Inprecor 1974–2004

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UNION SOVIETIQUE

Vers le stalinisme de marché ?

· Inprecor n° 315, 28 septembre 1990 · p. 6-8, 8-9 · 3 681 mots

Stalinisme URSS et Russie Syndicalisme

Soviet suprême de septembre 1990, fait le point sur les conséquences des réformes, les débats et les réactions qu'elles suscitent. David SEPPO

LA VAGUE de protes-

Stations provoquée, en mai 1990, par le programme gouvernemental de transition accélérée vers le marché régulé répondait à deux facteurs. D'une part, les libéraux s'y opposaient car ils jugeaient ce programme trop graduel et timide, eux qui sont partisans d'une transition radicale et rapide vers le capitalisme et admirent les politiques "restaurationistes" radicales appliquées en Pologne et en Hongrie. D'autre part, la population dans son ensemble s'inquiétait des effets de la réforme sur son niveau de vie — les prix ont augmenté immédiatement - et du spectre du chômage de masse. Selon un journaliste soviétique, le gouvernement a eu tort de ne présenter que le bon côté du marché, sans préparer la population à ses aspects "extrêmement cruels". D'après lui, le marché « force les gens plutôt qu'il ne les encourage à bien travailler pour bien vivre. C'est un système sans pitié avec les paresseux (...) et qui porte en soi le chômage, tel une épée de Damoclès, au-dessus de la tête de tous » (1).

Mais la population protestait aussi contre la nature secrète et anti-démocratique d'un processus de réformes qui doit transformer fondamentalement sa société.

Face aux réactions populaires, les directions syndicales, tout en continuant à soutenir l'orientation fondamentale des réformes du régime, sont revenues sur leur appui initial au nouveau programme et ont demandé un référendum national sur la réforme. A l'origine, le gouvernement lui-même avait proposé un tel plébiscite, avant de mesurer la forte opposition populaire. Les libéraux, pour leur part, ont catégoriquement rejeté cette article * ci-dessous de David Seppo, écrit avant l'ouverture de la session du idée. N. Petrakov, conseiller personnel de Gorbatchev pour les questions économiques, tout en reconnaissant l'existence de profonds "préjugés" populaires contre le marché, explique d'ailleurs que : « L'on ne peut pas demander aux gens leur opinion sur des choses qu'ils ne connaissent pas. » (2) - on peut gager que Staline n'a pas consulté les paysans sur la collectivisation à cause de considérations similaires (3)...

Les sondages d'opinion montrent que, malgré les élections et les autres réformes politiques, les trois quarts de la population n'ont guère senti de changements dans leur capacité à influencer la vie politique durant les deux dernières années. C'est surtout vrai pour les travailleurs (à l'exception partielle, peutêtre, des soviets locaux des régions des mines de charbon), que la perestroika n'a pas rapproché des institutions du pouvoir, tant politique qu'économique. Leur participation aux différents soviets élus reste très faible. Cela serait moins grave s'il existait des partis ouvriers démocratiques avec des programmes clairs dans lesquels tous les membres des soviets pourraient se reconnaître. Mais ce n'est pas le cas. Il n'existe pas non plus de mécanismes de

Il n'est donc pas surprenant que la revendication de référendums soit très forte au sein de la population. Selon les sondages, les trois quarts des Soviétiques veulent des consultations sur les questions clés de la vie nationale et des républiques, et pensent qu'elles sont néces* Son titre reprend une formule empruntée à Boris Kagarlitski.

1) Pravitelstyenny Vestnik, n° 28, 1990. Voir Inprecorn° 311 du 15 juin 1989.

2) Moskovskie Novosti, n° 22, 1990. Rabochaya Tribuna, 4 avril 1990.

3) Le 18 septembre 1990, Gorbatchev a d'ailleurs finalement proposé un référendum sur la privatisation des terres, arguant du fait que l'on devait demander son avis au peuple pour défaire ce qui lui avait été autrefois imposé par la force. Pour l'instant, cette proposition présidentielle n'a pas encore été reprise par le Soviet suprême.

