deux pays jumeaux qui se partagent l'ile que les Indiens appelaient Kiskeya, Haiti même du régime de Balaguer. En Haïti, l'impérialisme nord-américain se trouve prêtre Jean-Bertrand Aristide le 16 décembre 1990... dans le cas où le premier tour des élections générales prévues ce jour-là a bien lieu et s'il n'y a pas de fraude
Kiskeya généralisée.
Andy BROCK
Arthur MAHON
LE NOUVEAU mandat électoral du président Balaguer a commencé le 16 août 1990, deux jours après qu'une grève générale de 48 heures a paralysé le pays à l'appel des organisations syndicales et populaires. Le gouvernement venait, en effet, d'annoncer un train de mesures d'austérité afin de pouvoir signer un accord avec le Fonds monétaire international (FMI). Le mouvement fut violemment réprimé par l'armée, douze personnes tuées, plus de 100 blessées et il y eut
CUBA environ
5 000 arrestations.
Un seul chef d'Etat, le président du Venezuela,
Andres
Perez,
Carlos s'est déplacé à Saint-Domingue pour assister à la prise de fonctions de Balaguer. Le 16 mai, ce derpar la nier avait volé, fraude, la victoire électorale à son concurrent,
Juan Bosch. C'est également par une répression sauvage que Balaguer a répondu à une nouvelle grève nationale de trois jours, les
26, 27 et 28 septembre 1990. Un des dirigeants de la grève dans la ville de Salude a ainsi été torturé, puis fusillé par l'armée ; il y a eu au moins trois morts et
Quand tout bascule
Les semaines qui viennent pourraient se révéler cruciales dans l'histoire des et la République dominicaine. Le 19 novembre 1990, a commencé en
République dominicaine, une grève générale qui met en question l'existence confronté à un autre défi : la possible, pour ne pas dire probable, victoire du une véritable dictature. La grève de sepun secteur encore très minoritaire, le Col-
OCÉAN
Cap-
Haitien-
- Bonaives
-Golfe-
St Marc de Gonaïves
PORT-
Jérémie
AULPRINCE a.
* Barahona
Sles Cayes
• REPUBLIQUE-
- D'HAITI-
Mer des Caraïbesparti communiste atypique depuis longtemps) et quelques organisations d'extrême gauche. Le relatif succès du mouvement s'explique par le rejet massif du régime et des mesures d'austérité de l'été
1990, qui accentuent la grave crise éconodes dizaines de blessés par balle. Si on excepte le massacre de 200 personnes perpétré lors des émeutes de 1984 (sous la présidence du social-démocrate Jorge Blanco), la répression n'avait pas atteint de tels niveaux depuis la première présidence de Balaguer (1966-1978), qui était tembre n'a pas eu le succès de celle d'août, mais elle a cependant recueilli un impact indéniable, touchant pratiquement tous les milieux populaires urbains et ruraux, surprenant la plupart des observateurs. En effet, elle n'était appelée que par lectif des organisations populaires (COP), qui est soutenu par un front regroupant le petit Parti communiste dominicain (PCD,
-ATLANTIQUE *Puerto Plata
Grande Cordillère Cenirale Santiago: S. Francisco de Macoris-
3968 гд Mi Trujillo İ ST DOMINGUE — ola Romana •S. Pedro de Macoris-REPUBLIQUE •DOMINICAINE mique, sociale et politique du pays. Depuis plusieurs mois, le régime de Balaguer prélève un impôt forcé, par le biais de l'inflation, sur les secteurs populaires ; il fait fonctionner la planche à billets au bénéfice d'une grande bourgeoisie financière et exportatrice (active, essentiellement, dans le tourisme et les zones franches — voir l'article en p.12), de la camarilla du parti au pouvoir, et de projets de construction somptuaires. Ces derniers sont réalisés en vue de la venue du pape et de quantité de chefs d'Etat en
1992, lors des grandes célébrations du
"Ve centenaire de la Découverte et de l'Evangélisation des Amériques" (sic).
