Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

GRANDE-BRETAGNE

Maggie et le serpent

· Inprecor n° 317, 26 octobre 1990 · p. 14-15 · 2 092 mots

Grande-Bretagne Économie mondiale

LE gouvernement britannique a pratiquement perdu le contrôle de l'économie : l'inflation tourne aux alentours de 10%, malgré des taux d'intérêt qui dépassent 15 % et une balance des paiements dont le déficit atteint 19 milliards de

Le choix de la date d'entrée dans le SME a été avant tout politique. Le Parti conservateur, comme l'expliquait depuis longtemps le Financial Times, avait fixé « la date la plus adéquate pour l'entrée dans le SME. Il suffit de déduire la période de lune de miel de six mois pendant laquelle les taux d'intérêt seront moins élevés de la date des prochaines élections anticipées (1), pour trouver le jour fatidi-

Cadeau empoisonné

La prise de position de la direction du Parti travailliste, qui s'était prononcée pour une entrée dans le SME plus tôt dans l'année 1990, était politiquement vitale. Les conservateurs ont bien prévu les choses : il y aura un "état de grâce" puisque le SME apporte une réserve monétaire plus importante — surtout en Deutsche marks (DM) — qui permettra de défendre la livre. La récession causée par l'entrée dans le SME ne se fera sentir qu'à moyen terme sur le commerce extérieur britannique. A ce moment-là, soit les conservateurs seront réélus et devront mettre en place les "mesures douloureuses nécessaires pour corriger l'économie", soit un gouvernement travailliste faible et droitier devra faire face à cette

A travers l'entrée dans le SME, qui vise à défendre un taux de change fixe pour la livre, le gouvernement s'attaque au renversement d'une tendance vieille de cent ans ; la monnaie britannique a toujours baissé face à celles des pays dont la productivité augmentait plus rapidement que celle de la Grande-Bretagne.

Au cours du XXe siècle, la livre a perdu en moyenne 1,1% chaque année face au dollar, 2,1 % face au DM; et, 3,1% face au yen depuis la Seconde Guerre mondiale. Depuis 1948, elle a perdu environ 3,6% face au DM et, depuis 1973, 4,5 % face au DM et 5,2 % face au yen. Juste avant que les monnaies se mettent à flotter en 1972 (2), la livre s'échangeait contre 8,75 DM ou 850 yens ; elle vaut aujourd'hui aux alentours de 3 DM et de 280 yens.

Ce qui est sous-jacent — et de fait renforcé par la participation au Système monétaire européen -, c'est la faiblesse structurelle de l'économie britannique, marquée pendant plus d'un siècle par la domination impériale. Tous les aspects de l'économie en rapport avec le rôle de la Grande-Bretagne à l'étranger ont été renforcés aux dépens de l'industrie de la métropole : industrie de défense, secteur financier et économique sur-dimensionné, très nombreuses importations depuis les anciennes colonies.

Selon un article du Bulletin économique socialiste (3) : « La stabilité du taux de change entre les principaux membres du SME se base, en dernière analyse, sur des taux de croissance de la productivité pratiquement identiques. Mais la Grande-Bretagne, malgré des réussites temporaires entre 1981 et 1987, n'est pas parvenue à obtenir une amélioration soutenue de la productivité semblable à celle de ses concurrents européens. »

On sait que la productivité est un facteur déterminant pour la stabilité du taux de change. Une augmentation de la productivité équivaut à une réduction de prix relative, car la même chose est alors produite avec un investissement moindre. Donc, si la productivité de la GrandeBretagne est à la traîne derrière celle de ses rivaux, soit elle finira par perdre des parts de marché parce que ses produits sont trop chers, soit elle devra baisser ses prix - ce qui ne peut être compensé que par une diminution des salaires ou des profits.

Une industrie à la traîne

La stabilité du taux de change dépend donc de la hausse parallèle des différents taux de productivité. Depuis 1945, la croissance moyenne de la productivité a été d'environ 6,6 % au Japon, de 4,1 % en France, de 4,3 % en l'Allemagne fédérale et de 4,4% en l'Italie. La quasi-égalité entre ces trois derniers taux constitue la base réelle du taux de change stable dans le serpent monétaire du SME.