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saires pour avancer dans la démocratisation (4). Selon un lecteur du journal syndical Trud : « Le Soviet suprême a bloqué le vote d'une loi sur les référendums; il écarte ainsi le peuple des questions clés de la réforme. Or, tout récemment, le Soviet suprême et le gouvernement assuraient le peuple qu'aucune décision importante ne serait prise sans son accord » (S).

Les syndicats protestent mais n'agissent pas

Répondant aux protestations soulevées par le programme de réformes, les directions des syndicats ont déclaré qu'il fallait donner la priorité aux mesures de protection sociale (6). Cette position populaire, qui n'a cependant pas été accompagnée d'une quelconque action importante, leur a valu les foudres des libéraux. Petrakov a fustigé la « ligne populiste des syndicats de la période de la stagnation » dont la « démagogie socio-politique » complique beaucoup le procesmême, après un débat enflammé, a accepté la ligne générale du programme du gouvernement mais a exigé qu'elle soit retravaillée, remettant toute décision sur les prix à sa session de septembre. Il a demandé aux autorités d'exposer plus concrètement les mesures planifiées pour la transition vers le marché, d'y intégrer des suggestions émises durant le débat parlementaire et de préparer des estimations des impacts sociaux et économiques des différentes alternatives de ré-

Il n'est pas apparu clairement si la demande du Soviet suprême était motivée par les objections des libéraux ou par celles de la population ; en tout cas, Gorbatchev a interprété cette décision comme un mandat lui permettant de se rapprocher encore plus des positions libérales (incluant la privatisation à grande échelle et l'ouverture accélérée de l'Union soviétique à l'influence directe de l'économie capitaliste mondiale). Sur le thème sensible des prix, le gouvernement semble plus prudent et parle d'une approche différenciée, qui maintiendrait, pour l'instant, le contrôle central des prix des produits de base et des services.

Selon le Vice-premier ministre Abalkin, la transition vers le marché se fera en six mois maximum. Ce nouveau tournant du programme du gouvernement (qui représente plus une accélération qu'un changement de direction) a été formalisé par l'accord entre Gorbatchev et Eltsine qui se sont engagés à élaborer conjointement le "concept économique" d'un traité d'union entre les républiques. Les libéraux ont largement applaudi à cette décision, vue comme le signe d'une conversion définitive de Gorbatchev à leur cause.

L'un des aspects les plus frappants des dernières activités réformatrices du gouvernement est son abandon de toute prétention à la démocratie. Durant l'été 1990, Gorbatchev a mis à profit ses pouvoirs présidentiels pour émettre des décrets qui vont très loin, tel celui qui promet la création de compagnies par actions avec, y compris, les pleins droits de propriété pour les actionnaires privés. Ces

Plus vite... décisions sont présentées comme "temporaires", en attendant la résolution du parlement. Le gouvernement invoque l'urgence de la situation pour justifier ses tentatives d'introduire la réforme dans le dos de la population, et pour créer le plus de faits accomplis possibles avant que les gens ne réagissent.

Il est vrai que la situation est urgente. Mais, de son propre aveu, ce sont les réformes de Gorbatchev qui ont créé la situation pressante, en aggravant sérieusement la crise héritée de l'ère Brejnev. C'est pour cela que, s'il était responsable, le gouvernement devrait donner sa démission, comme le demandaient les mineurs durant leur journée de grève politique en juillet 1990 (8). Il faut cependant noter que les mineurs n'exigeaient pas le départ de Gorbatchev — malgré son impopularité évidente.

