Irak, et pour cause, avait-il exprimé sa préférence pour ce type de solution. De même, les pouvoirs marocain, jordanien, algérien, tunisien, yéménite, ainsi que la direction de l'OLP, tentent de négocier un compromis, de manière à éviter un embrasement régional qui se retournerait contre eux tous.

Or, Washington les contrecarre en permanence sur ce terrain. Baker multiplie les voyages à cette fin. A l'issue de sa dernière tournée, il déclarait, le 15 septembre, à l'aéroport de Bonn : «Nous avons reçu des engagements politiques pour n'accepter aucune issue à cette crise qui ne passerait pas par un retrait sans conditions de l'Irak ». En d'autres termes, aucun compromis n'est acceptable.

Pour les maîtres de l'ordre impérialiste mondial, le seul choix laissé à Saddam Hussein est celui de s'aplatir ou d'être aplati.

Et ce n'est certainement pas Moscou qui pourrait dissuader les Etats-Unis de mettre en œuvre l'option militaire.

La "coopération" de l'URSS

Plus empêtré que jamais dans ses problèmes internes, plus soucieux que jamais de bénéficier de la bienveillance politique et économique des impérialistes, Gorbatchev leur vend aujourd'hui, littéralement, sa connivence, voire sa complicité.

Tel est bien le sens de la transaction du 9 septembre à Helsinki.

Bush a pu se féliciter publiquement de "la remarquable coopération dont l'URSS a fait preuve" au sujet de la crise du Golfe. La déclaration commune des deux présidents à l'issue de leur rencontre ne se limite pas à confirmer la collusion déjà réalisée au Conseil de sécurité de l'ONU. Elle légitime par avance un recours à la force, si l'embargo s'avérait insuffisant, en envisageant des "mesures supplémentaire". Newsweek ne s'y est pas trompé, qui commentait dans son édition datée du 17 septembre 1990 : « Moscou insiste sur l'idée que la crise du Golfe peut être réglée pacifiquement, mais Gorbatchev ne montre aucun signe d'opposition active à la stratégie de Bush, même si le président américain choisissait l'usage de la force.»

Pour des raisons combinant des considérations climatiques, celle de l'achèvement du déploiement en cours, et la né-

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cessité d'essayer réellement un tant soit peu d'obtenir la capitulation de Saddam Hussein par l'embargo, Washington doit temporiser pour le moment, avant de passer à l'attaque.

Ce temps doit être, de toute urgence, mis à profit par l'ensemble des forces anti-impérialistes du monde pour mettre en branle un véritable mouvement antiguerre, exiger le retrait des troupes impérialistes, la levée du blocus contre l'Irak et refuser toutes les mesures d'austérité que

ERRATUM

Certains exemplaires du n° 314 dinprecor du 14 septembre 1990 ont connu des problèmes d'impression, en page 7. A la fin de l'encadré La guerre de l'or noir, il fallait lire :

« Avant 1985, les Etats-Unis importaient 5,5 millions de barils par jour (1 baril = 159 litres). Or, durant ces derniers mois, ce volume a augmenté à 10 et 11 millions. Leur dépendance des importations touche le seuil de 52 %, contre 39 % en 1973 et la facture pétrolière s'élève à 42 % du déficit de leur balance commerciale, avec un pétrole à 18

Cette situation compte pour beaucoup dans la volonté de l'administration Bush de renforcer son contrôle sur le Golfe et ses richesses... et de "punir Saddam".

Les puissances occidentales jugent la situation mûre pour porter un dernier coup à l'Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP). Depuis 1981-1982, le cartel exportateur a freiné la pression à la baisse sur les prix contingentant la production. Dès 1985-1986, sous l'effet de la guerre Irak-Iran et de la surproduction mondiale, la bal'on voudrait nous imposer sous prétexte de financer cette croisade.

Des progrès commencent à se manifester dans ce domaine : aux mobilisations populaires dans les pays arabes, s'ajoutent maintenant des réactions politiques ou sociales non négligeables dans des pays comme la France ou l'Etat espagnol.

20 septembre 1990 taille sur les parts de marché a pris le pas sur celle des prix.

En fait, jusqu'en 1986, le prix de référence du pétrole brut était gelé à 18 dollars le baril. Malgré l'opposition du Koweit et des Emirats arabes unis, une réunion des pays de l'OPEP a décidé le 27 juillet 1990, sous la pression de l'Irak et de l'Iran, de se fixer l'objectif de 21 dollars le baril.

Avec le blocus, le prix du baril a dépassé les 30 dollars, puis est retombé à 26. Le 29 août, une nouvelle réunion de l'OPEP, boycottée par l'Irak et la Libye a, contre l'avis de l'Iran, décidé d'augmenter sa production afin de faire retomber le prix du pétrole à 21 dollars. L'Arabie Saoudite et le Venezuela avaient d'ailleurs déjà décidé d'augmenter leur production quelles que soient les décisions prises. L'OPEP est menacée d'éclatement, sous l'œil plutôt satisfait des pays consommateurs. *

Tiré d'un article de C.A. Udry, La Brèchedu 24 août 1990»

Nos lecteurs sauront sûrement nous excuser...

La Rédaction

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