L'augmentation du taux de productivité en Grande-Bretagne, depuis 1979, n'atteint que la moitié de celui des pays cités précédemment - 2,4 % par an en moyenne. Depuis 1987, ce mode de croissance lente a repris. La croissance de la productivité dans l'ensemble de l'économie a été encore plus médiocre durant les quatre derniers trimestres.

La principale exception à ce taux généralement bas a été la hausse de 1979-1981 qui était due à un concours de circonstances particulier : il s'agissait d'un bénéfice temporaire au milieu d'une récession très intense, rendu possible uniquement par l'augmentation du prix relatif du pétrole, ce qui a modulé les déséquilibres de la balance des paiements. Durant

GRANDE-

Maggie et

La décision du gouvernement Thatcher d

(SME), le 8 octobre 1990, constitue une ti économiques de la Grande-Bretagne à trav

La, malgré cela, reçu un soutien enth Alan F cette période, entre 15 et 20 % de la capacité productive de la Grande-Bretagne a été détruite tandis que le solde du pétrole passait de - 0,6 % à + 2,5 % du Produit national brut (PNB) - une amélioration de plus de 16 milliards de livres en prix de 1990. Sans cela, les problèmes de la balance des paiements auraient été insurmontables — ils commencent d'ailleurs à le devenir aujourd'hui.

Même avec la hausse du prix du pétrole due à la crise du Golfe, il est peu vraisemblable que ce dividende exceptionnel soit disponible pour le capital britannique dans le futur. Le surplus pétrolier est tombé à 0,25 % du PNB — une chute de 12 milliards de livres en prix de 1990. La production a baissé de manière substantielle. De plus, même à 30 dollars le baril, le prix réel équivaut seulement à

La situation de la balance des paiements britannique est si mauvaise que les indicateurs du commerce, mais aussi des services vont bientôt être au rouge. La badans l'industrie tombée de + 6% en 1970 à - 3.2% en livres en 1990. Depuis 1979, le surplus du PNB, alors que celui des profits réalisés à l'étranger ne représente plus que 0,6 % du PNB, et tout indique que les choses empirent.

La base de ce mécanisme repose sur l'échec systématique à investir dans l'industrie. La Grande- Le navire du Parti Inprecor nº317 du 26 octobre au 8 novembre 1990 =

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BRETAGNE le serpent rentrer dans le Système monétaire européen atative radicale pour résoudre les problèmes rs une politique de récession drastique — qui usiaste de certains secteurs de gauche. LEEMAN

Bretagne est le seul pays occidental qui maintienne simultanément une balance commerciale négative et continue à investir à l'étranger sur une très large échelle. Cela créé un parti pris systématique contre l'investissement dans l'industrie nationale qui, à long terme, handicape la hausse du taux de productivité du capital britannique. Début 1990, le taux de croissance du PNB britannique était descendu en dessous de 2 %, et celui de l'industrie à 0,6 %. L'entrée dans le SME équivaut à un changement radical de cap; elle transforme l'instrument le plus fondamental du gouvernement : sa politique monétaire. Comme l'a déclaré le Fonds monétaire international (FMI) lui-même: « Le SME fait l'expérience que, selon un dicton connu en matière d'économie internationale, il n'est possible de réussir simultanément que l'un des trois objectifs suivants : garder des taux de change fixes, avoir une politique monétaire indépendante ou des marchés ouverts de capi-

ECONOMIC AND MONTAKI

UNIO

onservateur et l'iceberg du Système monétaire européen. The Economist du 13 octobre 1990 taux. » Mais cela ne signifie en aucun cas des taux d'intérêts plus bas. Au contraire, alors qu'auparavant les gouvernements avaient la possibilité de relâcher un peu les contraintes monétaires et de dévaluer, maintenant ils ne peuvent plus le

Le prochain gouvernement, quel qu'il soit, sera obligé de fixer le taux d'intérêt à un niveau capable d'attirer suffisamment de capital pour annuler les pertes du commerce extérieur et défendre le taux de

Tous les commentateurs sérieux l'ont compris : « L'idée selon laquelle, grâce à l'entrée dans le SME, nous parviendrions à la stabilité monétaire et nous serions débarrassés de la nécessité d'avoir des taux d'intérêt élevés n'est pas viable.Tant que le déficit du commerce extérieur sera très élevé, nous aurons besoin de taux d'intérêt élevés pour attirer les investisse-