Le gouvernement a aussi retiré sa proposition de référendum formulée à la hâte. Abalkin en a donné une explication relativement curieuse : si le programme du gouvernement était majoritairement choisi, ce dernier deviendrait indépendant du parlement pour l'application des réformes ; mais il n'a pas mentionné ce qui se passerait dans le cas contraire. Abalkin a signalé qu'il existait d'autres moyens pour connaître l'opinion publique, expliquant que les sondages montraient que les deux tiers de la population étaient favorables à une transition vers le marché (9). Or, le Premier ministre lui-même (l'un des hauts fonctionnaires les plus honnêtes) admet que ce choix du marché n'est pas conscient et représente seulement l'espoir d'une vie meilleure (10).

Pratiquement plus personne en Union soviétique aujourd'hui ne nie la nécessité de l'extension des rapports de marché. Mais la formule vague de "transition vers le marché" signifie tout et son contraire pour la population soviétique ; cela va d'une décentralisation plus importante et de l'autogestion, jusqu'à la restauration complète du capitalisme. De plus, Abalkin oublie de mentionner que tous les sondages d'opinion qui posent des questions concrètes — sur les privatisations à grande échelle, le chômage, la hausse des prix, la baisse du niveau de vie, les différentiations économiques, etc. — montrent que l'opinion publique est fortement opposée à ces éléments cruciaux du programme gouvernemental. Priorité aux libéraux Le gouvernement a également répondu d'étrange manière à la demande du parlement d'examiner des solutions alternatives. Il a mis sur pied un "comité des alternatives" et y a surtout nommé des "libéraux radicaux" (A. Aganbeguan et N. Chemlev en sont les présidents, or ce dernier est un défenseur fervent de la restauration). Tout naturellement, selon Aganbeguan, ce comité n'a pu trouver que trois alternatives : maintenir le système de commande administrative qui prouve son inefficacité depuis des années ; aller à marches forcées vers le marché, mais les coûts sociaux seraient trop élevés ; ou choisir le marché régulé, ce qui est la position du gouvernement. A aucun moment, il n'a été question d'une alternative démocratique et socialiste. Le comité est d'accord avec le gouvernement pour dire que la troisième alternative est la seule viable. Il s'en différencie uniquement sur le volume des réformes et leur rythme : ses membres aimeraient qu'il y ait encore davantage de

4) Nedelya n° 28, 1990 ; Trud, 7 juillet 1990.

5) Trud, 26 juillet 1990.

6) Trud, 7 juillet 1990.

7) Rabochaya Tribuna, 22 juin 1990.

8) Voir Inprecorn° 314 du 13 septembre 1990.

9) Argumenti i Faktin° 32, 1990.

10) Pravitelstyenny Vestnik n° 34, 1990.

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dans la bataille contre la "particratie", restent silencieux sur ce point car ils ont été admis dans les antichambres du pouvoir.

Comme d'habitude, le débat au parlement ne sera pas centré sur les orientations fondamentales de la réforme, mais sur les détails de la hausse des prix et des mesures de protection sociale. On ne doit pas s'attendre à une réelle opposition à la réforme, sauf peut-être de la part de l'aile intransigeante des libéraux qui ne votera que des textes qui suivent à la lettre les thèses ultra-libérales de Milton Freedman.

L'exigence du plein emploi

L'appareil syndical, indifférent l'hostilité dont les libéraux font preuve à son égard, a accepté que « des licenciements et la perte d'une série de gains sociaux » aillent inévitablement de pair avec le nouveau système (13). Sa politique consiste à faire pression pour la mise en place de programmes destinés à pallier les effets sociaux négatifs du marché. Mais, s'il accepte l'éventualité d'un chômage de masse, sa proposition législative sur l'emploi est nettement plus claire que celle du gouvernement et exige la réaffirmation du droit constitutionnel à l'emploi, ainsi que des programmes concrets pour que le plein emploi ne reste pas lettre morte. Cependant, il n'a fait preuve d'aucune volonté réelle de mobilisation des travailleurs autour de ses positions.

