La plupart des médias a analysé le résultat des élections du 14 octobre 1990 dans les cinq nouvelles régions administratives (lander) de l'ancienne République démocratique allemande (RDA) comme une victoire des conservateurs du Parti chrétien-démocrate (CDU) et du Parti libéral (FDP), et donc comme un succès pour le gouvernement Kohl et sa politique rapide et brutale d'anschluss. Eneffet,
Désenchantement
électoral
à part dans le lander de Brandebourg, les chrétiens-démocrates ont obtenu partout la majorité relative des voix — et la majorité absolue en Saxe. Manuel KELLNER
MAIS ce "triomphe" conservateur doit être nuancé : 30 % de la population n'a pas participé à ces élections, alors que, le 18 mars 1990, lors de celles de la "Chambre du peuple" de RDA, plus de 90 % des électeurs s'étaient rendus aux urnes et que, pour les élections municipales du 6 mai 1990, la participation avait encore été très importante (1).
Le CDU conservateur a largement fait les frais de cet abstentionnisme, qui traduit le désarroi de la population et la méfiance naissante envers les politiciens. Par exemple, en Thuringe, le CDU, avec 45,4 % des votes (au lieu des 52,5 % obtenus le 18 mars 1990), perd 400 000 voix en chiffres absolus.
Ces résultats sont insuffisants pour parler d'un véritable ancrage à droite de l'électorat, mais ils indiquent encore moins un début d'orientation à gauche. Ensemble, le CDU, l'Union sociale allemande (DSU, création du CDU bavarois, réduite à l'état de groupuscule par ces élections où elle n'a réussi à franchir la barre des 5 % dans aucun des nouveaux lander), les libéraux du FDP et le Parti social-démocrate (SPD) - qui symbolisent le consensus de la nouvelle Allemagne — perdent presque 2 millions de voix.
Le SPD (avec 19,1 %, 22,8 %, 26 % et 27 % dans quatre lander et avec une majorité relative de 38,3 % dans le Brandebourg) augmente légèrement son score par rapport au 18 mars 1990. A l'époque, le SPD expliquait qu'il était beaucoup plus faible en RDA qu'en RFA car il avait un retard organisationnel sur les conservateurs et les libéraux qui s'étaient appro-
ALEMAGNE priés des structures des anciens partis du bloc qui gouvernaient avec Honecker. Maintenant, les causes profondes de la fragilité du SPD apparaissent de façon évidente : il ne se démarque pas clairement des partis de la coalition gouvernementale, et sa base sociale à l'Ouest — ration nationale des syndicats (DGB) — n'a pas d'équivalent à l'Est.
Petits scores à gauche
Le Parti du socialisme démocratique (PDS — ancien PC est-allemand) (2), lui, a pu se maintenir comme troisième force politique dans les nouveaux lander, à l'exception de la Saxe-Anhalt où il a été devancé par les libéraux. Il a obtenu entre 9,7 % (Thuringe) et 15,7 % (Mecklembourg) des voix ; il enregistre donc une perte de suffrages par rapport aux élections de mars 1990 où il avait obtenu 16 % des voix (il avait même atteint 30 % dans certains quartiers populaires de Berlin, lors des municipales de mai 1990). La campagne électorale du PDS dans les nouveaux lander a été assez confuse, car cette formation se présentait, en général, comme partie prenante du consensus démocratique bourgeois essayant, en même temps, de flatter le régionalisme historides cinq nouvelles régions. Si le PDS veut devenir une réelle opposition de gauche, il devra changer de discours.
Dans trois lander, les Verts ont pu dépasser la barre fatidique des 5% en s'unissant avec l'Alliance 90 (regroupement de mouvements civiques) ; séparées, ces deux formations n'ont pas pu dépasser ce seuil au Mecklembourg ; l'AIliance 90 a franchi seule ce pourcentage dans le Brandebourg avec 6,4 % (contre 2,8 % pour les Verts).
Les Republikaners ultra-nationalistes n'ont pas réussi à réaliser une percée ; leur meilleur score a été de 1,2 % dans le Brandebourg, et ils ont obtenu moins de 1 % dans les trois autres lander où ils se sont présentés.
Parallèlement aux élections dans les nouveaux lander de l'Est, des élections régionales ont eu lieu en Bavière où les chrétiens-démocrates ont conservé la majorité absolue avec 54,9 % des voix (55,8 % en 1986). Le SPD n'a obtenu que 26 % des suffrages (27,5 en 1986) et les Verts en ont perdu 1,1 % avec 6,4 %. Les libéraux du FDP, avec 5,2 % des suffrages, sont entrés au parlement régional, tandis que les Républikaners ont raté leur arrivée à la chambre de peu avec 4,9 % (3 % en 1986) — ce qui est d'autant plus alarmant que l'anschluss avait apparemment malmené leur rhétorique démagogique (3).
Agression contre le PDS A la fin de la campagne, le siège du PDS a été attaqué par 150 policiers ne disposant d'aucun mandat officiel ; et l'immunité parlementaire du principal dirigeant de ce parti, Gregor Gysi, membre du Bundestag, a été violée et son bureau a été fouillé. Cette action — dont est politiquement responsable le sénateur Paetzolt du SPD, chargé des affaires de sécurité à Berlin — s'est faite sous prétexte de chercher les preuves de transferts illégaux de fonds qu'aurait détournés le PDS. Si, après coup, les autorités ont dû reconnaître qu'il s'agissait d'opérations légales, les tracasseries continuent contre ce parti. La plupart des commentateurs et des politiciens allemands ont critiqué cette action policière, qualifiée d'erreur tactique" grave, puisqu'elle permet au PDS de jouer les martyrs et de dénoncer les principes sélectifs de droit du nouvel Etat démocratique allemand.
Cologne, 22 octobre 1990
1) Voir Inprecorn° 308 et 310 des 4 mai et 1er juin 1990.
2) Voir Inprecor n° 311 et 315 des 15 juin juin et 28 septembre 1990.
3) En ce moment, le Parti socialiste unifié (VSP) prépare activement une manifestation internationaliste, le 3 novembre 1990 à Berlin, contre le nationalisme allemand, le racisme et l'impérialisme.