Les organisations populaires contre Balaguer
Cette politique provoque une chute brutale du pouvoir d'achat à un niveau jamais connu depuis des dizaines d'années, l'effondrement des services publics
(en moyenne quelques heures d'électricité par jour, hôpitaux à l'abandon, anarchie des transports publics), le déclin de la production agricole, les interpériodiques ruptions d'approvisionnement en biens aussi essentiels que le pain, les pâtes, le sucre ou le carburant. La
100 km,= crise s'est aggravée depuis août 1990 avec une nouvelle dévaluation du peso, la multiplication par deux du prix de l'essence et une flambée inflationniste. La Croix-
Rouge ne dispose plus de réactif permettant de déceler l'hépatite de type B et le virus du SIDA, Balaguer refusant de lui
octroyer des devises. Depuis le début d'octobre 1990, personne n'ose avouer avoir voté pour Balaguer et son parti et, dans les transports publics, on ne parle que d'une chose : comment se débarrasser du président.
Dans ces conditions, le régime ne doit sa survie qu'à deux facteurs : l'appui des militaires répondant aux ordres de Washington (qui, pour l'instant, s'oppose à tout projet de coup d'Etat) et la trahison des grands partis d'opposition. En échange d'un catalogue de promesses de la part de Balaguer, les fédérations influencées par ces partis ont annulé, le 9 septembre 1990, le mot d'ordre de grève qu'a lancé pour les 10, 11 et 12 septembre l'ensemble des organisations syndicales et populaires. La Confédération générale des travailleurs (CGT) et la Confédération nationale des organisations populaires (CNOP) de Virtudes Alvarez ont refusé de signer l'accord mais ne se sont pas associées à l'appel lancé par la COP pour les 26, 27 ct 28 septembre. Ayant réussi sa manœuvre, le gouvernement est revenu sur ses promesses d'augmentations salariales et a enfoui ses autres engagements dans des commissions d'étude. Cependant, c'est le sauve-qui-peut dans l'entourage de Balaguer, qui pille les caisses à tour de bras.
La grève du 19 novembre 1990 répond à deux appels distincts. Les organisations qui ont signé le pacte avec Balaguer appellent à arrêter le travail pendant trois jours pour demander le respect des promesses du gouvernement. Pour la CGT et la COP, la grève durera au moins toute la semaine, et elle a l'objectif de faire tomber Balaguer. Cette orientation est soutenue par huit petits partis politiques, dont le PCD et, malgré des dissensions publiques à ce sujet, le Mouvement populaire de libération (MPL), qui regroupe une grande partie des cadres (notamment le secrétaire général de la CGT) ayant quitté il y a trois ans le Bloc socialiste. La CNOP se situe dans une position intermédiaire : elle demande l'organisation d'un référendum par le mouvement populaire.
Un péché mortel en Haiti
« Arrêtez de persécuter les pères qui sont avec le peuple » disaient certaines des banderoles que dressaient des milliers de manifestants, en octobre 1988, à Port-au-Prince. Ils s'opposaient à la décision des prêtres salésiens d'envoyer le père Aristide au Canada. Le mouvement de protestation prit une telle ampleur (même des partis politiques réactionnaires se mirent de la partie) que les compagnies d'aviation refusèrent de délivrer le billet
SUNNERSECY BULLETINS de VOTE d'avion de Jean-Bertrand Aristide, de peur que la foule ne saccage l'aéroport. Finalement, l'Eglise recula. Mais, deux mois plus tard, Aristide apprenait son exclusion de la congrégation des salésiens. Le Vatican faisait taire celui que les "duvaliéristes" avaient essayer de tuer à plusieurs reprises; il était chassé de son ordre, trois mois après qu'une bande de nervis a incendié l'église où il officiait, massacrant vingt personnes, mendiants et fidèles, et en blessant quatre fois plus. Le nonce apostolique se trouvait dans le voisinage mais s'ést bien gardé d'intervenir.