Le gouvernement, pour sa part, ignore les syndicats. « Il n'y a aucun dialogue avec les syndicats », s'est plaint le conseil de la Fédération des syndicats de Russie, en août 1990. Le gouvernement n'a pas répondu à la proposition, déjà présentée en mai 1990, de tenir des tables rondes sur la réforme à divers échelons (central, des républiques et local) et il a aussi rejeté le projet de loi sur les droits des syndicats, présenté par les directions de ceux-ci. Pour sa part, le Soviet suprême a également ignoré les demandes des syndicats d'un débat sur cette question et de mesures législatives appropriées (14).

Gorbatchev n'a pas non plus à craindre une grande opposition au sein de l'appareil du Parti communiste d'Union soviétique (PCUS). Son 28e Congrès, qui était surtout un congrès d'apparatchiks (15), a montré l'impuissance de tous les insatisfaits, qui sont cependant nombreux au sein de l'appareil. Certains bureaucrates, bien sûr, s'en sortent — ou espèrent y parvenir — plutôt bien avec la réforme ; le processus de transformation des fonctions administratives dans le cadre du capital est déjà en route. Bien que la politique de Gorbatchev ne leur plaise pas, celui-ci est leur seul espoir et leur dernier rempart contre une possible liquidation de leur existence en tant que "classe".

Gorbatchev est, à plusieurs titres, une figure bonapartiste soutenue d'un côté par l'appareil et, de l'autre, par l'alliance entre les libéraux, les bourgeois et la mafia. Ces deux secteurs lancent des coups d'œil inquiets aux masses.

La population est, en effet, de moins en moins tranquille, comme l'ont montré les remous récents autour des pénuries de cigarettes. Cette agitation a obligé Gorbatchev à sacrifier le président de la Commission d'approvisionnement alimentaire — a contrario, durant l'été 1989, les mineurs avaient été incapables d'obtenir la démission du ministre de l'Industrie du charbon. Quelques soient les résultats des sondages sur la "transition vers le marché" (leur méthodologie et leurs conclusions ne sont jamais entièrement précisées), il est plus qu'évident que la grande majorité de la population n'est pas préparée, pour l'instant, à une baisse de son niveau de vie, au chômage de masse et à tout ce que la réforme du "marché régulé" menace d'entraîner. Dans la classe ouvrière, le degré de politisation par rapport aux questions économiques est grand ; et les conditions sont réunies pour que des grèves démarrent (16).

Quelle issue ?

Il est donc difficile d'envisager comment le gouvernement parviendra à appliquer les réformes de manière consistante. Il n'a pas assez de légitimité pour demander des sacrifices à la population. Les conséquences d'une éventuelle utilisation de la répression pour instaurer les réformes (par exemple, en interdisant les grèves dans la pratique — en théorie, la plupart des grèves sont illégales, mais les travailleurs passent outre à la loi) lui seraient fatales. En URSS, dans les circonstances actuelles, tout mouvement ouvrier indépendant — y compris ceux dont les positions semblent partiellement refléter des positions libérales - représente un obstacle majeur pour les plans gouvernementaux, bien que — et il faut le souligner - l'opposition aux conséquences sociales de la réforme n'aille pas nécessairement dans le sens du soutien d'un quelconque programme socialiste.

Malgré leur contrôle sur les médias, et leur poids grandissant au sein du gouvernement, certains signes montrent que les

11) bid.

12) bid.

13) Trud, 15 juillet 1990.

14) Trud, 6 juin et 24 août 1990.

15) Voir Inprecorn° 314 du 13 septembre 1990.

16) Nedelya n°28, 1990.

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privatisations, un encouragement à la "libre entreprise" plus accentué et une intégration plus importante dans le marché mondial (11).

