Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

UNION SOVIETIQUE

Voix de Léningrad

Inprecor n° 317, 26 octobre 1990 · p. 18-19 · 1 636 mots

URSS et Russie

politiques à Léningrad. Leurs réponses montrent autant le foisonnement politique qui existe aujourd'hui en Union soviétique, que le marasme économique et social

500 000 visiteurs par an.

Or, en ce samedi 21 juillet où j'y pénètre sur le coup de 11 heures du matin, il est absolument désert. Après quelques minutes de stupéfaction, j'entends une voix dans une salle proche. J'y découvre deux jeunes femmes russes racontant en anglais la révolution russe à un seul touriste américain. Les commentaires sont stupéfiants : l'une est visiblement une guide officielle du musée. Selon elle, les bolcheviques étaient des démagogues : leur seul programme consistait en une redistribution des richesses aux pauvres; ils n'ont pris le pouvoir qu'avec la complicité du Kaiser.

On peut imaginer qu'il y a quelques années, elle devait, avec la même assurance, donner une version officielle contraire. Aujourd'hui, elle semble en tout cas tout à fait convaincue de ce qu'elle dit et heureuse de lire l'approbation sur le visage du touriste.

Souvent j'aurai l'impression que la glasnost consiste pour mes interlocuteurs à pouvoir déclarer le contraire de ce qu'on leur appris à dire pendant si longtemps, énoncer un rejet total et a-critique de la révolution. Ce mot même est devenu suspect : lorsque j'ai annoncé à mes amies soviétiques mon intention d'aller visiter le musée de la Révolution, je les ai horrifiées...

A cet égard, la télévision joue également un rôle ambigu. Pendant mon séjour, deux reportages sont diffusés à une heure de grande écoute sur les établissements pour les enfants orphelins. Dans les deux cas, la réalité montrée est atroce : manque de soins, mauvais traitements, camisole physique ou chimique, surpopula-

Voix de Léningrad

En juillet 1990, Inprecor a rencontré des militants de différents courants qui guette le pays.

INPRECOR. : Pouvez-vous nous présenter les partis politiques auxquels vous appartenez?

Piotr (membre du Parti démocratique de Russie - PDR) : Actuellement, il n'y a pas à proprement parler de partis politiques ; il existe des organisations de quelques dizaines de membres.

Alexandre (membre du Parti socialdémocrate - PSD) : Le PSD regroupe plusieurs centaines de membres, répartis dans 78 villes, dont 300 à Moscou et 100 à Léningrad. Le PSD n'a pas pour ambition de devenir un parti de masse. Nous sommes sociaux-démocrates et non socialistes. Nous regroupons essentiellement l'intelligentsia, notre programme doit se tourner vers les ouvriers. Notre objectif n'est pas de construire un grand parti ; 2 à 3 000 membres nous paraît être la taille optimale ; nous visons une influence électorale de 25 %.

Sacha (ancien permanent du Parti communiste d'Union soviétique -PCUS) : II y a 40 000 membres du PCUS dans mon arrondissement, qui compte 50 000 habitants. La classe ouvrière et l'intelligentsia technique quittent actuellement le Parti ; alors qu'en même temps certains scientifiques et enseignants du supérieur tentent de prendre des places dans l'appareil.

Les permanents du Parti, eux, vivent complètement coupés des adhérents.

Vladimir (sociologue) : Il n'y a qu'un seul parti, le PCUS, qui compte 18 millions de membres, dont 500 000 à Léningrad ; le reste n'en est qu'à une étape de formation. En revanche, il existe une très large base sociale pour le mouvement démocratique, sur une base antitotalitaire, contre la machine du Parti et de l'Etat. Les deux tiers des députés du Soviet de Léningrad en sont issus.

• Comment pouvez-vous résumer le programme de vos partis ?

Alexandre : Nous sommes proches de la social-démocratie allemande. La société doit garantir la propriété privée, mais sa richesse doit être utilisée pour le bien

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commun. Il doit y avoir coexistence de différentes formes de propriétés... Personne ne peut acheter les grandes usines ; les ouvriers achèteront les petites, ils y sont d'ailleurs prêts. Les arrondissements de Léningrad, par exemple, veulent être indépendants et s'occuper de leurs usines ; peut-être ont-ils raison. En tout cas, personne ne doit décider d'en haut. Il ne faut pas de plan, le marché régulera.

Sacha : Notre pays est attardé, voilà pourquoi il nous faut la propriété privée ; il faut la concurrence de toutes les formes de propriété. Tout le monde comprend cela, sauf le Front unique des travailleurs (FUT). Mais aujourd'hui la propriété est aux mains de l'Etat et nous ne savons ni comment privatiser, ni comment créer un équilibre d'intérêts.

Piotr : Il faut donner aux hommes la possibilité de sentir l'esprit de la concurrence, de l'entreprise et de la liberté. La principale question est celle de la propriété. Les hommes doivent comprendre que s'il y a des riches, il y aura moins de pauvres. En tout cas, il n'y a pas de solution aux problèmes sociaux sans réformes économiques.

Vladimir : La voie naturelle, c'est le marché, la démocratie politique.

Quelles sont les tâches urgentes dans la situation actuelle ?

