Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

EGYPTE

Bruits de bottes sur fond de crise

Inprecor n° 317, 26 octobre 1990 · p. 7, 7-8 · 1 825 mots

Golfe et Irak Économie mondiale Palestine et Israël

Etats-Unis. Si le gouvernement égyptien espérait ainsi faire diversion à la grave

Bruits de bottes sur fond de crise

Le gouvernement de Moubarak a envoyé 20 000 hommes de troupe et

150 chars légers en Arabie saoudite aux côtés de l'armada dirigée par les crise économique que traverse le pays, il n'y est guère parvenu, comme l'explique Ahmed Shafei, militant révolutionnaire égyptien qu'Inprecor a rencontré.

INPRECOR : Vu d'Europe, l'alignement du pouvoir égyptien sur les

Etats-Unis dans la crise du Golfe semble être allé de soi. Comment cela s'est-il passé réellement ?

Ahmed SHAFEL: La réaction du gouvernement égyptien face aux événements du Golfe s'est faite attendre pendant deux jours au terme desquels le ministère des Affaires étrangères a rompu le silence par un communiqué exigeant le règlement du contentieux irako-koweitien dans un cadre arabe et octroyant au peuple koweitien le droit de choisir un nouveau gouvernement. Cette position — qui ne supposait aucun soutien à l'émir du

Koweit — s'est considérablement modifiée suite au sommet de la Ligue arabe d'août 1990 où l'Egypte s'est alignée sur les pays du Golfe (1) condamnant l'invasion irakienne; cette décision s'est traduite par une série de mesures, dont la plus importante a été l'envoi de forces armées égyptiennes au secours de l'Arabie saoudite et des Emirats arabes unis

Cette prise de position doit être analysée par rapport au poids de la crise économique à laquelle fait face la bourgeoisie égyptienne, et aux pressions des institutions financières internationales (Fonds monétaire international, Banque mondiale, etc.) qui ne lui laissent qu'une marge de manœuvre très étroite. Le régime égyptien est contraint d'accepter tous les dispositifs mis en place par l'impérialisme pour protéger ses intérêts dans la région, dans l'espoir de voir certaines de ses dettes annulées ou, au moins, le paiement des intérêts repoussé à des échéances plus lointaines...

L'Egypte s'est considérablement endettée auprès du Koweit, qui utilise en matière de prêts les méthodes des institutions financières impérialistes. L'Irak

= Inprecor n° 317 du 26 octobre au 8 novembre 1990

EGYPTE avait bien proposé à l'Egypte d'annuler sa dette envers le Koweit en échange de son appui, mais la dépendance égyptienne vis-à-vis de l'impérialisme est telle que cette "solution" ne pouvait être retenue. Les Etats-Unis "soutiennent" l'économie égyptienne à coup de prêts et de livraisons de blé - entre 75 et 80 % de cette cé réale, principal produit de consommation populaire, provient des Etats-Unis.

• Comment expliques-tu l'apparent accord de la population avec le gou vernement sur ce thème ?

Vis-à-vis des masses, le pouvoir a joué sur une autre corde pour s'assurer au moins d'une connivence tacite : les rapports entre les travailleurs égyptiens et le régime irakien. Ce dernier, malgré sa démagogie nationaliste affronte une crise économique sans précédent, après huit années de guerre contre l'Iran (3). Lorsque les travailleurs irakiens étaient au front, il a fait appel à près de 2 millions d'Egyptiens pour les remplacer. Une fois les hostilités terminées, le régime a exploité à ses fins la concurrence entre Irakiens et Egyptiens sur le marché du travail. Ces derniers ont fait l'objet de diverses tracasseries administratives puis de l'hostilité des Irakiens. Cette situation, entretenue par le pouvoir irakien, a abouti à des agressions répétées contre les émigrés égyptiens, qui se sont soldées par des dizaines de meurtres. Aujourd'hui, il est facile pour le gouvernement égyptien de raviver le ressentiment des Egyptiens à l'égard de l'Irak pour justifier l'envoi de troupes aux côtés de l'impérialisme.