En septembre 1990, le gouvernement va donc se présenter devant le Soviet suprême avec un programme achevé, en grande partie préparé à huis-clos par des experts en économie; or, en fait, ce programme est déjà partiellement appliqué. Comme l'a déclaré un haut-fonctionnaire : « Par la méthode des amendements, il est aussi difficile de changer fondamentalement un document déjà écrit que de détourner un train de sa route » (12). En outre, le parlement a été élu en l'absence de partis politiques concurrents, d'une presse libre et du suffrage libre. Et, même si tout cela avait existé, le Soviet suprême n'aurait pas plus reflété la volonté des électeurs, car les enjeux ont radicalement changé depuis un an et demi, date de son élection. Les libéraux, qui se présentent comme les champions de la démocratie

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libéraux n'arrivent pas à gagner un appui de masse dans la classe ouvrière. La plupart du temps, leur popularité était davantage liée à leur image de "démocrates radicaux", résolument opposés aux bureaucrates, qu'à leur programme de restauration du capitalisme (qui, bien sûr, n'est jamais présenté de façon si abrupte).

Les angoisses des mineurs

Cela se vérifie même dans les régions minières, où les libéraux avaient réussi à gagner une influence importante auprès des dirigeants des comités de travailleurs, durant les mois suivant la grève de juillet 1989. Youri Boldirev, un leader des mineurs du Donetz, lui-même proche du très libéral Groupe inter-régional du Soviet suprême, a récemment déclaré, dans une interview, que Travkin (dirigeant d'un nouveau Parti libéral du peuple), la Plateforme démocratique (la fraction libérale social-démocrate du PCUS) ou le magazine libéral Ogoniok n'avaient pas d'avenir au sein du mouvement ouvrier. Il a expliqué que le mouvement ouvrier choisirait sa propre voie et prévenu que certains de ces compagnons de route pourraient partager le destin de l'intelligentsia russe après Octobre 1917 (17).

Temuraz Aviliani, ancien membre du Groupe inter-régional et dirigeant du comité de grève du Kouzbass lors du mouvement de 1989, a également signalé : « Je vois déjà comment ils vont nous conduire petit à petit vers la propriété privée. Peutêtre que quelqu'un d'intelligent réussira à acheter les parts d'une mine. Je ne l'envie pas. Le capitalisme ne pénétrera pas dans le Kouzbass » (18).

Les mineurs du Donbass, en particulier, ont très peur du chômage. L'autonomie des entreprises et la liberté de vendre du charbon à l'étranger — que la presse libérale avait présentées comme les conquêtes les plus importantes de la grève de 1989 — se sont transformées en une farce cruelle dans le Donbass, car le coût de production y est beaucoup plus élevé que dans les régions orientales de l'URSS. On estime aujourd'hui que le tournant vers le marché et la fin des subventions d'Etat entraîneraient la mise au chômage de 50 000 mineurs du Donbass. Selon Victor Aleksenko, ancien dirigeant du comité des travailleurs de Makeevka : « Certains veulent acquérir du pouvoir sur le dos des travailleurs — les libéraux et les démocrates de l'Arbat [un quartier de Moscou très à la mode]. On nous abandonnera avec nos mines fermées » (19).

A Yaroslav, où a eu lieu l'une des premières grèves importantes de la perestroïka, à la fin 1987, dans l'usine géante Diesel Motors, et où l'un des premiers fronts populaires a été formé, Ogoniok a enregistré de Ma perestroïka est trop radicale ! plus en plus de réactions contre les orientations de la réforme gouvernementale et un soutien croissant aux positions anti-libérales du Front uni des travailleurs (FUT) (20).

Un ouvrier de l'usine Diesel Motors expliquait : « Personnellement, il y a un an, j'étais un militant très actif du Front populaire. Sans mon aide, le dirigeant du Front populaire n'aurait pas été élu député du peuple. Je pensais qu'ils voulaient améliorer nos vies. (...) Mais, en fait, ils attaquent le système. C'est pour cela que nos chemins se sont séparés. Je ne veux pas que notre pays soit divisé entre riches et pauvres. » En juillet 1990, le soviet local de Yaroslav a introduit le rationnement (mesure qui va à l'encontre du marché) pour un large échantillonnage de biens de consommation, comme mesure de justice sociale dans une période de spéculation et de pénurie croissantes (21).