Jean-Bertrand Aristide se porte à la jonction de deux mondes: d'une part celui des quartiers misérables de Port-au-Prince et de leurs « brouettiers, figures tragiques de Sisyphe, condamnés, dirait-on, à porter éternellement à bout de bras le poids des douleurs du monde d'oppression », qu'il évoquait dans une homélie en 1982, et de l'autre, celui de Jésus chassant les marchands du Temple, et des prophètes d'Israël fustigeant les puissants au nom des opprimés et des sans-voix, qu'il a fréquentés de près, durant trois années d'études bibliques en Palestine. Il se réfère aux premières communautés chrétiennes, qualifie le capitalisme de "péché mortel", et se prononce pour le socia-
S'il n'est sans doute pas l'un des théologiens de la libération les plus proches des idées marxistes, peu d'entre eux ont su comme lui se dresser sans concessions aux côtés des déshérités, et incarner, dans leurs paroles comme dans leurs actes, la lutte contre la dictature, l'impérialisme et la politique du Vatican. Il a, en outre, l'immense mérite d'avoir su faire renaître chez le peuple haitien un sentiment de dignité, qui n'a cessé d'être bafoué depuis la proclamation de la première république noire, en 1804. C'est pourquoi, comme l'a écrit le journal Haïti Progrès, lorsque les radios ont annoncé, le 18 octobre
HATI DEMOCRACI 1990, qu'il posait sa candidature à la présidence de la République : « Il a suffit que tous les opprimés, les malheureux, les gens peu éduqués politiquement, mais accablés de souffrances et de misère, entendent le nom de "Pè Titid" et ils se sont précipités vers les bureaux d'inscription. » Le premier mérite d'Aristide dans ces élections aura été d'avoir fait monter le taux d'inscription sur les listes électorales à 85 % !
Transformer les élections
Après le départ forcé du général Avril (1), nombreux furent les individus, groupes et partis qui crurent qu'une page était en train d'être tournée et pensaient pouvoir occuper les leviers de l'appareil d'Etat. Et d'encenser la présidente provisoire Ertha Pascale Trouillot, dont ils cachèrent le passé duvaliériste ; et de louer les qualités du général Abraham, commandant en chef des Forces armées. Ils ne furent pas longs à déchanter. L'armée continua à massacrer des paysans et se montra toujours aussi incapable d'arrêter les groupes de zenglendos (composés, en partie, de militaires) qui, plus que jamais, n'ont eu de cesse de semer la terreur, d'assassiner et de brigander. A tel point qu'une partie de la population regrette le temps du duvaliérisme. La présidente provisoire sut rapidement se défaire des gêneurs du Conseil d'Etat, organe spécialement créé pour contrôler l'exécutif. Et elle ouvrit petit à petit les portes à ses amis duvaliéristes. Décidés à gouverner au plus tôt, et estimant que le duvaliérisme était une réalité "incontournable" les partis directement liés à l'impérialisme (le Mouvement pour l'instauration de la démocratie en Haïti de Marc Bazin, et le Parti nationaliste progressiste révolutionnaire haitien de Serge Gilles, une
1) Voir Inprecorn° 305 du 23 mars 1990.
émanation du Parti socialiste français) soutinrent Ertha Trouillot contre le Conseil d'Etat. De ces reculades successives, les duvaliéristes, ou une partie d'entre eux, ont conclu qu'avait sonné l'heure de revenir au pouvoir par la grande porte. C'est ainsi que Roger Lafontant, qui dirigea la répression sous Duvalier, revint en Haïti en juillet 1990, fonda un parti en octobre et se déclara candidat à l'élection présidentielle. « Maintenant nous sortons de nos cachettes » déclarèrent les duvaliéristes.
En posant sa candidature un jour après Lafontant, Aristide a défait tout l'échafaudage bâti par l'impérialisme. Comme il l'a dit: « Les grands patrons préparaient les élections avec les faux démocrates, avec les (tontons) macoutes de Lafontant ; ils ont été stupéfaits parce que c'est le coup de carte auquel ils s'attendaient le moins. »
Pour celui qui se dit, avec raison, "le candidat du peuple", la démarche est précise : elle « constitue un levier de mobilisation pour faire surgir l'avalasse » (le raz-de-marée, le torrent, l'avalanche) qui barrera la route aux duvaliéristes. Selon lui, « Haïti, comme une mère, s'est évanouie dans les bras de Lafontant et cette tactique sert à réveiller ses enfants ».
