Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

UNION SOVIETIQUE

Impressions de voyage

· Inprecor n° 317, 26 octobre 1990 · p. 17-18 · 1 280 mots

URSS et Russie France

économique soumis par Gorbatchev, définissant les « orientations principales vers

1990, les différentes réformes ont provoqué une chute du Produit national brut

(PNB) de 1,5 %, une inflation de 9 % , la menace de suppressions de dizaines de

Impressions

de voyage

éclairent lasituation actuelle. Anne-Marie FANON

A PEINE arrivée à Léningrad, en ce 4 juillet 1990, certains traits du quartier populaire dans lequel je vais vivre pendant quinze jours me font penser à Managua telle que je l'avais vue il y a cinq ans. Au carrefour qui jouxte la station de métro Akademitcheskaia, la chaussée des grandes avenues est remplie de nids de poules, jusque sous les rails du tramway. Les transports en commun (tramway, trolebus, bus) sont tous dans un état de délabrement tel qu'en France personne ne les emprunterait par crainte d'un accident. Il s'avère rapidement qu'ils sont presque toujours bondés.

Léningrad ou les duretés de la vie aujourd'hui: « Sivodia, nitchevo niet » (aujourd'hui, il n'y a rien)

Des queues sont formées tout au long des trottoirs devant d'affreux magasins presque vides ou devant des étalages de fortune où l'on vend des pastèques, des tomates, des abricots et des pêches rachitiques et aussi beaucoup de fleurs. Celles-ci sont très chères mais pourtant on voit toujours beaucoup de gens en acheter.

Tout le monde discute de tout ; quels que soient le lieu et l'heure, on m'interroge sur ma vie, ma famille... on critique le présent, on rêve de la France et d'un avenir incertain...

Tout au long de mon séjour, cette étrange impression de ressemblance entre

Vendredi 19 octobre 1990, le Parlement soviétique a enfin adopté le plan une économie de marché » (présenté comme un synthèse entre le plan du

Premier ministre, Ryjkov, et celui de l'économiste Chataline). Depuis janvier milliers d'emplois et la pénurie de multiples produits de consommation (1).

Anne-Marie Fanon a voyagé en Union soviétique en juillet ; ses impressions guerre et la pauvreté.

tion d'Octobre, l'échec du système bureaucratique s'étale sur les quelques 1 600 tiers populaires sans aménagements sociaux suffisants ; logements de mauvaise qualité, trop petits et souvent complèteleur construction ; entretien quasiment itrès nombreux ; problèmes incessants de ravitaillement ; eau non potable au robinet ; incuries des administrations, etc. Tel est le triste spectacle qu'offre cette orgueilleuse cité de 6 millions d'habitants. Il ne fait pas bon être mère de famille ici, nades à travers la ville.

changements intervenus depuis l'ère gorbatchévienne. La Perspective Nevsky

Retour à la maison du Prix Nobel de la Paix 1990 encombrée de vendeurs de petits journaux misérablement imprimés, de toutes tenune capitale du tiers monde et l'ancienne capitale de la Russie des tsars ne m'a pas merveilleux quittée. La première, six ans après sa révolution, apparaissait déjà étranglée par la

Dans l'autre, 73 ans après la révolude la ville: urbanisation des quarment délabrés, 20 ans seulement après nexistant de la voirie et des espaces verts me dis-je souvent au cours de mes prome-

Bien sûr, il y a des signes évidents de [avenue principale de Léningrad, ndlr] est

Bien sür, nous en parlerons, ma chérie... dès que je reviens d'Oslo. bre et 12 octobre 1990.

dances, qui semblent trouver tous un acquéreur. On peut tout dire et tout écrire. La Komsomolskaïa Gazeta est ouvertement anti-communiste. J'ai même vu un cinéma qui passe des films pornos : « Ainsi commença... et finit la perestroïka », commente désabusée mon amie russe en me le montrant du doigt.

On a la sensation confuse que tout peut arriver... sauf quelque chose de bien. Mes amies russes expriment très bien ce sentiment avec un humour fataliste... Alors on boit, on chante, on rit.

Petersbourg ou les splendeurs du passé : « Rantche, bil » (il était autrefois...)