Divisions à l'horizon

Il est très difficile de mesurer l'étendue de cet état d'esprit à partir de la presse (qui, sur certaines questions, n'est guère plus prolixe que sous Brejnev) et de la présentation orientée de sondages d'opinion aux méthodes douteuses. Certaines entreprises, surtout celles qui peuvent exporter, commencent déjà à bénéficier de la réforme. Cela constituera sans aucun doute une source importante de divisions dans le mouvement ouvrier.

Les travailleurs qui soutiennent la réforme libérale de marché envisagent l'autonomie des entreprises pour avoir le contrôle de celles-ci et de la production. Comme l'a déclaré un dirigeant des mineurs de Vorkuta : « Maintenant, notre but principal est la libération du travail, c'est-à-dire le droit à disposer de notre produit » (22). Et, selon G. Mikhailets, président du comité des travailleurs de Kemerovo : « Nous devons devenir les maîtres complets de nos entreprises » (23). Les illusions sont frappantes: «Dans d'autres pays [les pays capitalistes], les travailleurs disposent de la ma-

17) Rabochaya Tribuna, 16 août 1990. En octobre 1917, la grande majorité de l'intelligentsia, dont ses ailes social-démocrate et populiste, refusa d'appuyer la prise du pouvoir des soviets et de participer à un gouvernement de coalition avec les soviets, se discréditant totalement aux yeux des travailleurs.

18) Rabochaya Tribuna, 8 juin 1990.

19) Rabochaya Tribuna, 17 août 1990.

20) Le Front uni des travailleurs a été fondé durant l'été 1989 avec l'aide de certains éléments conservateurs des appa-

Ma perestroika est La mienne trop conservatrice... est vide... Gorbatchev et les Trois ours jeure partie de leur production » a déclaré un autre dirigeant des mineurs (24).

En fait, le programme de privatisation à grande échelle des libéraux (et du gouvernement) prévoit uniquement l'autogestion" des propriétaires. Il ne laisse que peu d'espace à l'autogestion des producteurs, sauf dans l'éventualité (improbable) où ils deviendraient eux-mêmes majoritairement actionnaires — ce qui est tout à fait découragé en Hongrie, par exemple (25). Pour citer de nouveau Petrakov : « Le conseil des fondateurs ou des actionnaires payera le directeur et les cadres et contrôlera tout. » Il présente d'ailleurs cela comme "une sorte" d'avancée vers l'autogestion (26).

La presse soviétique fait une grande propagande à l'expérience des Etats-Unis où, dit-elle, 11 millions de travailleurs dirigeraient leurs entreprises. En réalité, ces derniers sont des employés qui possèdent quelques actions dans leurs firmes et n'ont aucun pouvoir de décision ; dans des cas extrêmement rares, ils peuvent peser sur les décisions principales concernant l'entreprise, les licenciements, la distribution des profits, etc. (27). La tendance, partout en Europe de l'Est, et de plus en plus en Union soviétique, va fortement à l'encontre de l'autogestion des producteurs, car elle heurterait de front les pleins pouvoirs des propriétaires privés et la libre circulation du travail et du capital.

Certains travailleurs ont prouvé qu'ils étaient prêts à organiser des grèves politiques, et même à s'emparer de leurs usines et à les diriger eux-mêmes, afin d'empêcher les licenciements et les lock-out. C'est ce qui s'est produit dans une entreprise de transports de Vilnius, en mai reils syndicaux officiels et du PCUS. Voir Inprecor n° 304 du 9 mars 1990.

21) Trud, 26 juillet 1990 ; Ogoniok n°20, 1990.

22) Rabochaya Tribuna, 1er mai 1990.

23) Trud, 10 juillet 1990

24) bid.

25) Moskovskie Novosti n° 28, 1990.

26) Pravitelstyenny Vestnik, 22 avril 1990.

27) Komsomolskaya Pravda, 27 juillet 1990.

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