Thatcher elle-même a expliqué, lors du Sommet de Dublin de mai 1990, à l'époque où elle refusait encore l'adhésion au SME : « Je pense que nous devons être très prudents quant à l'affirmation selon laquelle les taux d'intérêt vont baisser si nous entrons dans le SME. »

Prévisible austérité

Puisque la livre sera surévaluée en permanence — ce qui signifie que les prix des produits manufacturés britanniques seront artificiellement élevés — l'industrie de la Grande-Bretagne ne sera compétitive que si elle lance des attaques sévères contre les salaires. Une fois de plus, les commentateurs financiers en sont parfaitement conscients; dans le Guardian du 23 avril 1990, Victor Keegan écrivait : « La Grande-Bretagne a un besoin urgent d'électrochocs, comme on en utilise parfois en dernier ressort dans les traitements des affections psychiatriques, (...) dans le cas de la GrandeBretagne, cela passerait par une entrée immédiate dans le SME (...) entraînant d'un gel des salaires pendant un an. »

Quant à Samuel Brittan, il a affirmé, dans le Financial Times du 14 juin 1990 qu'« aucun partisan sérieux de l'entrée dans le SME ne l'a envisagée comme une solution rapide. Le fait d'en être membre conduit à réduire sévèrement les profits des compagnies engagées dans le commerce international, si elles essayent d'augmenter les prix plus vite que leurs

C'est imminent au regard du taux extrêmement élevé de la livre au moment de son entrée dans le SME. Le consensus général, même parmi les autorités financières favorables à l'entrée de la Grande-

Contre la Poll Tax

Le fer de lance de l'opposition active au gouvernement Thatcher reste la campagne contre la Poll Tax (voir Inprecor n° 306 du 6 avril 1990), nouvel impôt local qui vise à faire reposer sur les plus pauvres le financement des municipalités. Des millions de personnes ne l'ont pas payée, et semblent déterminées à ne pas le faire, ce qui conduira à une confrontation explosive entre l'Etat britannique, sa police et sa justice et de très nombreux citoyens

Le 20 octobre 1990, à Londres, une manifestation de 25 000 personnes contre cet impôt s'est terminée par un rassemblement devant la prison de Brixton où sont détenus les participants du "soulèvement contre la Poll Tax" qui avait enflammé le cœur de la capitale en mars 1990. Cette action de solidarité s'est, à son tour, terminée par l'arrestation d'environ 120 manifestants. A la suite de ces événements, la police a demandé que les manifestations contre la Poll Tax soient interdites. * Bretagne dans le SME, était que le taux équivale au maximum à 2,6 DM. Or, la livre est en fait surévaluée d'environ 25 %, en terme de productivité relative.

Toutes les tentatives précédentes pour défendre un taux de change élevé ont provoqué à un krach ultérieur: 1925-31, 1964-67 et 1979-81.

La Grande-Bretagne est enfermée dans une spirale de déclin dont la seule issue possible est une rupture radicale avec son passé impérialiste ; ce qui passerait par une expansion de l'économie et surtout de l'industrie ; 80 % des changements antérieurs en matière de production par habitant, en Grande-Bretagne, s'expliquent par des modifications dans la production industrielle. Mais le capital britannique, dominé par les secteurs financiers, commerciaux et militaires - sur lesquels Thatcher s'appuie, et que la direction travailliste de Kinnock n'a absolument pas l'intention d'affronter —, est résolument opposé à toute attaque des seules ressources qui pourraient financer une telle expansion : le budget de la défense et les profits de la City (4).

Ce qui s'annonce donc, c'est une très forte poussée du chômage, provoquée par une récession intense, une attaque prolongée et brutale sur les salaires et, à plus long terme, des coupes sombres dans un budget de l'Etat déjà fortement réduit. *

Londres, 19 octobre 1990

1) En Grande-Bretagne, c'est le gouvernement qui fixe la date des élections législatives.

2) En août 1971, sur décision de Nixon, le dollar a cessé d'avoir une parité fixe avec l'or et est devenu "flottant" par rapport aux autres monnaies.

3) Service d'information régulier pour la gauche, parrainé, entre autres, par les députés travaillistes Ken Livingstone et Diane Abott.

4) La City est le quartier des affaires de Londres où se trouvent la Bourse et tous les principaux groupes financiers.

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