Au sein de la population égyptienne, il ne s'est rien produit de comparable avec les manifestations de soutien à l'Irak qu'on a pu voir dans les autres pays arabes, où le sentiment nationaliste a été mis à profit par la démagogie du pouvoir

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irakien — en particulier au Yémen, au Soudan ou en Tunisie.

• Peut-on expliquer cette absence de réaction populaire uniquement par ce facteur?

Non, l'ampleur de la crise économique joue un rôle déterminant et relègue à l'arrière-plan toutes les autres préoccupations. Les Egyptiens, frappés de plein fouet par l'austérité, paupérisés, attendent, prostrés, chaque année le vote du budget. Aujourd'hui, le gouvernement Moubarak entretient l'espoir que la position pro-impérialiste qu'il vient d'adopter soulagera quelque peu l'acuité de la crise.

1) Le transfert du siège de la Ligue arabe de Tunis au Caire n'est pas une pure coïncidence : longtemps boycottée par l'ensemble des pays arabes à la suite de la visite de Sadate à Jé rusalem, et des accords de Camp David de 1978, l'Egypte n'abritait plus le siège de la Ligue. Ce boycott a été rompu par la visite de Yasser Arafat à Hosni Moubarak. Par la suite, les relations ont été rétablies entre l'Egypte et la Ligue. Le retour du siège de la Ligue arabe en Egypte est une victoire pour la bourgeoisie égyptienne, qui a drainé dans son sillage l'ensemble des régimes arabes ; cet événement reflète la faillite totale de la démagogie nationaliste arabe

2) Début septembre 1990, la presse tunisienne a fait état de l'envoi de 5 000 prostituées égyptiennes en Arabie saoudite pour les "besoins" de l'armada nord-américaine

3) Voir Inprecorn° 314 du 14 septembre 1990

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termes de l'article 3 de la loi d'urgence, le ministre de l'Intérieur peut faire "arréter et détenir les personnes suspectes ou celles qui menacent l'ordre public ou de l'état d'urgence pour réprimer l'opposition des groupes de gauche, des synauraient été incarcérés au cours de l'année. Plusieurs centaines de syndicalistes et d'autres opposants et détracteurs du gouvernement ont également été emprisonnés. La grande majorité des détenus ont apparemment été incarcérés en vertu des dispositions de l'état d'urgence et libérés sans inculpation ni jugefréquemment torturés et maltraités. Les personnes appréhendées au cours des vagues d'arrestations ont pratiquement toutes été passées à tabac. Beaucoup d'autres ont été systématiquement torturées dans le but de leur arracher des

EGYPTE Vous avez dit "droits de l'homme" ...

la sécurité". (...)

dicalistes, et plus particulièrement des groupes islamistes. (...)

ment à l'issue de périodes de détention allant de quelques jours à trois mois.

aveux sur des activités illégales, ou pour obtenir des informations.»* Mais une telle attitude d'attente repousse à plus tard, sans l'exclure, la possibilité de manifestations d'hostilité contre la position anti-arabe du régime.

• L'Egypte est l'un des pays arabes dont la classe ouvrière est la plus importante numériquement, et la plus concentrée. Où en est-elle aujourd'hui?

Ses traditions de lutte sont anciennes ; même si le régime de Nasser y a mis une sourdine, elles ont repris depuis une dizaine d'années et se radicalisent à une grande vitesse. Il s'agit généralement d'explosions spontanées, qui ne débouchent pas sur la création d'organisations ouvrières puissantes (syndicats ou partis). En général, ces mouvements sociaux partent de revendications économiques, mais l'affrontement avec l'Etat bourgeois devient vite inévitable dans un pays où ce dernier est le principal propriétaire des moyens de production. Dès lors, les exigences économiques deviennent rapidement politiques et les syndicats jaunes, à la solde du gouvernement, sont déboutés et remplacés par des "comités ouvriers". Les luttes achoppent aussi sur les questions démocratiques, puisqu'il est interdit, en Egypte, de faire grève, de manifester, etc. Elles aboutissent souvent, comme en 1989 à Hélouan — l'un des principaux centres industriels du pays (4) — à des affrontements sanglants entre grévistes et forces de l'ordre.