Bien sûr, Léningrad ce fut d'abord la ville de Pierre le Grand et il reste du siècle sur lequel s'est étalée sa construction un ensemble architectural d'églises et de palais. Mais ce qui est frappant, c'est le rôle que joue Saint-Petersbourg dans la conscience léningradoise d'aujourd'hui.

En cette saison, il est courant de faire deux heures de queue pour entrer dans le musée de l'Ermitage qu'abrite l'ancien Palais d'hiver. Rien que de très normal. Mais lorsqu'on visite les résidences d'été des tsars à Pouchkine, Pavlovsk ou Petrovorets, c'est la même foule de touristes qui se pressent, venus de toutes les républiques de l'Union soviétique, dont de nombreux Russes, et qui communient dans la même vénération.

On ne peut qu'être impressionné, d'une part, par l'effort colossal consacré après la guerre à la reconstruction de ces palais presque entièrement détruits au cours de l'occupation par les troupes nazies pendant le siège de Léningrad et, d'autre part, par la vénération dont sont l'objet ces somptueux vestiges du passé, symbole d'une période que les Léningradois d'aujourd'hui imaginent opulente, en raison des richesses inouïes provenant de tous les pays du monde qui y ont été accumulées. C'est ainsi que plusieurs Léningradois m'informent avec fierté qu'il est question que la ville retrouve son ancien nom de Petersbourg. Il paraît même que la question est à l'ordre du jour des débats du Soviet de Léningrad. La nostalgie d'un passé dont les horreurs sont totalement occultées représente ainsi pour de nombreux Léningradois une fuite et un refuge devant la désespérance de la vie pré-

1) Voir Inprecorn° 311, 315 et 316 des 15 juin, 28 septem-

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sente. On peut sans doute analyser de la même façon la résurgence de l'esprit religieux. Les médias ne cessent de s'en faire l'écho : églises et sectes font recette. « La religion est le soupir des âmes blessées » écrivait Karl Marx. Il doit y avoir des millions d'âmes blessées qui soupirent sur l'immense territoire de l'ex-Sainte Russie.

Pétrograd et le rejet de la révolution « Eta rivoloutsia » (c'est ça, la révolution)

Mais je ne suis pas au bout de mes étonnements : une plus grande surprise m'attend lors de la visite du musée de la grande révolution socialiste d'Octobre, situé en plein centre de la ville, à deux pas de la forteresse Pierre et Paul, qui fait face au Palais d'hiver, de l'autre côté de la

Un manuel touristique, édité en 1989 à Paris, indique que ce musée reçoit tion, corruption des responsables d'éta-

L'effet émotionnel produit est énorme et le message implicite limpide : « C'est cela le communisme...»

Aucun de ces reportages n'indique de facteur d'échelle. Impossible de juger si l'échantillon est représentatif. Il semble que le problème des orphelins soit préoccupant : un député du Soviet de Léningrad, responsable de la commission d'action sociale, m'en a parlé pendant deux heures. Il évalue à 15 000 le nombre de enfants, victimes pour la plupart d'abandon (pauvreté, désarroi des jeunes mères qui n'ont pas eu accès à la contra-

En revanche, samedi 14 juillet, la télé soviétique retransmettait une émission de la télévision française, dans laquelle l'image de la France se résumait essentiellement aux boutiques des Champs-Elysées et aux défilés de mode des grands couturiers avec, comme message implicite : « C'est cela le capitalisme...» Là, la supercherie est plus claire. Mais ce contraste traduit bien un état d'esprit général.

Qu'ils soient optimistes ou pessimistes, députés ou hommes de la rue, les Léningradois expriment presque tous : « Ce présent-là, on n'en veut plus », mais aussi : « C'est l'héritage d'Octobre 1917. » Et la discussion n'est pas encore possible : révolution, socialisme, communisme, bureaucratie, tout est confondu.

C'est ainsi qu'une nuit, en attendant l'heure de l'ouverture des ponts sur la Néva, j'erre sur cette magnifique place du Palais d'hiver où se joua la scène finale de l'insurrection d'Octobre, et je sens qu'il n'y a là personne avec qui partager mon émotion et mon plaisir.

Juillet 1990

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