Piotr : Il faut changer la psychologie déformée inculquée pendant le stalinisme. La majorité veut la justice, mais seule la minorité comprend comment on peut obtenir un meilleur niveau de vie. Il faut restaurer les qualités morales.

Alexandre : Notre société a un niveau politique et moral très bas ; pendant 70 ans, les communistes ont détruit toute éthique. Il n'y a pas de réformes possibles sans changement des hommes ; en ce sens, nous ne sommes pas des bolcheviques.

Vladimir : La principale question est le renaissance morale... La terre doit être rendue à ceux qui la travaillent, les usines vendues par actions... Le problème est de faire renaître la motivation au travail pour pouvoir ensuite aider les plus défavorisés. Ceux qui peuvent travailler doivent gagner leur vie eux-mêmes... L'Eglise a un rôle à jouer dans cette renaissance morale.

Sacha : Le PCUS a amené le pays dans une telle crise qu'il n'y a pas d'autre solution que le marché. C'est contradictoire pour l'appareil, mais c'est inéluctable. Ce qu'il ne faut pas faire, tout le monde le sait. D'abord il ne faut pas se jeter dans le marché sans prendre en compte la réaction de la population, ni attirer les capitaux étrangers sans avoir préparé les cadres nationaux. Ce qu'il faut faire... personne n'en sait rien ! Il n'y a pas de marché sans propriétaire, mais qui sera le propriétaire ? Pas le capital étranger, la population ne l'accepterait pas ; mais notre propriétaire actuel serait pire.

Si l'on savait quel genre de planification permet de répondre aux besoins urgents, il n'y aurait pas besoin de la perestroika.

• Quels sont les principaux problèmes de la population à Léningrad?

Sacha : C'est d'abord le logement : dans mon arrondissement 10 000 personnes sont en liste d'attente. La norme, c'est 18 m2 pour trois personnes. C'est ensuite la destruction de l'écologie: on ne peut pas boire l'eau du robinet ; dans la majorité des usines, les machines sont très anciennes et très polluantes.

Alexandre : L'hiver prochain sera une étape décisive. Il n'y aura ni fuel, ni nourriture en quantité suffisante. La situation devient donc favorable à une révolution, qui serait catastrophique.

Il faut essayer d'éviter le chômage, favoriser la reconversion par la formation et aussi augmenter les retraites qui correspondent actuellement à 30% du salaire.

Vladimir : Les difficultés d'approvisionnement sont énormes ; les enfants manquent de vitamines et pourtant, à Léningrad, la vie est meilleure qu'ailleurs.

Les grèves ouvrières s'expliquent par les conditions de vie très dures et la révolte contre les privilèges de la bureaucratie. Cela fait longtemps que les gens entendent parler de changement et ne voient rien changer. Nous voulons que ça aille plus vite.

• Comment voyez-vous la question des nationalités en URSS ?

Piotr : La décomposition de l'Empire est mûre et elle aura lieu. Un nouveau traité de l'Union est indispensable.

Alexandre : Les tensions sont extrêmes entre les républiques de l'URSS. Il est impossible et illusoire de vouloir un système de lois unique. Les républiques doivent avoir un niveau d'indépendance élevé. Gorbatchev a fait beaucoup d'erreurs avec la Lituanie.

Sacha : L'exaspération des nationalités est le fruit de la politique du ministre de l'Intérieur. Mais cela n'a pas un grand écho dans la population.

L'armée représente-t-elle un danger pour l'URSS aujourd'hui ?

Vladimir : L'armée peut représenter un danger, les conditions de vie de nombre d'officiers sont proches de celles de la population. 100 000 d'entre eux sont sans logement et cela va s'aggraver avec les retours des différents pays de l'Est.

Sacha : J'ai moi-même passé ma vie dans les Forces armées, en particulier les fusées stratégiques. En février 1989, j'ai compris que ma place était dans le mouvement démocratique. J'ai démissionné du PCUS pour raisons morales et demandé mon exclusion des Forces armées.

Il y a actuellement une très grande distorsion dans l'armée entre le Haut-commandement, d'une part, les soldats et la hiérarchie inférieure d'autre part. Beaucoup de ces officiers sont prêts à quitter l'Armée ; c'est souvent la question du logement qui les en empêche. Le recrutement par concours se fait maintenant au niveau le plus bas : une place pour un candidat. Ce sont les plus incultes qui restent, ceux qui sont prêts à faire n'importe quoi.

Les plus réactionnaires sont ceux qui occupaient l'Europe de l'Est. Leurs conditions de vie y étaient excellentes. S'ils reviennent en URSS, ils perdront tous leurs avantages. Une nouvelle loi est en préparation pour leur donner le droit à la retraite ; après son approbation, l'armée se décomposera très vite. Nous risquons alors d'être les otages des sous-officiers, ce qui est très dangereux. Je n'exclue pas que nous ayons le chantage atomique à l'intérieur du pays. C'est pourquoi la démocratisation de l'armée est la chose la plus importante. Il y a une lutte constante entre l'armée et le Parti. Cette première a des moyens financiers colossaux, des territoires immenses et des moyens de communication très sophistiqués. Ceux qui ont l'information ont le pouvoir. *

Propos recueillis par Anne-Marie Fanon

Léningrad, juillet 1990 = 19

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