Cette conscience de classe se retrouve chez les émigrés égyptiens qui, contrairement aux Maghrébins, ne sont pas installés dans les métropoles du Nord, mais plutôt dans les pays voisins (Libye, Jorda-

« En Egypte, l'état d'urgence, proclamé en 1981 est resté en vigueur. Aux « Les autorités ont utilisé les larges pouvoirs que leur confère la législation « Au moins 8 000 sympathisants réels ou présumés de l'opposition islamiste « Les prisonniers détenus en vertu des dispositions d'urgence auraient été Extraits du Rapport d'Amnesty International 1990 nie, Irak, EAU). Cette émigration spécifique a, pour le moment, mis au second plan ses revendications de type national : le travailleur égyptien émigré en Libye, en Jordanie ou en Irak considère l'employeur libyen, palestinien ou irakien plutôt comme un patron que comme un "frère arabe", ou qu'un "étranger", comme en Europe. La conscience de classe a ainsi remplacé la conscience nationale Après avoir été expulsés par milliers de Libye, exploités en Jordanie, tués en Irak, les travailleurs égyptiens mettent peu d'empressement à dénoncer les menées impérialistes contre Kadhafi et à soutenir l'Intifada ou le régime irakien.... Bien sûr, les données objectives n'expliquent pas tout, mais les mesures anti-ouvrières des régimes nationalistes arabes ne peuvent que renforcer la conviction de l'échec du nationalisme, après la faillite de Nasser. De plus, la classe ouvrière n'est pas encadrée politiquement ; la gauche n'est pas parvenue à s'y implanter. Pourtant, la dynamique actuelle des luttes lui ouvre d'énormes possibilités et ce, d'autant plus que la politique d'ouverture économique menace les intérêts de certaines couches de la petite bourgeoisie, des paysans pauvres et des secteurs liés à l'appareil Le Parti communiste, par exemple, est déchiré par ses difficultés internes, affaibli par la clandestinité, et il subit de plein fouet les retombées des événements d'Europe de l'Est. Il est actuellement amené à revoir toute sa propagande, non par souci de rigueur théorique, mais pour justifier la politique de Gorbatchev. Ses contorsions, depuis les événements du Golfe, sont à l'image de celles faites à l'époque de Camp David, lorsqu'il soutenait à la fois les accords égypto-israéliens et l'Organisation de libération de la Palestine (OLP).

• Qu'en est-il des autres forces politiques?

L'opposition libérale va encore plus loin que le régime dans son soutien à l'impérialisme. Les forces de gauche, on l'a vu, restent marginales, sauf dans les universités où elles étaient hégémoniques durant les années 70. Depuis, elles ont été remplacées par les intégristes (5) mais, récemment, elles ont regagné du terrain en organisant des mobilisations sur des thèmes anti-impérialistes.

Les intégristes, eux, sont fort embarrassés depuis l'intervention impérialiste dans le Golfe. Leur position est pour le moins inconfortable puisqu'ils sont traditionnellement à la fois anti-occidentaux et alliés politiquement et financièrement avec l'Arabie saoudite, dont le régime a fait du Coran sa Constitution. Incapables de justifier la présence "occidentale" dans ce pays, ils ont adopté une position en trois points : condamnation de l'invasion du Koweit par l'Irak ; défense de l'Arabie saoudite ; condamnation de la présence américaine.

Logiquement, les masses égyptiennes, sous l'impact de l'aggravation de la crise économique — que même la "reconnaissance" impérialiste ne saurait juguler — seront amenées à contester le régime ainsi que l'impérialisme. *

10 octobre 1990 Propos recueillis par Luiza Maria

4) Voir Inprecorn° 297 du 13 novembre 1989.

5) L'influence intégriste, à laquelle l'absence de gauche laisse le champ libre, n'est pas non plus contrebalancée par un mouvement de femmes ; il existe plutôt une mouvance liée à des partis ou à des personnalités. Elles ne ripostent pas à l'intégrisme avec des revendications féministes, mais au travers de programmes généraux de formation. Pourtant, les réactions sporadiques, isolées et individuelles à l'intégrisme existent, mais n'ont pas abouti à la création d'un mouvement organisé.

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