Un terrain piégé
Jean-Bertrand Aristide ne veut pas conduire le peuple à l'abattoir. Il se souvient des élections de novembre 1987. Les candidats avaient envoyé les électeurs aux urnes alors que l'armée et les duvaliéristes avaient déjà commencé à mettre le pays à feu et à sang pour empêcher la tenue d'élections. Et ce fut le massacre. C'est pourquoi le père Aristide a annoncé clairement: « Le bulletin [de vote] que nous prenons, c'est une arme de non-violence active que nous avons entre les mains. Nous avançons. Mais cela ne veut pas dire que, plus loin, si nous devons nous arrêter net, nous ne le ferons pas. Cela dépendra de ce que le peuple va décider. Cette avalasse qui n'est pas encore descendue, a-t-il indiqué, descendra soit à l'intérieur des élections, soit en dehors des élections. » Il également prévenu que si, le 16 décembre, avaient lieu certaines "magouilles" , ce serait alors « de l'essence qu'on mettrait dans le moteur de la mobilisation populaire pour la transformer en révolution populaire ».
Le Père Aristide est bien conscient du fait que « pour ne pas favoriser leurs élections mais les transformer en une opération avalasse, l'organisation est indispensable : il faut que l'énergie révolutionnaire qui se dégage de ce phénomène social se convertisse en une énergie organisationnelle afin que nous puissions garder les rênes du mouvement ». Or c'est là toute la diffi-
En effet, aujourd'hui, les organisations populaires, qui seraient seules à mêmes de fournir l'encadrement nécessaire à la réussite de cette opération sont, sans doute, plus faibles qu'en 1987. C'est notamment la conséquence du travail de l'Eglise catholique, qui a retiré son soutien aux nombreuses associations de base nées en son sein. Dans ces conditions, on voit mal ce que pourrait être une "opération avalasse", sinon soit un raz-de-marée électoral (si l'impérialisme et les duvaliéristes, qui ont été éliminés de la course présidentielle par le Conseil électoral, le permettent), soit une explosion populaire sans lendemain, comme Haïti en a connu plusieurs depuis 1986. En 1987, pour justement prévenir le massacre qui s'annonçait, le père Aristide avait lancé un mot d'ordre repris par plusieurs organisations populaires : balewouze, c'est-à-dire balayer totalement les duvaliéristes. Mais cela demandait une capacité d'organisation et un rapport de forces qui n'existaient pas.
Certains secteurs minoritaires de la bourgeoisie appuient la candidature du père Aristide. Pourquoi ? Sans doute à la fois parce que "l'opération avalasse" leur donnerait un avantage face aux duvaliéristes, et qu'ils espèrent se faufiler au pouvoir dans le sillage d'Aristide et s'appuyer sur sa popularité pour stabiliser la situation du pays. Lui-même souhaite une "alliance tactique" eux afin de
LATU
VOlE HERE
« barrer la route aux macoutes » et d'opérer ce qu'il appelle une "transition démocratique". Il cite en exemple "T'alliance tactique" conclue par le Front sandiniste de libération nationale pour mener à bien le renversement de Somoza.
Mais la différence est malheureusement de taille : le FSLN avait construit un réseau d'organisations de masse et disposait d'une force armée ; il était ainsi en mesure d'imposer ses conditions à la bourgeoisie, de briser l'appareil d'Etat somoziste et de refuser la médiation des
Etats-Unis. On peut craindre, au contraire, que le sort des élections ne dépende de décisions prises actuellement à Washington et que, s'il parvient à entrer au
Palais national, le père Aristide ne s'y sente tragiquement seul, prisonnier d'un gouvernement et d'une Assemblée nationale (élue également le 16 décembre) dirigés par la bourgeoisie, livré aux mains d'une armée duvaliériste censée le défendre. A moins que, sur la lancée d'une victoire électorale, une formidable mobilisation populaire ne vienne déjouer tous les plans...
Mais déjà l'ambassade des Etats-Unis a prévenu les électeurs que, selon proverbe créole, un
« Après le bal, les tambours sont lourds », et
Washington a demandé aux citoyens américains de reporter leurs voyages en Haïti.
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19 novembre 1990
FORCADELI